V. VHarmonie au Moyen âge, ch. iv, p
2. Les ouvrages de M. de Coussemaker sont très souvent des miscellanées où Fauteur réunit, à propos d'un point spécial , tout ce qu'il sait sur la science générale. Quelques-uns d'entre eux ont singulièrement vieilli. Ainsi, dans son Mémoire sur Hucbald (4841), Tautcur a négligé Tessentiel, c'est-à-dire Texamen comparatif des nombreux manuscrits; il s'eit borné à reproduire Gerbert, en prenant son témoignage pour parole d'Évangile. Quelle distance entre ce Mémoire et le travail de Mûller : Hucbalds echle und unechte Schriften! (Leipzig, gr. in*4'', 1884). Mûller a fait une étude passionnée des sources manuscrites ; sa conclusion est que le traité inlilulé : Mmka enchiriadiSy si important pour Thistoire de la notation et surtout de Tharmonie, et qui constituait jusqu'ici le principal titre d'Hucbald, n'est pas de lui. Pour lui en attribuer la paternité, on ne pourrait s'appuyer que sur deux manuscrits qui sont un remaniement et non une copie du traité primitif. On ne trouve d'ailleurs rien, dans les textes littéraires, qui suffise à justifier l'opinion propagée par Gerbert. En revanche, Hucbald reste l'auteur authentique de V « Harmonica institutio )>| œuvre sans importance.
Etabli en maître sur le terrain solide des manuscrits, Mûller n'est jamais tendre pour l'archéologue flamand; il va jusqu'à insinuer (p. 54) que de Coussemaket a pris une grande partie de sa science musicale dans les manuscrits encore inédits et alors en sa possession, d'Adrien De la Fage, l'auteur des Essais de diphtkërographie musicale (Paris, 1862)é
1852 (p. 380 et 381), il écrivit un article bibliographique où on lit : « Il y a cinq ou six ans que cette théorie (les neumes rattachés aux ?iotes tironiennes) a été publiée. Depuis lors, on le conçoit, Tétude et Tobservation ont dû agrandir mes premiers résultats; et c'est ce qui est arrivé, notamment pour l'origine des neumes. Tout en restant persuadé que l'écriture neumatique est une sémiologie cursivc, comme le dit Gui d'Arezzo, en termes formels; tout en maintenant que le point est un des éléments fondamentaux de celte écriture, j'ai reconnu depuis [avant rapparition cependant du livre de M. de Cotissemake?*) que les accents remplissaient un rôle essentiel dans la formation de la sémiologie des neumes. » Dans ses Etudes sur la Restauration du Chant grégorien (p. 358), en 1856, le même Nisard invoqua à l'appui de son dire le témoignage d'un membre de l'Institut : « Dans le numéro de décembre 1853 du Journal des Savants^ M. Vitet reconnaît que si l'auteur de l'Histoire de l'harmonie au Moyen âge a trouvé, dans les accents grammaticaux, la véritable origine des neumes, j'avais le bonheur d'arriver à la même découverte en même temps que M. de Coussemaker. » Enfin, dans les notes dont il a accompagné VHistoire de r école de chant de Saint- G ail ^ par Dom Schubiger, Nisard n'a pas craint de dire : « Cette origine de la notation (l'accent) est évidente : c'est elle que, le premier en Europe et dans les temps modernes^ fax révélée à la Science en 1849. Par une heureuse coïncidence, M. de Coussemaker la confirmait dans son Histoire de l'harmonie au Moyen âge » (p. 7 du tiré à part ; p. 53 de la Revue).
Le public est tellement disposé à croire sur parole les gens qui crient très fort avec un grand air de conviction, qu'il a fallu répondre à cette prétention, et que l'audace de M. Nisard a eu les honneurs de la discussion. Dans une note insérée au premier volume de leur Paléographie musicale\ les Bénédictins de Solesmes, faisant justice de la dernière affirmation que je viens de reproduire, ont dit qu'ils avaient lu et relu les remarquables articles publiés en 1849 par M. Nisard, et que le mot accent n'y était même pas prononcé : « cuique suum » ajoutaient-ils dans une conclusion qui était un arrêt. Malgré l'autorité accablante de cette note, le directeur de la Musica sacra de Toulouse, M. Aloys Kunc, a fait entendre une protestation (n** de mars 1890).
Il a défendu Nisard et demandé une rectification au rédacteur de la Paléographie. Par un scrupule qui fait honneur à'ieur loyauté et à leur conscience de savants, les Bénédictins ont commencé une enquête en s'adressant au Comité d'études que M. de Coussemaker avait fondé dans son pays et auquel il avait peut-être laissé, avant de mourir, des papiers intéressants. Cette démarche est mentionnée dans le Bulletin du Comité flamand de France (compte rendu de la séance du 21 octobre 1891, Bailleul, Ficheroulle-Beheydt 1891). Dans les quelques lignes qui lui sont consacrées, on voit d'abord que le Comité flamand n'a pas bien compris la vraie nature et l'importance de la question qui lui était soumise/ ; on regrette ensuite de constater que l'ancien collaborateur de M. de Coussemaker, M. l'abbé Carnel, a refusé de se prononcer, «tout en promettant de faire des recherches sur ce point spécial ». Depuis 1891, le Comité Flamand ou l'abbé Carnel n'ont pas soufflé mot d'un sujet qui paraît les laisser assez indifi'érents.
Heureusement, il n'est point nécessaire d'avoir recours à des pièces inédites pour trancher une question qui n'aurait jamais dû être posée et avec laquelle il faut en finir. Les documents imprimés ou publics sont très suffisants. Je vais les passer en revue, sans d'autre souci que celui de fixer, preuves en mains, un point d'histoire contemporaine.
Dans le numéro de la Musica saa^aàe Toulouse, où il a répondu à la note de la Paléographie citée plus haut, M. Aloïs Kunc a invoqué plusieurs témoignages pour « défendre » la mémoire de Nisard :
r C'est d'abord, le témoignage de Nisard lui-même. Voici ses propres paroles : «... ne semble-t-il pas à tout esprit non prévenu que lorsqu'un musicologue de la notoriété et de la valeur du transcripteur officiel de l'Anliphonaire de Montpellier affirme un fait musical, il doit être cru sur parole? » — On peut répondre à ce raisonnement, qui a tout l'air d'un cercle vicieux, que la critique a précisément pour rôle de vérifier avec le plus grand soin les affirmations de tous ceux qui touchent aux choses de l'art ou de l'histoire; que, sous peine d'abdi-
1. Voici comment la quesHon a été formulée par un membre du comité (p. 8 du Bulletin, cité plus haut) : « M. de Coussemaker a-t-il, le premier, découvert le moyen de lire les manuscrits de musique religieuse antérieurs à Gui d'Arezzo, dans lesquels dfs accents et des lettres formant des combinaisons appelées neumes, tenaient lieu de notes et de portée ? »
quer, elle doit s'appliquer indistinctement à tous ceux qui écrivent, et que si elle cessait de passer au crible les idées qui sont jetées dans la circulation, le monde serait bientôt la proie des charlatans. J'ajoute que s'il y a un domaine où la méfiance soit mère de la sûreté, c'est celui de l'archéologie musicale. Ai-je besoin de rappeler les mystifications auxquelles se sont livrés des hommes qui passaient pour très sérieux? Nisard lui-même, combien de fois a-t-il pris pour des réalités de pures illusions? Ne disait-il pas en 1849 et en 1850 que « tout est simple et facile dans l'explication des neumes », et, en 1890, ne publiait-on pas un livre posthume de lui, où il est dit que le problème de l'explication des neumes est un problème insoluble? Dans son Archéologie musicale (p. 73, note 3), n'a-t-il pas accusé Fétis de «mensonge», alors que dans la page de Y Histoire générale de la Musique^ à laquelle il renvoie, il n'y a pas un seul mot, pouvant justifier une aussi grave accusation, et expliquer même comment elle a pu se produire ?
Sans insister, nous nous contenterons de sourire du premier argument invoqué par l'ancien directeur de la Musica sacra^ et nous lui opposerons une fin de non-recevoir.
2» Il n'est pas nécessaire de s'arrêter plus longtemps au témoignage suivant de M. Vincent : « M. Nisard a poussé aussi loin que possible l'intelligence des neumes. » On sait que sur ce point spécial, M. Vincent était un sceptique regardant le problème comme insoluble. M. Vincent, il est vrai, a décerné d'assez grands éloges à Nisard; mais — tout en le raillant maintes fois sur ses illusions et sur son lyrisme — il ne lui a jamais fait honneur de la découverte concernant l'origine des neumes; tout au contraire, il en a fait honneur à M. de Coussemaker, comme le prouve le passage suivant, tiré du Correspondant de 1853 (p. 417) :
« M. de Coussemaker nous paraît donc avoir parfaitement caractérisé cette notation lorsqu'il dit : « Les neumes, suivant nous, ont leur origine dans les accents »; et plus loin (p. 159) : « Les fonctions que les accents remplissent, la place qu'ils occupent, le but qu'ils poursuivent, tout démontre d'une manière irrésistible qu'ils sont l'origine des neumes, avec lesquels ils ont une analogie parfaite sous tous les rapports. »
3* Le troisième témoignage cité par M. Aloys Kunc est celui de
M. Vitet. Il est plus important el on peut même dire que c'est sur lui seul que porte le débat. Nisard s'en était déjà servi, nous l'avons vu, comme d'une sorte de bouclier destiné à le rendre invulnérable.
Alors même que M. Vitet aurait fait exactement la déclaration que lui attribue Nisard, on peut affirmer que cette déclaration, malgré l'autorité attachée au nom de l'illustre académicien, ne prévaudrait pas contre les faits que nous allons exposer, et serait, au contraire, infirmée par eux. Mais, en réalité, Nisard a fait parler le rédacteur du Journal des Savants^ comme il avait intérêt à le faire parler; en outre, il a singulièrement exagéré la portée de sa déclaration. Voici d'abord, dans le Journal des Savants de décembre 1853 (p. 728), les quelques lignes qui précèdent la partie de l'article consacré à Nisard, et que ce dernier a eu soin de laisser dans l'ombre :
« Les neumes simples sont de purs accents ; les neumes composés, les groupes neumatiques, sont des combinaisons d'accents.
« Cette théorie est ingénieuse, très probablement vraie, et M. de Coussemaker, qui la soutient avec conviction, en revendique non moins vivement l'honneur; il est, en effet, le premier qu'il l'ait publiquement exposée, développée, expliquée dans tous ses détails. »
Voilà qui est net et précis. Mais ne dénaturons en rien la pensée du texte que nous analysons. Toute la controverse porte sur le mot publiquement que j'ai souligné. M. Vitet semble dire que si M. de Coussemaker est le premier qui ail porté à la connaissance du public la véritable origine des neumes, d'autres ont pu faire cette découverte avant lui dans le silence du cabinet. Il ajoute, en effet, immédiatement après les paroles que je viens de citer :
« Quant à l'idée elle-même, l'idée de faire dériver les neumes des accents, on se souvient peut-être qu'en parlant des travaux de M. Th. Nisard, nous l'avons indiquée comme l'hypothèse à laquelle cet érudit paraissait s'attacher définitivement pour expliquer l'origine et la filiation des signes neumatiques*; c'était peu de temps avant que l'ouvrage de M. Coussemaker eût été mis au jour, et lorsque déjà sans doute il était imprimé. »
Dans ce qui suit, M. Vitet ajoute qu'il peut très bien arriver que deux savants, sans avoir de communication l'un avec l'autre, fassent