CHAPITRE III
Nisard avait pressenti le rapport des neumes avec certains phénomènes de récriture; il avait dit aussi — indications lumineuses, vraies découvertes faisant honneur à son intelligence — que la virga n'a aucune valeur de durée^ et que le point représente une note inférieure à la virga. La théorie fit un pas décisif, avec M. de Coussemaker qui, par sa clairvoyance comme par son caractère, mérite une place d'honneur dans l'histoire de la critique musicale au xix* siècle. Fils d'un juge de paix de Bailleul (département du Nord), petit-fils d'un président du tribunal de district établi dans cette ville, descendant d'une ancienne et noble famille qui avait fourni au magistrat de Bailleul une longue série d'avoués, d'échevins , de conseillers -pensionnaires, M. de Coussemaker, membre correspondant de l'Institut, a exercé des fonctions judiciaires pendant toute sa vie, en restant fidèle à son pays d'origine, la Flandre française, à laquelle il a consacré des travaux analogues à ceux de M. Hersart de la Villemarqué sur la langue et la poésie bretonnes. Pellegrini, Jérôme Payer, Reicha, Lefebvre furent d'abord ses maîtres de chant, d'harmonie et de contrepoint; armé d'une instruction musicale solide et complète, esprit grave, toujours courtois dans la discussion, apportant dans ses œuvres de publiciste quelque chose de la conscience du magistrat, il a écrit sur l'art musical au Moyen âge des livres très documentés, imprimés luxueusement, tirés à peu d'exemplaires, aujourd'hui introuvables ou fort chers*. Cette littérature musicale est un peu^lourde et grise, trop dépourvue... d'accent, mais intéressante par la curiosité d'esprit dont elle témoigne, toujours consciencieuse et loyale. Il semble que ce soit dans l'enceinte
1. Pour des renseignements plus détaillés, voir la brochure de A. Deplanque (Étude $ur les travaux d'histoire et d'archéologie de M. de Coussemaker. Lille in-8<>, 1870} qui est le déyeloppement d'un article du Cofrespondant (25 juin 1859).
même du prétoire que M. de Coussemaker ait écrit sur la musique. En le lisant, on se sent dans une atmosphère de justice, de modération et d'intégrité.
On peut lui reprocher d'avoir partagé sur quelques points les illusions de ses prédécesseurs ; lui aussi a cru pouvoir restaurer l'œuvre grégorienae, et a annoncé un « ouvrage spécial* » — qui n'a jamais paru. On peut trouver que sa critique n'a pas été toujours assez nette, assez exacte* et assez en accord avec ses propres principes; mais on ne saurait assez le louer d'avoir, le premier, posé le principe qui éclaire toute la question des neumes et rattache étroitement la musique à la philologie. Ce principe est l'accent grammatical ; il a été indiqué dans U Harmonie au Moyen âge (Paris, Didron, 1852).
§ 1. C'est le français de Coussemaker et non le belge Nisard, qui, le premier, a trouvé Torigine paléographique des neumes.
Comme la plupart des inventeurs dont les travaux marquent une date dans l'histoire et modifient tout un ordre d'études, M. de Coussemaker s'est vu contester l'honneur de sa découverte. Nous avons déjà vu une énergique déclaration de Nisard dans une des notes de V Histoire de t Ecole de chant de Saint-GalL Dans la Revue Archéologique de