V. Journal des Savants, cahier de février 1852, p
en même temps la même découverte. Nous trouvons-nous en présence d'un tel cas? Telle est la question que nous allons examiner.
Reportons-nous d'abord à l'article de février 1852, auquel renvoie M. Vitet. Voici ce qu'on lit à la note de la page H8 :
« Depuis que cet article est imprimé, M. Nisard nous a fait part de quelques nouveaux aperçus par lesquels il complète sa théorie sur les éléments fondamentaux de la notation neumatique. Ces éléments, selon lui, sont non seulement le point, mais l'accent grave et l'accent aigu. »
Sans nous livrer à aucun commentaire sur la forme et la place données à ce témoignage, bornons-nous à constater le faitqu'il mentionne. C'est lorsque l'article du Journal des Savants de février 1852 était déjà imprimé que M. Nisard a parlé à M. Vitet des modifications qu'il avait introduites dans sa théorie des notes tironiennes. Admettons, pour être généreux, que cette communication verbale ait été faite dans les derniers jours de l'année 1851 et essayons de fixer qu'elle était exactement, à cette date, la situation de M. de Coussemaker. Tout en acceptant la question telle qu'elle a été envisagée par M. Kunc, c'est-à-dire comme indépendante des ouvrages imprimés, nous commencerons par donner un tableau comparatif de ce que les deux archéologues ont fait pendant l'année 1851 ; nous tirerons ensuite la conclusion.
L'Histoire de l'Harmonie au Moyen âge porte la date de 1852. La Bibliographie de la France ou Journal général de r Imprimerie et de la Librairie^ etc., la mentionne dans son numéro du 7 février 1852 (824). Comme ce journal ne donne que la date approximative à laquelle a eu lieu le dépôt légal des livres imprimés, j'ai fait quelques recherches au Ministère de l'Intérieur, où j'ai pu voir que l'ouvrage en question avait été déposé le 28 janvier [Registre du dépôt légal ^ 1851 à 1852, aux Archives, /^ 18, ///, a)inée 1852, Paris). Mais, en réalité, cette indication a besoin d'être modifiée. Dans le numéro de novembre-décembre des Annales Archéologiques de Didron, on lit, p. 374, ce qui suit :
« Histoire de l'Harmonie au Moyen âge. — Enfin M. de Coussemaker vient de publier le beau et savant ouvrage que nous annoncions il y a quelque temps. »
Ces quelques lignes nous invitent à remonter encore un peu plus haut. Dans les mêmes Annales Archéologiques, numéro de juillet et août 1851, on trouve un article de M. de Coussemaker sur le Drame
164 L'ARCHÉOLOGIE AU XiX* SIÈCLE
liturgique, lequel article est accompagné, p. 211 et 212, de Tannonce suivante sous la signature de Didron aîné :
« Le travail de M. de Coussemaker sur le Drame liturgique, qui est extrait d'un grand ouvrage qu'on achève d'imprimer et qui a pour titre V Histoire de r Harmonie au Moyen âge. »
Donc, au mois de juillet 1851, pour ne pas dire plus, le livre dans lequel l'origine des neumes devait être exposée pour la première fois, était déjà à l'impression et presque achevé. Songeons maintenant que ce livre a 400 pages et 80 planches ; que dans la deuxième partie se trouvent 6 Traités inédits de la diaphonie et du déchant au Moyen âge; que la troisième partie contient des fac-similés tirés en couleur de plus de 50 pièces d'harmonie allant du ix" siècle au xiv* inclusivement : on reconnaîtra sans peine qu'un tel monument ne s'improvise pas et suppose une longue préparation. Quelques-uns des matériaux contenus dans V Histoire de F Harmonie oui dû être recueillis par l'auteur dès qu'il a commencé à s'occuper d'archéologie; quant à l'origine des neumes, il est très probable qu'il l'aura trouvée avant 1850, pendant le voyage qu'il fit au Mont-Cassin.
Voyons maintenant ce qu'a fait M.Nisard pendantcette année 1851, qui a été si brillante pour la science musicale.
En février 1851, Nisard publie une Élude sur la musique des odes d'Horace^ datée du 30 janvier 1851 . — Il n'y est pas question de V accent.
Le 21 février 1851, Nisard signe, pour le présenter à l'Institut, ce Graduel^ qu'il a qualifié de Monumental, bien qu'il ne contînt que l'étude d'une seule mélodie, et dont il a célébré plus tard le triomphe, bien que l'Institut l'ait simplement admis à partager l'honneur d'une troisième médaille. — Dans son mémoire et son fascicule, il ne dit pas un mot de y accent. (L'ouvrage inédit est à la bibliothèque de l'Institut.)
Le 22 août 1851, M. Lenormant lit, devant l'Institut, son rapport sur l'ouvrage précédent. — Dans les éloges et les encouragements qu'il adresse à l'auteur, il ne dit pas un mot de Vaccent.
Le 25 septembre 1851, Nisard signe, à Montpellier, la copie de ce fameux manuscrit bilingue qui a été pendant quelque temps comme le Palladium de l'Archéologie. — Dans la Préface qu'il met en tète de sa copie, il ne dit pas un mot de Vaccent. (Il n'est pas sans intérêt de remarquer ici que lorsqu'il a publié cette préface, le 5 octobre 1864,
E. DE GOUSSEMAKER ET L'ACCENT GRAMMATICAL i65
dans la Revue de Musique sacrée ^ Nisard a antidaté son opuscule, et substitué à la date du 26 septembre* celle de « mars » 1851. On dirait que par ce recul, amené probablement parles aimonces contenues dans les Annales Archéologiques de Didron, il a voulu écarter ce qui aurait pu gêner et contredire ses réclamations ultérieures.)
EnGn on peut citer, comme aussi significatif par son silence, l'article que M. Paulin Blanc, bibliothécaire de Montpellier, publia dans le Messager du Midi^ le 29 mars 1851 . Dans cet article dont je me suis fait envoyer une copie, M. Paulin Blanc annonce, comme devant rendre de grands services k la science musicale, la publication du livre de M. de Coussemaker; en même temps, il parle de Tode d'Horace notée dans un des manuscrits de la Faculté de Médecine ; il' parle des « missions scientifiques » organisées par le gouvernement; en un mot, il montre qu'il connaît son Nisard et qu'il est en relations avec lui, ce qui paraîtra bien naturel, si l'on songe qu'à l'époque où cet article a été écrit, Nisard était précisément à Montpellier, chargé par le ministre, M. de Parieu, de transcrire l'Antiphonaire (ou ce qu'on regardait alors comme tel); or, M. Paulin Blanc ne souffle pas mot de Vaccent.
Pour quiconque connaît les habitudes de Nisard, son empressement à emboucher la trompette toutes les fois qu'il avait une idée nouvelle, ce silence paraîtra décisif. Il est certain que si, pendant l'année 1851, Nisard avait pensé que les neumes pouvaient être rattachés aux accents grammaticaux, il n'eût pas manqué de le dire luimême quelque part, ou de communiquer verbalement sa découverte, soit à M. Blanc, soit surtout à M. Lenormant. Mais, comme nous venons de le voir, ni dans les ouvrages qu'il a écrits en 1851, ni dans les articles ou discours de ceux qui ont parlé de lui cette année-là, il n'y a pas un seul mot permettant de croire que la doctrine exposée par lui en 1849 et 1850 avait reçu une modification quelconque. Si véritablement, comme nous devons le croire, Nisard a parlé de l'origine des neumes à M. Vitet alors qu'un article paru en février 1852 dans le Journal des Savants « était déjà imprimé ». c'est-à-dire en janvier 1852 ou en décembre 1851, cette communication verbale s'est produite trop tard pour permettre à M. Nisard de dire qu'il a fait une découverte en jné me temps que M. de Coussemaker; car en décembre i851, V Histoire
1. Date que porte son manuscrit à la Bibliothèque nationale, n« 8881 du fonds latin.
de r Harmonie au Moyen âge était déjà tout entière imprimée, et on en parlait depuis assez longtemps, comme le prouvent les Annales archéologiques de Didron, et comme M. Vitet lui-même le reconnaît. A la rigueur, nous pourrions arrêter là notre démonstration et considérer tout autre argument comme superflu ; nous devons cependant, pour être complet, examiner une dernière raison invoquée par M. Kunc à l'appui de son paradoxe.
V Le dernier témoignage derrière lequel on se soit abrité pour justifier les prétentions de Nisard, est celui de Dom Pothier, le classique auteur des Mélodies grégoriennes. Voici ce qu'on lit dans l'opuscule intitulé : De la Virga dans lesneumes (Solesmes, 1882, p. 27) : « En montrant ailleurs, à la suite de M. Th. Nisard, de D. Schubiger, de M. de Coussemaker et d'autres, comment les neumes dérivent des accents grammaticaux, etc.. », et Nisard, après avoir lu ces lignes que M. Kunc n'a pas manqué de rappeler, s'est écrié triomphalement dans une note de son Archéologie musicale : « D. Pothier a fini par m'accorder la place et le rang qui m'étaient dus ! »
Trois observations peuvent être faites au sujet de ce dernier argument :
D'abord, la phrase qui place le nom de Th. Nisard en tête de ceux qui ont expliqué l'origine des neumes, doit être considérée (cela résulte de la note même de Nisard) comme une concession de la dernière heure arrachée à l'auteur des Mélodies grégoriennes et modifiant un de ses jugements antérieurs. Pourquoi le maître français de la science du plain-chant a-t-il corrigé, dans un sens qui paraît si favorable, sa première opinion? J'ai interrogé quelques personnes qui ont connu D. Pothier; elles m'ont dit que le savant Bénédictin était un homme paisible et très peu militant, ennemi des polémiques, toujours disposé aux conciliations. Voyant Nisard lui faire une opposition très vive et crier bien haut qu'on lui faisait tort, il est possible qu'il ait voulu jeter un gâteau de miel à ce cerbère, pour le calmer; il s'y serait résigné d'autant plus facilement qu'il s'agissait simplement d'une question d'amour-propre et de préséance, non d'une question de principe.
En second lieu, il n'est pas démontré que lorsqu'il a écrit cette phrase : « à la suite de Nisard, de Schubiger, de Coussemaker... » D. Pothier ait voulu dire qu'historiquement et suivant l'ordre des
dates, Nisard était le premier Champollion qui eût trouvé l'origine des neumes; car, dans ce cas, il faudrait conclure de la même phrase que D. Schubiger est le second et que de Coussemaker n'arrive qu'au troisième rang. L'ordre dans lequel sont mentionnés les noms de Schubiger et de Coussemaker n'étant pas conforme (ceci n'a pas besoin d'être prouvé) à celui des dates, il en résulte que l'ensemble de la phrase perd la signification qu'on lui attribue, et n'a plus le caractère d'une suite méthodique fondée sur l'histoire.
D'ailleurs, si la déclaration deD. Pothier a réellement l'importance qu'on y voit, si elle n'est pas l'œuvre de complaisance d'un homme qui, tout en étant l'ami de la vérité, voudrait ne pas faire de peine à Platon, nous ne craindrons pas de le dire : D. Pothier s'est trompé. Les faits que nous avons exposés nous permettent de l'affirmer. — Aux preuves que j'ai fournies, on pourrait ajouter le témoignage des critiques contemporains, qui, en rendant compte du livre de M. de Coussemaker, lui attribuent l'honneur de la découverte sans la moindre hésitation.
« Les neumes, dit M. Félix Clément, sont l'objet d'un examen approfondi, et M. de Coussemaker n'a pas craint de leur donner une origine nouvelle : les neumes, suivant nous, dit-il, ont leur origine dans les accents. » {L'Ami de la Religion^ H mai 1852.)
« M. de Coussemaker, dit M. Jules Tardif, assigne à cette notation une origine romaine ; il démontre ensuite que les signes qui la composent ne dérivent pas du point, comme le soutient M. Th. Nisard, mais des accents aigu, grave, circonflexe; il appuie cette thèse ingénieuse sur des textes déjà connus et sur des documents inédits qu'il joint à son travail. » [Bibliothèque de r École des Chartes, mai-juin 1852, p. 480.)
« J'ai montré, dit M. Joseph d'Ortigue, que M. de Coussemaker a fort ingénieusement expliqué l'origine de la diaphonie au Moyen âge. Il n'a pas montré moins de sagacité en ce qui regarde les neumes dont il attribue l'origine aux accents. Je ne sais si cet aperçu soulèvera des réclamations de la part des musicologues qui ont tous la prétention d'avoir trouvé la clef de ces hiéroglyphes musicaux; mais il frappe au premier abord par un côté spécieux et très neuf. » [Journal des Débats du 11 juin 1852), etc., etc.
D'ailleurs, si M. Nisard avait songé à rattacher les neumes aux accents, cette idée eût modifié ses ouvrages postérieurs; or, il dit, au contraire, dans ses Études sur la Restauration du Chant grégorien j 1856 :
« Qui pourra jamais supposer qu'au moment où il (Grégoire le Grand) détruisait en faveur des Barbares jusqu' aux dernières traces de f accentuation latine^ il ait songé à donner aux fidèles autre chose qu'un chant simple et facile, /?/ani^* cantus ? (p. 5). »
On peut d'ailleurs opposer le témoignage de Coussemaker à celui de Nisard. Voici ce qu'on lit dans le 1" volume des Scriptores de musica medii œvi^ etc. (t. I, p. 7, en note) :
« Qua occasione memorare liceat primum ibi (dans ÏHarmonie au Moyen âge) prœdicatum fuisse neumas ex accentibus derivari, eamdemque opinionem, quum jam sexto mense typis descriplum, secundum leges depositum fuisset supra dictum opus, tune demum in scripto : Journal des Savants (année 1852) * prolatam esse. »
Si nous ajoutons enfin que le témoignage des contemporains (sauf peut-être celui de Vitet, qui est équivoque), s'accorde avec ce dernier', nous aurons plus de preuves qu'il n'en faut pour attribuer à M. de Coussemaker la découverte de l'origine des neumes.
Voici maintenant quelques lignes de VHistoire de F Harmonie au Moyen âge^ où cette décisive et importante découverte est exposée.
« Les neumes ont leur origine, suivant nous, dans les accents. L'accent aigu ou l'arsis, l'accent grave ou la thésis, et l'accent circonflexe formé de la combinaison de la thésis, et de l'arsis, sont les signes fondamentaux de tous les neumes.
« Ces signes tendant, dans l'application au même but que les signes de notation musicale, y a-t-il eu rien de plus naturel que de s'en servir pour marquer les inflexions du chant? Y a-t-il eu rien de plus simple, de plus logique même que d'étendre à toutes les syllabes les signes qui, dans le langage ordinaire, s'appliquaient à quelquesunes seulement, et de les combiner entre eux de façon à exprimer les diverses modulations musicales, plus nombreuses évidemment que
1. M. de Coussemaker a rais par erreur 4 Soi au lieu de 1852.
2. Voir, sur VHarmonie au Moyen âge, les articles suivants qui, soit par leurs déclarations, soit par leur silence, sont significatifs : Paujon : Messager du Midi, 1*' mars 1852; Paulin Blanc, 20 mars (el non 9 mars comme dit Deplanque dans sa notice) 1852 ; Félix Clément, VAmi de la Religion, M mai 1852; D'Ortigue, Journal des Débats, 11 juin 1852; FiORENTiNO, Constitutionnel, 5 juillet 1852; Jules Tardif, Bibliothèque de V Ecole des Chartes^ mai-juin 1852; Vincent, Correspondantj 25 juin et 25 juillet 1853, etc.
les modulations vocales?... Les fonctions que les accents remplissent, la place qu'ils occupent, le but qu'ils poursuivent, tout démontre d'une manière irrésistible qu'ils sont l'origine des neumes avec lesquels ils ont une analogie parfaite sous tous les rapports. Cela nous paraît tellement manifeste, que de plus amples considérations seraient superflues. »
Remarquons enfin que M. de Coussemaker assignait deux principes aux neumes : la virgule {vu^ga, accent aigu) et le point. Celte dualité, acceptée jusqu'à Dom Pothier, sera réduite à l'unité par les éditeurs de la Paléographie musicale.
Après avoir formulé ces principes avec tant de clairvoyance, M. de Coussemaker eut un tort : celui de paraître les oublier dans la pratique. L'accent marque une élévation de la voix, mais il n'indique ni le degré exact, ni la durée de cette élévation. Il est indéterminé. Malgré cela, M. de Coussemaker, lorsqu'il a traduit certains neumes en notation moderne, s'est servi de blanches et de noires; en agissant ainsi, il se mettait en contradiction avec sa propre découverte. Cette erreur a été aggravée encore par un système récent qui a introduit dans la notation du plain-chant les barres de mesure; système insoutenable au double point de vue des témoignages historiques et de l'esthétique du chant grégorien. (J'ai sous les yeux le numéro d'un journal où je trouve un Veni Creator asservi au rythme de la mesure à trois temps; ce n'est plus un chant d'église : c'est une valse chantée *.)
i. Que penser de Th. Nisard qui a osé écrire ceci : pour bien se figurer le rythme du plain-chant, ou pour mieux dire, le mouvement principal qui en mesure les notes ordinaires et communes, il faut se représenter le tic-tac d'un balancier d'horloge? » {Méthode de plain-chant à l'usage des écoles primaires, Rennes, 1855, p. 20). Cette étrange idée reparait dans les Etudes sur la Restawalinn du chant grégorien (1856), p. 537, du même auteur.
Un malhémaiicien, Tabbé Raillard, a montré dans cette grave erreur, une bonne foi et une intrépidité vraiment touchantes ; dans son Mémoire sur la Restauration du chant grégorien récompensé, en 1860, par TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, il transcrit un groupe mélodique en donnant d'abord à la virga la valeur d'une Blanche, puis la valeur d'une croche, et il ajoute : « Je suis bien sûr que personne ne préférera cette dernière traduction à la première. Or, cette série de notes de 3 espèces différentes (blanche, croche, noire), dans une série de neumes qui comprend 9 virgse ordinaires, 12 petites virgœ, et 12 points toujours disposés dans le même ordre, peut recevoir 104291 454867 600 arrangements différents ; et comme la disposition de ces notes est la même dans les 8 cas qui viennent d'être cités, il faudrait, d'après le calcul des probabilités, élever à la 8<> puissance un nombre de plus de 104 000 milliards pour avoir le nombre de chances favorables à la théorie du rythme, telle que je l'ai donnée ! »