‹ Études de philologie musicaleChapitre 50 sur 63 · V. Quelle est V origine des neumes · texte numérisé non relu

V. Quelle est V origine des neumes

La seconde raison est plus probante encore. Élevant le problème à la hauteur d'une question de paléographie générale, Nisard déclarait que les barbares n'avaient pu apporter chez nous l'écriture musicale, parce qu'ils ignoraient très probablement l'art de l'écriture; et il s'appuyait sur ce texte de M. Natalis de Wailly : « On a élevé plus d'un système sur l'origine des écritures qui ont cours en Europe depuis l'invasion des barbares. D'une part, on a prétendu que les Goths et les Lombards en Italie, les Francs dans les Gaules, les Saxons en Angleterre, les Wisigoths en Espagne, avaient substitué leurs écritures nationales aux caractères employés par les Romains. D'autres auteurs ont pensé, au contraire, que les barbares avaient adopté l'écriture romaine, et qu'il était impossible de méconnaître, malgré quelques différences de détail, l'unité d'origine dans toutes les écritures des nations qui appartiennent au rite latin... Contentons-nous d'invoquer l'autorité des savants auteurs du Nouveau traité de diplomatique^ pour justifier l'hypothèse qui fait descendre de l'écriture romaine, comme d'une source commune, les caractères employés en Europe depuis l'invasion des barbares » [Eléments de paléographie^ t. I, p. 383).

Quant à l'orientalisme de Fétis, Nisard l'a examiné en détail et réfuté, en faisant valoir des raisons d'histoire, de paléographie et de sens commun. Je n'insisterai pas sur cette partie de sa critique, qui était évidemment la plus facile.

Qu'est-ce donc que les neumes, aux yeux de Nisard?

Deux lignes tirées à\i' Prologue rythmé de V Antiphonaire de Gui d'Arezzo indiquent d'abord, selon lui, le sens intime du mot :

Solis litteris nolare optimum probavimus; Causa vero breviandi neumse soient fieri.

On voit, dit-il, qu'au commencement du xi" siècle, époque où vivait Gui d'Arezzo, on avait coutume d'employer la notation par neumes, parce qu'elle était abréviative.

En second lieu, le texte suivant montre que les points étaient les éléments constitutifs de ce système : « Quid est Neoma? neoma sunt puncti. Quanti puncti faciunt unam neonam? Duo, vel très, vel quinque, etc. » *. Le point était donc l'expression caUigraphique du

1. Manuscrit du xi^ siècle, archives du Mont-Gassin, n^ 439, cité par Danjou, Revue, année 1847, p. 261 (note de N.).

son; de là, sans doute, est venu le mot contrepoint qui s'est maintenu dans le vocabulaire musical.

Cette analyse intrinsèque une fois faite, voici comment s'éclaire, selon Nisard, la question d'origine. Deux faits très importants, pris dans l'histoire générale de l'écriture, peuvent être considérés comme établis : c'est d'abord qu'on appelait nota toute manière d'abréger l'écriture ordinaire; c'est ensuite que les points servaient de base à la tachygraphie primitive et usuelle, destinée à reproduire le langage articulé. Ces deux faits sont indiqués dans le texte suivant du poète Prudence (iv* siècle, éloge de saint Cassien) :

Prœfuerat studiis paerilibus, et grege multo Septus, magister litteranim sederat Verba notis brevibus comprendere multa peritas Raptimque punctis dicta praepetibus sequi.

Si la tachygraphie du langage usuel avait le même nom {nota) y et surtout les mêmes éléments [puncti) que celle du langage musical, il est naturel de rattacher la seconde à la première et de les considérer toutes deux comme ayant une même origine. Or, l'histoire nous apprend que cette origine est romaine :

« S'il est démontré, en paléographie, que la première pensée des notes abréviatives d'écriture est due à Xénophon, disciple de Socrate, il n'en est pas moins certain qu'Ennius, et surtout Tiro en ont fait surgir un art vraiment romain*. Au commencement du m* siècle, la méthode des notes possédait cinq mille signes d'un usage très répandu dans l'Occident. On enseignait ce genre de calligraphie cursive dans les écoles publiques, et les évêques, disent les Bénédictins, avaient à leur service des écrivains habiles en tachygraphie. Sur quoi se fonderait-on, pour exclure du système général de cette tachygraphie récriture abrégée de l'ancienne musique de l'Europe? Pourquoi recourir aux alphabets runique et égyptien, tandis que Rome nous

1. Complétons cette phrase de Nisard par quelques renseignements.

Un manuscrit de Cassel, publié pour la première fois en 1603 par Gruter, dans son Thésaurus imcriptionum^ contient, sous le nom de notss Tyronis et Senecsenne riche collection d'abréviations graphiques, datant de diverses époques et divisées en six Comment<ini, Dans sa PalaeograpMa critica (Mannheim, 1817), Kopp en a tiré un Lexicon tironianum. Les principales indications bibliographiques sur ce sujet sont données par W. S. TeufTel dans son Histoire de la littérature romaine (t. I, p. 335 de la traduction française par Th. H. Martin, Paris, Vieweg, 1879).

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offre un monument littéraire qui lui appartient, et dans lequel on trouve deux mots essentiels à la sémiologie musicale : celui de note et celui de point ? Pourquoi invoquer enfin des origines qui n'expliquent rien, qui ne mènent à rien, que rien ne justifie, lorsqu'on a, dans l'histoire, un fait qui explique tout, les expressions comme les choses, la technologie comme la nature intime de l'art?

« Il serait injuste de m'objecter le silence gardé sur ce point, par les érudits; de ce que les paléographes dom Mabillon, dom Tassin, dom Toustain, dom Carpentier, Kopp et Natalis de Wailly n'ont pas soupçonné d'analogie entre l'écriture des neumes et la tachygraphie des Anciens, que peut-on légitimement en conclure contre ma découverte^ sinon que ces savants hommes avaient parfaitement raison, quand ils ont déclaré d'une manière positive que leurs immenses travaux, sur cette partie de la science, en révélaient à peine les premiers rudim.ents?

« Je passe aux conséquences de ma découverte^ etc. ».

Telle est la doctrine de Nisard. Il croit que les neumes sont bien antérieurs aux barbares, et que saint Grégoire ne les eût pas employés s'ils n'avaient pas constitué une notation populaire, connue depuis longtemps. Leur origine, il croit la trouver dans l'antiquité latine. Il voit en eux un système de tachygraphie qu'on peut rattacher aux notes abrématives auxquelles le nom de l'affranchi Tiron est resté attaché.

§ 3. Examen critique.

Deux erreurs fondamentales doivent être signalées dans la théorie de Nisard. La première consiste à s'appuyer sur un texte du xi* siècle pour affirmer que, primitivement, les neumes étaient un système d'abréviation.

Au XI" siècle, l'écriture musicale était en possession de ses ressources essentielles; la portée actuelle était à peu près constituée; seulement l'emploi des guidons, des clefs (quelquefois deux ou trois

par portée), des lignes rouges, jaunes, vertes, noires, etc exigeait

un certain travail graphique. Pour simplifier, on se bornait, assez souvent, à dessiner au-dessus du texte les traits caractéristiques de la mélodie, en substituant l'emploi des neumes à celui des autres signes.

Les neumes étaient bien alors une abréviation, comme le dit Gui d'Arezzo ; mais on le voit, ce caractère ne peut leur être accordé que si on les compare à récriture moderne. En attribuant une valeur générale au témoignage d'un écrivain qui jugeait les choses anciennes en les comparant aux choses modernes, Nisard faisait une confusion analogue à celle où M. de Coussemaker devait tomber un peu plus tard. Quant au texte tiré d'un manuscrit du xi° siècle (archives du Mont-Cassin) dans lequel on lit : « quid est neoma? neoma sunt puncti, etc.. » et sur lequel Nisard s'appuie pour affirmer que « le point était l'expression calligraphique de chaque son », il a la valeur d'un témoignage local qu'il faut bien se garder de généraliser. La distribution géographique des divers systèmes de notation, issus du type primitif, est aujourd'hui connue, grâce aux manuscrits. Les musicographes anciens ne parlent, naturellement, que de la notation usitée autour d'eux, et non de l'élément premier d'où tout est sorti. Aurélien de Réomé, vivant dans un monastère dépendant de l'évêché de Langres, ne parlera que d'accents; Elias Salomon, qui était d'Aquitaine, ne parlera que de points * ; un écrivain de Chartres ou d'Angers aurait parlé à la fois d'accents et de points, les manuscrits de ces deux villes représentant une phase de transition entre les deux systèmes précédents, etc. Donc, prendre le type de notation (et surtout un type déîivé) usité dans une province et le considérer comme le générateur de tous les autres, c'est faire un véritable sophisme.

On peut remarquer enfin que dans les vers de Prudence (iv* siècle) :

Verba notis brevibus comprendere multa peritus Raptimque punctis dicta prœpetibus sequi,

OÙ Nisard a cru voir l'indication d'un système de tachygraphie appliqué à la musique, il n'y a pas un seul mot indiquant que le poète ait voulu parler de l'art musical. C'est jouer sur les termes que d'attribuer à ces expressions un sens trop précis. Virgile aussi emploie le mot 7iotœ en parlant des oracles que rendait et écrivait la prêtresse d'Apollon :

.... rupe sub ima fata canit, foliisque nolas et nomina mandat *.

1. Gerbbrt, Script., III, p. 44. — Cf. Paléographie mus.j 1, 138 et la note.

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