‹ Études de philologie musicaleChapitre 52 sur 63 · DÉNOUEMENT · texte numérisé non relu

DÉNOUEMENT

Nisard meurt en 1887.

En 1890, un de ses amis, M. Aloys Kunc, publie de lui un ouvrage posthume {L'Archéologie musicale et le vrai chant grégorien^ chez Lethielleux), qu'il fait précéder des lignes suivantes : « M. Th. N. (Théodule Normand) attachait la plus grande importance au volume que nous publions aujourd'hui. Notre bien cher et vénérable ami le regardait comme son testame?ît artistique et musical. »

Enfin, nous y voilà! « V œuvre de prédilection » de Nisard voit enfin le jour! Tous les secrets, sans doute, vont être divulgués. On nous fait grâce des « cinquante » ans. C'est le « testament » ! on n'aura pas sans doute oublié le codicille...

Hélas! cette publication posthume est une amère plaisanterie. On y reconnaît bien vite de vieilles choses, maintes fois reproduites : la préface du manuscrit de Montpellier, les Etudes de 1849 et 1850, etc., c'est une fatrasie^. Voici en outre la thèse qui s'y trouve défendue, et qui représente le dénouement de notre comédie.

1. Sur 42") pages, il y en a 279 qui ne sont qu'une citation ou réimpression. — Non seulement Tauleur examine comme encore pendants des procès déjà jugés, mais son érudition est bien en retard. Par exemple, il cite (p. 366, à la note), le /i6er de c(Ki6fis monaslerii S. Galli d'Ekkeard le Jeune, d'après (;oldatz (édition de 1606). Il eût été plus rationnel de citer d'après les Monumenta de Pertz où on lit qu'Ekkeard, n^ vers 980, est mort le 21 octobre 1036, et non en 996, comme le dit Nisard.

On peut la résumer en deux mots : Nisard. se sentant perdu, a voulu perdre tout le monde avec lui. Au lieu d'apporter la solution qu'il a tant de fois promise, il affirme... que le problème est insoluble et que nul ne le résoudi^a jamais.

Il commence par expliquer son assurance d'antan : « Notre loyauté écrit-il, avait cru que le Tonarius digrapte de Montpellier serait pour nous une pierre de Rosette et qu'en obtenant l'insigne faveur de le transcrire, nous pourrions coordonner sûrement les immenses matériaux que nous avions recueillis en vue du déchiffrement définitif des neumes. Notre attente a été déçue. » — Remarquons en passant que les dernières Études résumées plus haut ont paru dans la Revue archéologique en septembre 1850, que Nisard n'a été envoyé par le Ministre à Montpellier qu'au mois d'octobre de la même année, et que par conséquent, lorsqu'il se faisait fort de débrouiller le problème de la notation neumatique, il ne pouvait fonder aucune espérance sur un monument qu'il n'avait pas encore examiné.

Après cet aveu, il s'efforce de discréditer et de perdre ceux qu'il a vainement essayé de dominer. Dans un chapitre où chaque mot est un trait de vengeance et d'ironie (il est intitulé : Echantillon de « vraie mélodie grégorienne » d'aprhs l'archéologie musicale contemporaine) ^ il reproduit, en suivant l'ordre chronologique, six versions qu'on a données d'un chant grégorien, le graduel de la fête de l'Epiphanie Omnes de Saba ventent. La première version est due à la Commission rémo-cambraisienne (1851); la seconde au P. Lambillotte (1857); la troisième à Fétis (t. IV de V Histoire générale de la Musique^ 1874); la quatrième à M. Hermesdorff (1876); la cinquième à l'abbé Raillard (1880); la sixième à Dom Pothier (1883).

Après avoir cité ces six restaurations musicales, il constate qu'elles ne concordent ni par le nombre des notes composant le tissu mélodique, ni par toutes les intonations, ni surtout par le rythme : et il en conclut que les archéologues ressemblent aux aruspices romains qui, loin du public, ne pouvaient se regarder sans rire.

Ce n'est pas tout : il va jusqu'à conclure — et c'est là exactement son dernier mot — que la science àoiirenoncer désormais à poursuivre une insaisissable chimère. Il reprend et adopte l'opinion formulée en 1853 par M. Vincent, à savoir que la lecture des neumes primitifs est un problème insoluble, un de ces problèmes qu'en langage algébrique

iSe L*ARGHÉOLOGIE AU XIX* SIÈCLE

on nomme « indéterminés par la raison que le nombre des inconnues y est supérieur à celui des données », et il interdit aux archéologues de s'occuper plus longtemps d'une question « dont il faut délivrer rÉglise, les érudits, les musiciens et les fidèles », toute restauration du plain-chant étant « une chose mauvaise en tant qu'entreprise pratique et usuelle ».

La logique du dépit et de l'envie n'est jamais bien solide. Est-il besoin de le difeîl'argumcnl tiré des six versions contradictoires ne vaut rien du tout. Au moment où les victimes immolées par Nisard à son amour-propre avaient essayé de rétablir le chant grégorien dans sa pureté, l'archéologie musicale était encore dans la période des tâtonnements; la « saine critique » dont M. Vitet croyait trouver un exemplaire dans les articles du faux Champollion musical, n'existait pas encore : il faut réserver ce mot de « saine critique » pour l'étude complète et comparative des sources. Quelle est d'ailleurs la science où tout le monde est d'accord? Les philologues ne reproduisent pas toujours la même version quand ils éditent telle phrase de Cicéron ou tels vers de Lucrèce : en conclura-t-on que la critique des textes n'est qu'une tromperie et qu'il faut renoncer à étudier la littérature antique? Enfin, par quelle aberration de l'orgueil, un homme a-t-il pu dire : « Là où j'ai échoué, nul ne réussira après moi! »

Telle fut la banqueroute de rancien abbé Torf, dit Th. Normand, dit Nisard. Le titre de « Champollion des neumes » fut pour lui comme l'habit ecclésiastique : il le porta quelque temps, — sans vocation.

Page 1