‹ Études de philologie musicaleChapitre 57 sur 63 · Paléographie musicale, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Paléographie musicale, 1. 1, p

i82 L'ARCHÉOLOGIE AU XIX* SIÈCLE

Qu'il y ait dans la parole un commencement de mélodie, un cantus obscurior comme dit Cicéron, c'est un fait sur lequel tout le monde est d'accord, depuis Aristoxène, Mart. Capella, Euclide, Denys d'Halicarnasse et Quintilien jusqu'à Diderot et M. E. Legouvé'. La seule différence à noter entre la voix qui parle et la voix qui chante, c'est que la première parcourt des intervalles indéterminés, ne pouvant être ramenés à aucune gamme, et inappréciables, tandis que la seconde observe des intervalles précis, appartenant à une gamme connue et dont l'oreille peut reconnaître la place dans l'échelle des sons*.

Or, il s'est trouvé un homme (Aristophane de Byzance? Isocrate?) qui a eu l'excellente idée de noter un des éléments musicaux contenus dans le langage; il a voulu représenter l'élévation, l'abaissement et l'inflexion de la voix sur certaines syllabes, et il a introduit dans l'écriture l'accent aigu ' , l'accent grave ^ , l'accent circonflexe ^. Sur le caractère musical de l'innovation due à ce grammairien intelligent, aucun doute n'est possible. Tout le monde s'accorde à reconnaître le sens exclusivement mélodique attaché, dès l'origine, aux accents. Les noms de ces signes ne sont-ils pas des termes musicaux : Trpoo-wcîîa, accentus (ad cantus), sont, toni, voces, voculationes? On peut donc chercher dans l'écriture l'origine de la notation, comme on peut chercher dans le langage oral l'origine de la mélodie. Dès lors on se trouve en présence des questions suivantes : 1° quel rapport réel y a-t-il entre l'accent, considéré comme signe graphique, et certains phénomènes

1. La mélodie du discours, dit en note la Paléographie, se compose de trois éléments bien distincts : !• Vacceni graffimatical (aigu, grave, circonflexe), qui établit une différence d'intonation dans la prononciation des syllabes ou des mots considérés en eux-mêmes ; 2° Vaccent logique, qui module la pbrase d'après les pensées (phrases affirmatives, négatives, dubitatives, interro^'atives, avec les inflexions de voix spéciales à chacune d'elles) ; 3" Vaccent pathétique, qui concerne les sentiments; la phrase exprime la joie ou la tristesse, la crainte ou l'espérance, le désir ou la répulsion, l'amour ou la haine; et les impressions diverses, venant agiter diversement le cœur de l'homme, communiquent à sa voix un accent variable.

Pour être complète, cette analyse des éléments musicaux du langage devrait mentionner encore : le timbre, qui comprend à la fois la couleur générale d'une phrase et les nuances de détail, de même que dans une mélodie, il y a une tonalité et des accidents; Vintensité des sons; la nature du registre employé; le mouvement; lepiquéou le lié de la diction, etc.; rien n'est plus complexe et plus riche que la musique instinctive contenue dans la voix. — Je ferai remarquer, en passant, qu'il serait facile de trouver aussi, dans le langage, tous les éléments de la musique dite descriptive.

2. Cette différence est marquée dans cette épigramme adressée, je crois, par César à un orateur trop prétentieux : Si legis, cantas; sicantas, malecanta8(ciié par Quintilien).

vocaux? V sur quels témoignages peut-on s'appuyer pour prouver que les neumes dérivent de l'accent? 3** comment se fait-il que des signes d'un sens indéterminé aient pu être employés pour noter des mélodies nettement diatoniques comme les mélodies grégoriennes?

Nous pouvons nous borner à exposer la doctrine que contient la Paléographie sur le premier de ces divers points :

« Les accents grammaticaux, dont toutes les notations neumatiques et modernes vont dériver^ ne sont pas des signes adaptés par convention à la musique du langage, mais des figures issues comme naturellement de la mélodie oratoire, tracées à son imag^(du moins en ce qui concerne la mélodie des mots considérés en eux-mêmes) et par suite, admirablement appropriés à leur rôle et à leur signification...

« Il est de toute évidence que les sons ne peuvent, par eux-mêmes être l'objet d'une représentation directe et immédiate ; par leur nature presque immatérielle, ils échappent à la vue, au toucher. La faculté de les percevoir et de les apprécier est réservée à l'oreille seule.

« Lorsqu'une chose n'est pas susceptible d'une reproduction directe, on lui cherche un symbole parmi les objets qui ont avec elle une intime relation. Le symbole choisi est d'autant plus parfait qu'il éveille plus vivement l'idée de la chose signifiée; quelquefois même l'alliance est si étroite entre le signe et l'objet, que le signe se présente de lui-même et traduit comme naturellement ce qui d'abord semblait intraduisible.

« C'est ce qui arrive précisément dans la notation oratoire.

« On le sait, rien n'est plus étroitement lié aux mouvements de la voix que le geste oratoire. Le geste est la représentation plastique, le symbole vivant et spontané des passions de l'oi^ateur, l'image des ondulations rythmiques et mélodiques de la voix. Dans l'action du discours, la main et la voix obéissent simultanément aux m,êmes mouvements de l'âme : de là leur étroite connexion.

« Les accents, signes de la notation oratoire, ne sont pas des symboles moins réels et moins vivants de la mélodie oratoire que les gestes ; disons-le tout de suite, ils sont eux-mêmes des gestes : ils en ont la forme, les caractères, la signification. »

Il y a donc identité, pour D. Mocquereau, entre l'accent et le geste (geste de l'orateur, geste du musicien. Chez l'un comme chez l'autre, la main a pour rôle de donner une image visible des mouvements de

Tâme et de la voix). De là, le mol de notation chironomique. « En traçant ces deux signes ' ^ le grammairien a obéi instinctivement à cette même force intérieure qui dirige la main de l'orateur. Et, de fait, se peut-il rien de plus naturel, de plus primitif, rien de moins inventé, de moins conventionnel que Temploi de ces deux traits dirigés de bas en haut et de haut en bas pour signifier l'ascension et la chute de la voix? »

§ 3. O. Fleischep. — P. Wagner.

Cette théorie de la chironomie a inspiré à M. Oskar Fleischer un ouvrage considérable, témoignant d'un très grand effort intellectuel, et qui mérite quelques observations générales \

M. Fleischer n'accepte pas les résultats auxquels on est arrivé, soit pour le déchiffrement des neumes, soit pour l'explication de leur origine; il voudrait une doctrine plus sûre, plus rigoureuse encore, plus c( scientifique » (le mot revient souvent sous sa plume), et il a l'ambition, très louable en soi, d' « éclairer d'un nouveau jour » ce domaine particulier de la science musicale ; mais, sous prétexte de renouveler la solution du problème et de lui donner un fondement solide, il revient à des idées déjà anciennes, et, pour les rajeunir ou les fortifier, il les complique par de pures hypothèses. En somme, il embrouille une question, qui, nous espérons le montrer, est des plus simples.

Nous avons dit que le déchiffrement des neumes primitifs se fait aujourd'hui par la comparaison de ces derniers avec les manuscrits plus récents où les neumes sont placés sur des lignes. M. Fleischer repousse cette méthode comme n'étant pas scientifique (p. 22) : Qu'est-ce qui nous oblige, dit-il, à accepter la traduction des neumes donnée dans telle phrase où l'on voit le même signe (un podatus) traduit tantôt par un interv^alle de ton, tantôt par un intervalle de quarte'? »

4. « Neumen-Studien. Abhandlungen ûber mittelaterliche Gesangs-Tonschriften », von Oskar Fleischer. ThexL J, Veber Ursprung und Entzifferung der Neumen (Leipzig, verl. v. Fr- Fleischer, i89a, 128 p. in-4o).

2. Pour permettre au lecteur de vérifier, M. F. aiiraitbienpudire, après avoir cité la phrase musicale qu'il prend pour exemple, qu*elle était empruntée à Tlntroit ad te levavi animam meam, première prière de Graduel. Th. Nisard a consacré à cet Introit une étude qui a été récompensée par l'Institut en 4851 et pour laquelle il a consulté exactement 58 manuscrits. J'en ai la liste sous les yeux et regrette de ne pouvoir la reproduire, pour répondre au septicisme de M. F. (Le mémoire inédit de Nisard, GraduH monumental, est conservé aux Archives de l'Académie des Inscriptions, xvm, I, 333.)

Page 1