‹ Études de philologie musicaleChapitre 48 sur 63 · V. la Revue de Danjou · texte numérisé non relu

V. la Revue de Danjou

dieux devenaient jaloux. Il semble que dans la première partie du XIX* siècle, il y ait eu une Némésis attentive aux progrès de la science musicale et toujours appliquée à contenir les nobles audaces des archéologues : elle les suivait au Ministère de l'Instruction publique, pour égarer ou escamoter leurs manuscrits dans les bureaux ; elle les attendait à la porte de Tlnstitut pour leur dire : tu. n'iras pas plus loinl Au besoin, elle enlevait la mémoire, comme une Fée des contes de Perrault, à ceux qui avaient lu leurs travaux les plus décisifs. Nous ne pouvons que déplorer cette jalousie mystérieuse qui nous a privés de tant d'ouvrages intéressants.

Bornons-nous à indiquer les opuscules échappés aux coups de la Némésis. En 1837, Fétis publia la première édition de sa Biographie universelle des musiciens. En tête de ce répertoire qui, malgré ses lacunes*, ne laisse pas d'être encore utile, il a placé une dissertation intitulée : Résumé philosophique de C histoire de la Musique^ et dans laquelle son système apparaît nettement pour la première fois. L'Orient l'obsédait toujours. Aux indications fournies par Villotteau et Perne, il avait ajouté l'étude des écrits de certains orientalistes, tels que William Jones, président de la Société Asiatique de Calcutta et William Ouseley. Ce Résumé — dans lequel il y a très peu d'histoire véritable et pas de philosophie — n'était que l'esquisse d'un ouvrage très considérable. A la suite des railleries dont il avait été l'objet, Fétis ne l'a pas reproduit dans la seconde édition de sa Biographie tiniverselle ; il a motivé cette suppression dans quelques lignes qui méritent d'être citées, car elles font voir que, malgré l'erreur où il s'enfonçait de plus en plus, Fétis avait un sentiment juste de la synthèse dans laquelle il convient de faire entrer tous les faits de l'histoire musicale :

« Dans cet art, dont les transformations sont si fréquentes, dans cette science qui embrasse tant d'objets, si l'on n'a tout examiné, si de longues méditations sur l'ensemble et l'enchaînement des faits par leurs causes n'ont pas étendu les vues du savant le plus consciencieux, on risque de ne parvenir qu'à des conclusions erronées. Il faut avoir

i. Parmi les erreurs dont fourmille cet ouvrage, j*en rappelle une qui parait élrc sans excuse. Dans la première édition de sa Biographie universelle, etc., Fétis avait attribué la paternité musicale de la Marseillaise à Navoigille (violoniste né à Givet enl745); malgré les polémiques retentissantes auxquelles cette injustice donna lieu, et dont les résultats furent écrasants pour l'auteur, Fétis a maintenu son paradoxe dans la deuxième édition.

tout approfondi pour traiter avec certitude une des mille questions difficiles qui se présentent dans cette science infinie.

« Ces considérations m'ont déterminé à faire disparaître de la deuxième édition de mon livre le Résumé philosophique de l'histoire de la Musique que j'avais placé en tête de la première. Ce morceau renferme une très grande quantité d'aperçus nouveaux dont quelques-uns ont été qualifiés d'hypothèses... Je me suis dit qu'il n'est plus temps de présenter sous une forme abrégée des vérités historiques et des idées que saisissent mal ceux qui n'en connaissent pas les développements. L'histoire générale de la musique, dont la publication suivra celle du présent ouvrage, exposera les choses avec le cortège de preuves qui doit les appuyer, et fera cesser d'oiseux débats » (xxxvj et suiv.).

Comme on le voit, Félis se dérobait encore une fois.

Un de ceux qui semblent avoir surtout provoqué celte retraite provisoire est le riche et savant amateur d'histoire musicale, Kiesevsreter, conseiller à la cour de Vienne; en 1828, dans la Gazelle Musicale de Leipzig^ il avait publié trois petites études*, où il donnait une description de l'Antiphonaire de Saint-Gall autant que le lui permettait le court fac-similé péniblement obtenu par Sonnleithner. En 1843, il reprit la plume dans la même gazette, pour une polémique assez mordante. Il reprochait à Fétis d'être en proie à l'idée fixe, d'avoir été la dupe trop naïve de certaines apparences paléographiques, et la victime de sa propre érudition*. (L'objet principal de l'article est d'affirmer que saint Grégoire a employé pour son Antiphonaire ce que le moine d'Angoulême appelle la nota romana^ c'est-à-dire les neumes,)

Fétis répondit à celte « diatribe » dans la Gazette Musicale en 1844. Tout en annonçant l'apparition d'un prochain ouvrage dans lequel il se faisait fort de démontrer l'origine orientale des neumes

1. Voici la traduction du titre de ces études : Rectification dCune erreur qui s'est implantée dans Vhistoire musicale, au sujet de la notation employée par le pape Grégoire le Grand, Kieseweter y fait Thistorique de la question depuis Forkel, Gerbert, Burney, Hawkins, le P. Martini, Antimo Liberati, Ercole Bottrigari, Mabillon, etc., jusqu*au K. K. Regierungsralh Jos. Sonnleithner; tout en s'abstenant de traduire les neumes de Saint-Gall et de traiter la question d'origine, il soutient t|ue le grand pape ne s'est pas servi des lettres pour noter son Antiphonaire (V. les n''* des 18 juin, 25 juin et 2 juillet 1828).

2. V. VAllgem, Musik. Zeitung de Leipzig, 24 et 31 mai 1843. — Au sujet de la doctrine de Fétis, Kieseweter renvoie à son livre : Ueber die Musik der neueren Griechen, u. s. w. Leipzig, 1838, p. 8.

apportés en Italie par les Barbares, il s'efforçait de prouver que saint Grégoire n'avait employé d'autre notation que celle des lettres de l'alphabet.

L'ouvrage annoncé par Fétis était sans doute V Histoire des notations musicales au Moyen âge ^ écrite après la découverte de la prose de Montpellier par M. Paulin Blanc. J'ai dit par suite de quelles appréhensions d'ordre économique la science en a été privée pour jamais. Félis en avait heureusement gardé la Préface^ qu'il publia en i845, dans la Revue de Danjou*.

De ces longues années d'efforts, de recherches, de persévérance dans la même voie, de promesses dont la réalisation était toujours reculée, de foi dans le même mirage, est sortie ÏHistoire générale de la Musique. Ce grand ouvrage dont le premier volume parut en 1869, semble avoir eu pour origine le désir de résoudre enfin le problème qui nous occupe. La thèse adoptée par Fétis au sujet des neumes l'avait engagé dans des recherches multiples; en le faisant remonter jusqu'aux Orientaux, elle l'obligeait à parcourir un chemin immense, et lui imposait la nécessité d'une démonstration dans laquelle devaient

1. Elle est intitulée : Préface historique d'une dissertalion inédite sur les notations musicales du Moyen âge, et particulièrement sur celle de la prose de Montpellier {Revue de Danjou, t. I, p. 266 et suiv.). Fétis y fait l'historique de ses propres travaux tel qu'il a été présenté au début de ce chapitre, et résume ceux de ses prédécesseurs. Il formule de la manière suivante les conclusions générales auxquelles il s'est arrêté, et qu'il considère comme des résultats acquis ; « j*ai reconnu, dit-il :

1^ Qu'il y a 2 systèmes principaux de notation, désignés par moi sous les noms de notations saxonne et lombarde; le premier composé de signes simples qui ont une signification propre à chacun des degrés de l'échelle diatonique ; l'autre dans lequel la signification tonale des signes simples n'est déterminée qu'en raison de leurs positions respectives, et où les signes de liaison de plusieurs sons prennent des formes variées (c'est cette dernière partie des neumes qui est proprement orientale) ;

2^ Que les formes des signes du premier système ont subi diverses modifications dans les IX», X*, XI» et xn» siècles ;

Z^ Que tout signe qui n'est pas un simple point rond ou allongé, dans le second système, représente une liaison de deux ou d'un plus grand nombre de sons ;

4<' Que d'autres signes ont été introduits arbitrairement parmi les signes primitifs dans certaines contrées et à certaines époques ;

5^ Que les liaisons des sons ont des types qui se reproduisent à toutes les époques et dans les manuscrits des diverses contrées de l'Europe, types qu'il est facile de reconnaître malgré la négligence des copistes ;

6<^ Qu'indépendamment des signes généraux de liaison, il y a des signes composés, imaginés par les auteurs des mélodies ou par les copistes, pour abréger, mais que la signification de ceux-ci se trouve dans la décomposition des signes primitifs dont se forme la liaison ».

intervenir des arguments tirés de Thistoire générale de la civilisation. Comme nous Tavons vu, il était persuadé « qu'il faut tout approfondir » et faire « de longues méditations sur l'ensemble et l'enchatnement des faits » avant de « traiter une des mille questions qui se présentent dans cette science infinie ». Il allait jusqu'à vouloir rattacher l'anthropologie et la géologie (!) à l'étude de la musique. A ses yeux, la notation musicale était passée d'Orient en Occident à peu près comme l'art égyptien était passé en Grèce, comme les langues du plateau central de l'Asie étaient passées en Europe... Un problème de paléographie se compliquait ainsi de graves considérations empruntées à la linguistique, à l'ethnographie, et conduisait à une synthèse très large où il fallait faire une revue de tous les peuples! Ne nous étonnons pas de voir Fétis citer dans sa préface (p. m) l'autorité de Bopp et ajouter que.« ce qui est vrai pour les langues l'est aussi pour la musique ». Ajoutons qu'en fait, la question des neumes, si elle est spécialement traitée au chapitre v du tome IV (1874) de V Histoire générale de la 31usiçue\ semble être l'objet implicite des volumes antérieurs; elle est déjà résolue au chapitre vi du tome I, qui a pour but de « démontrer que la notation grecque du chant ecclésiastique étant formée des signes de l'ancienne écriture égj^ptienne, il y a lieu de croire qu'elle est dérivée d'une notation antique prise à la même source, si toutefois elle n'est pas identique^ ». Il en résulte que cette Histoire générale de la Musique^ signalée habituellement par les bibliographes comme ayant une valeur médiocre, doit, en somme, être condamnée ou acceptée en bloc, car elle n'est dans son ensemble qu'une extension du problème de l'origine des neumes tel que le comprenait Fétis. Or, les tableaux synoptiques les plus savants, les analyses les plus ingénieuses, n'ont pas suffi à compenser la méprise qui est à la

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