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Enéide, III

En conclura-t-on que les neumes ont eu pour berceau l'antre de la Sybille?

A la fin de ses Eludes^ Nisard disait en parlant du système que je viens de résumer et d'examiner : « Cet ensemble de faits est ma propriété; l'expérience apprendra que j'ai de puissantes raisons pour insister de la sorte. C'est l'œuf que Colomb fit tenir immobile sur l'une de ses extrémités en présence d'ennemis jaloux ; mais encore fallait-il le faire tenir! » Bien que péchant par la base, ces idées eurent d'abord les encouragements officiels et l'approbation de l'Institut qui, en 1851 , « couronna par une médaille d'or un « Graduel momunental » *, présenté par Nisard. Dans son rapport (séance publique du 22 août 1851 de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), M. Ch. Lenormant, parlant au nom de la Commission des anliquilés de la France, s'exprimait ainsi : « Les neumes ne semblent pas être autre chose que les notes tironiennes appliquées à la musique ». Il est vrai qu'en donnant son approbation à la théorie de Nisard, M. Lenormant disait à son auditoire : « Je proclame mon incompétence, et, permettez-moi de le dire, je prévois la vôtre ».

§ 4. Commencement des difficultés.

Nisard avait assigné aux neumes une origine précise; mais il n'en avait pas encore fait l'explication. Il était dans la situation d'un épigraphiste qui aurait cru reconnaître la langue dans laquelle une inscription est rédigée, mais qui n'aurait pas encore épelé cette inscription. Il annonçait un Mémoire qui lèverait tous les voiles; mais il demandait un délai; il se bornait à affirmer, pour Tinstant, que les neumes étaient parfaitement clairs.

« Plusieurs savants, disait-il dans ses Études^ dont les bienveillantes félicitations m'honorent et m'encouragent, voudraient que je fisse connaître immédiatement ma découverte intime et pratique des neumes. C'est trop exiger. Ma mission, en ce moment, est de déblayer le terrain de la science de toutes les erreurs qui entravent la marche

1. G*est Nisard qui parle ainsh En réalité, Tlnstitut Tadmettait à partager une troisième médaille, et ce graduel « Monumental » ne contenait que l'analyse d^une seule mélodie {Introït : ad te levari).

i52 L'ARCHÉOLOGIE AU XiX« SIÈCLE

des archéologues, et de poser les principes véritables qui doiven. désormais diriger Térudition... »

Nisard était donc engagé pour l'avenir. L'Europe savante attendait avec impatience ces explications « intimes » et « définitives », ce « Mémoire » annoncé par une voix retentissante comme celles des grosses eaux... Or, le temps passait; le « Mémoire » ne paraissait pas. On commençait à se méfier. On se demandait si dans cette théorie emphatiquement exaltée par l'auteur lui-même, il y avait autre chose qu'un trait d'imagination, une hypothèse brillamment conçue mais se réduisant, en somme, à quelques douteuses analogies de mots, et incapable d'aboutir à une démonstration. Un littérateur délicat qui a su parler de l'art musical avec charme, et de son histoire avec prudence, Vitet, écrivait dans le Journal des Savants^ : « M. Nisard nous semble un peu trop disposé à couver son invention. » Un autre membre de l'Institut, M. Vincent*, accentuait cette mise en demeure, mais sans cacher son scepticisme : « Je suis bien loin de penser que M. Nisard ait voulu jouer au mystère, et je souhaiterais en être réduit à croire qu'il couve son invention...; mais je crois tout simplement, je suis convaincu que le savant archéologue s'était fait illusion à lui-même ».

§ 5. Comment Nisard essaie de se tirer d'embarras.

La fortune aide souvent les audacieux; quelquefois elle les laisse en panne, regrettant leur audace ou travaillés de sourdes colères. Nisard dut éprouver un peu d'angoisse quand il s'aperçut qu'il s'était trop avancé et qu'il allait se trouver dans l'impossibilité de faire honneur à sa signature. Les moyens qu'il a employés pour essayer de se tirer d'embarras ou pour reculer le désastre final sont curieux et achèveront le portrait que j'ai esquissé. On peut en distinguer deux principaux :

1* Le premier est peu délicat; c'est celui qui consiste, pour prévenir une banqueroute, à puiser dans la poche du voisin. Lorsque M. de Coussemaker, en 1852, eut trouvé le principe, adopté aujourd'hui par tout le monde, de la notation neumatique — à savoir

i. Articles de noy. 1851, janv. et févr. 1852. 2. Correspondant du 25 juillet 1853.

Taccent grammatical — Nisard voulut donner le change à l'opinion, et se substituer à ce nouvel Œdipe qui venait d'expliquer l'énigme; sans hésiter, avec un aplomb imperturbable, avec une insistance qui ferait croire à quelque énorme et dernière illusion de l'orgueil, il affirma qu'il était le véritable auteur de la découverte, et que c'était lui, Nisard, qui, le premier, avait signalé le rapport des neumes avec l'accent. Voici ce qu'il a osé écrire dans les notes dont il a accompagné V Histoire de l'École de chant de Saint-Gall^ du huitième au douzième siècle, traduite de l'allemand par Briflfod : « Cette origine de la notation (l'accent) est évidente; c'est elle que, le premier en Europe et dans les temps modernes, j'ai révélée à la science en 1849. Par une heureuse coïncidence, M. de Coussemaker la confirmait dans son Histoire de rHaî^monie au Moyen âge. » Or, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, rien ne justifie et tout contredit une pareille affirmation, qui est une imposture. Peut-être n'ya-t-il qu'un mensonge à moitié inconscient dans ce langage de Matamore ; on sait que Tartarin finissait par croire à ses propres contes.

2** Pour essayer de ressaisir la proie qui lui échappait, pour bien affirmer ses titres et préparer les arrêts de la postérité, Nisard eut l'idée d'écrire sa biographie, en la signant de son second pseudonyme. Th. Normand.

Cette Monographie littéraire et musicale de Th. JSisard a été publiée le 1" novembre 1864 à Paris, chez Repos, et forme un volume grand in-8" de 40 pages compactes à deux colonnes. De ce panégyrique très inexact, plein d'exagérations, de réticences calculées et de ruses*, je citerai seulement le passage capital :

« Nisard commença, dans la solitude des bois et des champs, un énorme travail in-folio intitulé : Essai sur les anciennes notations musicales en neumes. Ce travail n'a jamais vu le jour et ne le verra probablement jamais; l'auteur y insérait toutes ses observations pratiques sur les neumes, avec des centaines d'exemples interprétés par la tradition elle-même à l'appui de la doctrine de déchiffrement neuma tique que l'écolâtre de la vieille Cathédrale lui avait révélé.

« Adrien de la Page a vu ce recueil Bénédictin, ce gigantesque

i. J'ai sous les yeux un certain nombre de lettres de Nisard recueillies après sa mort, amusantes comme tout ce qui vient de ce visionnaire. Je renonce à en user ici pour compléter sa « biographie »; ce serait trop cruel.

prodrome de l'art où la critique et l'érudition la plus vaste en histoire, en archéologie, en paléographie, en liturgie, en linguistique, offrent à chaque page des trésors inépuisables. De la Fage fit des offres pour conquérir ce répertoire, et beaucoup d'autres agirent de même; mais Nisard en a fait l'objet d'un codicille de son testament : Y Essai sur les anciennes notations musicales en neumes sera, à sa mort, déposé sous plis cachetés à la Bibliothèque de l'Institut impérial de France, et livré seulement aux érudits cinquante ans plus tard. »

Un homme qui parle ainsi de lui-même est odieux.

Dans cette monographie. Th. Normand affirme que Nisard « a créé la science des neumes » (p. 28), qu'en poursuivant la restauration du chant grégorien, il a terminé des travaux « qui feront un jour sa gloire » (p. 29) ; mais, comme on vient de le voir, ces travaux ne seront publiés qu'après sa mort!

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