Écrit en 1845 {Revue de Danjou
<30 L'ARCHÉOLOGIE AU XIX« SIÈCLfc:
geinent, et que j'allais abandonner des éludes pour lesquelles je ne trouvais pas de guide, lorsque mes relations avec Villolteau, Roque^ fort, Torientaliste Herbin et Perne m'y ramenèrent. »
On lit un peu plus loin, dans le même article :
« Tel a été le succès de mon entreprise que je suis arrivé à la solution complète de tous les probjèmes de ces notations. »
Les « guides » dont se réclame Fétis constituent un bien pâle aréopage, et il faut convenir qu'au début de ce siècle, l'esprit scientifique, en matière de philologie musicale comme en quelques autres, était peu exigeant.
Roquefort, auteur du Glossai?*e en trois volumes de la langue romane qui a paru en 1808, n'a aucune autorité, bien qu'il ait été critique musical pendant plus de quinze ans au Monilew* universel; on peut à peine citer de lui une petite dissertation sur « La chanson chez tous les peuples », qu'il ajouta en 1821 à la réimpression de son Mémoire, couronné par l'Académie, sur l'état de la poésie en France aux xu'' et xiii* siècles.
Herbin, élève de Silvestrc de Sacy, « avait traduit, nous dit Fétis, presque tous les manuscrits arabes, persans, turcs, relatifs à la musique ». Cet Herbin avait sans doute la main pleine; mais il ne l'a jamais ouverte. Il n'a rien publié; d'ailleurs, il est mort à l'âge de vingt-trois ans, en 1806. En général, ce n'est point d'aussi bonne heure que l'on possède plusieurs langues orientales et qu'on a traduit tant de manuscrits.
Quant aux deux autres, ce sont d'anciens chanteurs de l'Opéra. Après avoir reçu les ordres, Villotteau avait abandonné l'Église et était entré à l'Opéra, en 1792, comme coryphée. Par un changement de fortune non moins radical, il fut admis, l'an VI de la République, dans le corps savant emmené en Egypte par le général Bonaparte, et chargé de « recueillir des notes sur la musique des Arabes, des Coptes, Arméniens et divers peuples de l'Orient qui habitent en cette contrée ». Je ne comprends pas comment Fétis a pu raconter sans rire les débuts scientifiques de l'estimable coryphée, évidemment peu préparé à sa mission * !
1. La page est tellement amusante que je ne résiste pas au plaisir de la citer : « M. Villotteau, dès son arrivée au Caire, prit un maître de musique arabe qui, suivant la coutume de ces musiciens, faisait consister ses leçons à chanter des airs que son élève
FÉTIS ET L'ORIGINE ORIENTALE DES NEUMES 13i
Perne, enfin, est un ancien enfant de chœur qui entra à TOpéra comme ténor, en 1792, après la suppression des maîtrises, et qui, en 1799, quitta la scène pour descendre à l'orchestre du même théâtre et y tenir la contrebasse. Il avait quelques aptitudes pour la composition. En 1801, après la signature du Concordat, il écrivit, sur l'invitation des artistes de l'Opéra, une messe avec chœur et orchestre. « II mit le sceau à sa réputation par une fugue à 4 voix et 3 sujets, qui pouvait se chanter en retournant le livre. »
Voilà les quatre personnages, très estimés de leurs contemporains, qui donnèrent sa première et décisive impulsion à la pensée de Fétis, en la dirigeant vers l'orientalisme! C'est grâce à eux, que les neumes « perdirent insensiblement à ses yeux l'aspect hiéroglyphique qu'ils avaient eu jusqu'alors » !
Au point de départ d'une entreprise, il suffit de s'écarter très légèrement du bon chemin pour que, si l'on marche toujours droit devant soi, on se trouve, à la fin du voyage, à une distance énorme du vrai but. C'est ce qui est arrivé à Fétis : quelques mauvaises fréquentations de jeunesse l'avaient égaré ; sa persévérance le perdit. En 1869 néanmoins, arrivé à l'extrême vieillesse, il restait toujours attaché à ses opinions du commencement du siècle, et déclarait dans son Histoire (le la Musique' que « les faits avaient confirmé ses premiers aperçus »•
Il y a en France une architecture qu'on appelle « gothique » bien qu'elle ail pris naissance sur les bords de la Seine. Sans plus de raisons, Fétis a nommé saxonne et lombarde la notation primitive du plain-chant. Voici les lignes principales de son système.
devait retenir; car, dans ce pays, Tartiste le plus habile est celui qui sait de routine le plus grand nombre de ces airs. M. Villotteau, qui se proposait de rassembler beaucoup de mélodies originales du pays où il se trouvait, se mit à écrire sous la dictée de son maître ; et remarquant, pendant qu'il notait sa musique, que Tinstituteur détonnait de temps en temps^ il eut soin de corriger toutes les fautes qui lui semblaient être faites par celui-ci. Son travail terminé, il voulut chanter Tair qu'on venait de lui enseigner, mais FArabe Tarréta dès les premières phrases, en lui disant qu'il chantait faux. Là-dessus, grande discussion entre le disciple et le maître, chacun assurant que ses intonations sont inattaquables et ne pouvant entendre Tautre sans se boucher les oreilles. A la un, M. Villottean imagina qu'il pouvait y avoir, dans cette dispute, quelque cause singulière qui méritait d'être examinée ; il se fit apporter un Eoud^ espèce de luth, dont le manche est divisé selon les règles de Téchelle musicale des Arabes ; Tinspection de cet instrument lui fit découvrir, à sa grande surprise^ que les éléments de la musique qu'il savait et de celle qu*il voulait apprendre» étaient absolument dififérents » {Résumé philosophique d'une histoire générale de la Musique^ placé en tête de la première édition de la Biographie univ,, 1837, p. xl)» 1. T. I, ch. VI, p. 296.
Les signes neumatiques sont de deux sortes : les uns représentent des sons isolés; les autres représentent, par des ligatures, des groupes de sons. Ces signes ligaturés, par leur forme bizarre, éveillèrent dans Tesprit de Fétis fidée d'un alphabet oriental; quand il eut examiné la notation grecque du chant ecclésiastique, cette idée se précisa, et il crut pouvoir rattacher les neumes à l'ancienne écriture égyptienne. Des considérations extra-paléographiques le confirmèrent dans cette opinion. Les peuples orientaux ont Thabitude de surcharger leurs mélodies d'une multitude d'ornements, de telle sorte que les sons arrivent rarement à l'oreille de l'auditeur par notes isolées, mais par groupes dont toutes les parties se tiennent : de là l'emploi des signes collectifs dans leurs notations. En Occident, on a longtemps employé la notation par signes indépendants à cause du caractère rythmique des langues grecque et latine où chaque syllabe, ayant sa valeur propre, appelle une note spéciale; mais les neumes, par leur forme composite, doivent être évidemment rattachés à un principe pris en dehors de la tradition gréco-romaine... — L'agent de transmission entre l'Orient et l'Occident a été l'ihvasion des Barbares qui vinrent se partager les débris de l'empire. Les Lombards, venus de la Suévie, de la Prusse et de la Baltique, apportèrent cette notation dans laquelle on retrouve l'ancienne écriture démotique ou runique de l'Egypte. Ils descendaient des Suèves qui, 150 ans auparavant, avaient introduit en Ibérie, avec une partie de leur population, une notation qui fut appelée gothique par les écrivains espagnols. Vers le commencement du v* siècle, les Saxons, venus de la partie de la Germanie située au delà de l'Elbe, apportèrent dans les Gaules une notation qui est une simple variété de la précédente. Dira-t-on que ces peuples n'ont pu introduire l'écriture musicale dans le midi parce qu'ils étaient étrangers aux lettres et aux arts, et n'avaient même pas d'écriture? Le témoignage de Sidoine* Apollinaire, écrivain gallo-romain, né à Lyon en 430, et les homélies de quelques évoques ne permettent pas d'accepter cette manière de voir; le mot « invasion des Barbares », applicable aux Huns, aux Francs, aux Normands, est inexact pour les autres peuples. — En tranchant ainsi la question d'origine, Fétis distinguait trois sortes de notations : une notation lombarde, une notation saxonne, et une notation celtique d'un usage d'ailleurs très restreint.
On pourrait dire que ce système rappelle les théories auxquelles ont donné lieu, au xix' siècle, certaines grandes questions d'histoire politique, littéraire, artistique. Nous verrons bientôt que le problème de l'origine des neumes a partagé les esprits entre deux tendances, Tune latine, l'autre germanique, comme le problème de la féodalité. Ceux qui ont recherché l'origine des fabliaux et des contes du Moyen âge ne sont-ils pas remontés jusqu'aux Orientaux en suivant toute une série d'intermédiaires?
On pourrait essayer aussi de justifier les préoccupations de Fétis en disant que l'art chrétien passe, non sans raison, auprès de certains archéologues, pour être né en Orient; pendant plusieurs siècles le christianisme ne s'est-il pas propagé dans le monde sous des formes helléniques? A Rome même, le grec n'était-il pas la langue officielle de l'Église, la langue des Évangiles, des liturgies, et souvent des inscriptions funéraires? Aujourd'hui même, de bons esprits ne considèrent-ils pas certains ornements du plain-chant comme pouvant avoir une origine orientale? Il était donc assez naturel de vouloir rattacher la notation à la même source que tout le reste. Malheureusement, tout s'oppose à une démonstration de ce genre. Fétis a comparé certains manuscrits des églises d'Orient à des manuscrits occidentaux, et, après avoir cru y trouver des ressemblances, en a conclu que les seconds dérivaient des premiers; en cela il s'est trompé, car il a considéré comme très anciennes, des écritures orientales qui sont de date relativement récente; il a renversé les rapports des deux termes de la comparaison, et pris pour un principe ce qui n'est qu'un dérivé. Quant aux Barbares, il est peu probable qu'ils aient substitué une notation septentrionale à une notation latine, car ils ignoraient l'usage de l'écriture.
Frappé de la forme bizarre de certains neumes, Fétis a voulu les rapprocher de l'écriture des Orientaux, non moins bizarre pour nous ; mais une telle idée est enfantine. A ce compte, on pourrait démontrer que les neumes dérivent du chinois! Enfin, ce qu'on peut opposer de plus décisif à une doctrine qui repose sur un impressionisme superficiel et de pure imagination, c'est l'évidence même de la théorie de l'accent, qui explique. tow^ les faits d'écriture neumatique avec une simplicité parfaite.
Fétis exposa ses idées dans un premier mémoire qu'il lut, au naois
de novembre 1808, à la classe des Beaux-Arts de l'Institut; mais il fui mal servi par les circonstances, comme il le raconte lui-même : « La section de musique de cette Académie, alors composée de trois membres seulement, Grétry, Méhul et Gossec, nomma ce dernier pour lui faire un rapport. Bien que ce digne artiste n'eût sur l'histoire de la musique que les notions les plus vulgaires, il passait pour savant auprès de ses collègues. Soit que la mission dont on l'avait chargé lui parût trop difficile, soit qu'il attachât peu de prix à son objet, il laissa passer plusieurs années sans faire le rapport demandé. Je m'éloignai de Paris en 1811 ; et lorsque j'y retournai après sept années d'absence, Gossec était privé d'une partie de ses facultés morales. // avait perdu la mémoire, et je ne pus lui faire comprendre de quoi je voulais parler en lui redemandant mon ouvrage que je n'ai pas revu*. »
Une mésaventure analogue devait lui arriver un peu plus tard. Un bibliothécaire de Montpellier, M. Paulin Blanc, avait découvert une prose assez considérable, attribuée par lui au commencement du XI* siècle, et accompagnée d'une notation à points superposés^ Pour avoir une explication de ces points, M. Blanc fit appel à divers archéologues; n'ayant obtenu d'eux aucune réponse, il s'adressa à Fétis. Fétis étudia le manuscrit avec soin et ne se borna pas à résoudre les difficultés qu'il contenait. En collaboration avec le bibliothécaire de Montpellier, il écrivit une Hi^toh^e r/e^ notations musicales au Moyen âge, dans laquelle il exposait le résultat de ses longues et importantes recherches. Mais M. Blanc, « effrayé des dépenses considérables que devait occasionner cet ouvrage », se refroidit tout à coup sur cette publication. Il redemanda son manuscrit à Fétis sous prétexte de le revoir; et en 1845, Fétis écrivait à Danjou : « Depuis près de deux ans, je n'ai plus entendu parler de mon collaborateur ni de notre ouvrage'. »
Les Anciens croyaient que quand un mortel dépassait une certaine limite assignée à son savoir en même temps qu'à son bonheur, les
(. Nisard écrira dans son Archéologie musicale (1890) : « Le 29 novembre 1849, nous présentâmes à M. le Ministre de llnstruclion publique un Mémoire intitulé : Du chant ecclésiastique y des altérations qu'il a subies et des moyens de le ramener à sa pureté primitive. Ce Mémoire, dit-on, s'est égaré dans les bureaux du Ministère. »
2. On la trouvera, avec les explications de Fétis, au ch. v du tome IV de VHistoire générale de la Musique.