‹ Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne [microform]Chapitre 20 sur 105 · SUR LE « K.VNQIJKÏ » DE I>I-AT()N · texte numérisé non relu

SUR LE « K.VNQIJKÏ » DE I>I-AT()N

peut pas se produire dans toutes les unies, mais seulement dans celles qu'un heureux naturel ou un don divin, Ost'a |j.oTca, y a prédisposées. C'est ce (jue Plalon exprime en disant que l'amour engendre dans la beauté, qu'il ne peut s'attacher à rien de laid; et c'est j)our(juoi Socrate disait aussi qu'il était toujours à la recherche et comme à l'afrût des beaux jeunes gens. Il jouait sur les mots, car c'est la beauté de l'Ame, comme on le voit dans la suite du Banquet (210, C), et non celle du corps qu'il poursuivait. Mais ces germes par euxmêmes ne sont pas non plus sufiisanls. Il faut les féconder et les développer. Et tel est le rôle de l'amour ou de l'enseignement. Entre l'amour et la vertu il y a la même dilTérence qu'entre la recherche de la vérité et la science, (ju'enlre la philosophie et la sagesse. L'amour n'est ni sage ni savant, mais il est philosophe (204, B), et le philosophe, à son tour, tel que le conçoit Platon, est inspiré par l'amour, si bien que la définition du véritable amour se confond avec celle du véritable philosophe.

Si nous interprétons bien la pensée de Platon, l'idée maîtresse du Banquet est de chercher une réponse à cette question tant agitée dans les écoles socratiques : la vertu peutelle s'enseigner? et comment? La réponse est (ju'elle peut s'enseigner par l'amour. Si le philosophe a fait table rase de toutes les théories sophistiques, s'il a fondé sa définition de l'amour sur la théorie des Idées, c'est pour arriver dans le discours de Diotime à la définition de l'amour ou de l'enseignement de la vertu. (Jn voit comment l'amour reste toujours à un rang subaHiMin; et SiM^ondaire. II n'est (ju'nii intermédiaire et un auxifiaire. Sa mission (!st une pro|)agande morale et spirituelle, il reste toujours au-dessous de la vraie science. Son rôle pourtant est considérable, puisqu'il se confond avec la philosophie rdle-mème.

S'il en est ainsi, on voit (|ue le Banquet a pour but de résoudre la (juestion posée, mais incomj)lèlement résolue par le Protagoras et le Ménon. Nous aurons ailleurs l'occasion d'indi(|uer les liens étroits qui uniss(;nt ces trois dialogues. Nous voyons ici déjà très clairement comment ils se complètent et forment une sorte de trilogie. Nous pouvons suivre pas à pas le développement de la pensée de Platon, et

g4 pillLdSOl'lUE ANCIENNE

montrer commeul elle se complète peu à peu. Dans le Prolanoras, qui est sans doute le premier en date, .1 lu. es venu des doutes sur la lÔRiUmilé de la théorie socral.que, et, sans Sre encore tout W fait .16cidé, il commence h sV oif^ner de on maure. Dans le Mc,u>n il va plus loin. 1 abandonne a a lois ridcc que la vertu peut s'enseigner et la lorn.ulc so< a- ,i„ue qui en est inséparable : la vertu est «ne scu-nce. 1 a reconnu qu'il y a un moyen terme, non-aperçu par Soc ra. nlre la science et lignorance : la vertu est une op.mon. La conclusion du Ménon est très précise et formelle : A?e.r, av

m E). Au moment où il écrit le Banque^ Platon n abandonne •icn de cette théorie. La vertu n'est pas naturelle elle n est

donnée toute faite à personne, elle "'««l P«^ ,"°" '' "Y^^k onablc, si on entend par là qu'on pourrait la donne. .'. tout le monde par un enseignement app.-oprié. Elle a pour cond.fon un <Ion ou une faveur divine, Osîx ..oîca. L'amour n engodre auc dans la beauté. Cependant renscignomcnl est necessa.re .lour dév.Iopper ces dispositions ..aturelles. S .1 s ag.l <le la •crtu politique et populai.e. comn.e il le dira plus ta.d . ans la /(e>«W;V/«e, c'est aux lois, à l'éducat.on .nst.tuéepar 1 Ltat qu'incombe la tache de former ces habitudes qu. consl.luenl Jcs vertu.. Sil s'agit de la vertu la plus haute ou de la sc.ence, lo Banqud nous apprend comment on peut la développeur. Cet enseignement n'est pas purement abstra.l et Iheonque Le désir du bien, l'amour de la vertu, l'exemple surtout sont indispensables à qui veut le donner.

A iotte con.;e|,tion se rattache aussi toute la Iheor.e de a n,aï.M>ti(|He, et rette assertion si souvent .épétée par Socrate .,„-il m: sait rien, et -lue ses enl.elie..s ont senl.Muent pour but a.! faire sortir la vérité d'esprits qui la cont.e.u.enl

'1)n s\Honncra pcnl-ôlrc qu'en modilianl si profondément la dodrinc truii maîlrc qui ne savait qu'une seule cliose ra,nn;;r, iMnlon. qui sait beaucoup d'autres choses, ne se soit pas (ail s<:rupnl.«. do mettre dans la bouche de ce même Uiate n:.e doclri.r qui suppose toute la Ihéone d<^ Idées ,,. .r-i <»o -^cns ('u<^ <!iuis une philosophie à la(iuelle Sociale n -^vail ianiais i)cîts'\ Mais, outre que c est Diotime, comme

SUR LK " I}ANOlJi::T »> DIC PLATON

nous Tavons déjà indicpié, fpii est en scène, il faut rcmaniuer qu a aller au fond des choses, et en un certain sens, la pensée de Platon ne dilTcre pas de celle de son maître. Comme lui il pense (jue la vciin, au moins sous sa forme la plus haute, est une science et (ju'elle p(uil s'enseiti^ner. Il s'éloigne de lui seulement par la numière dont il con«;oit cet enscign(^ment, cl en faisant voir cpTil ne se borne pas à des discours et à des démonstrations, l'^ncore laut-il ajouter (pie si Sociale n'avait pas connu distinctement la véritable définition de la philosophie et de Tamour, il l'avait entrevue et devinée comme par une sorte d'instinct ou d'inspiiation divine. Il avait fait plus et mieux encore; il l'avait mise en prati(pie,ctau précepte il avait joint l'exemple. IMaton pouvait léj^itimement lui attribuer toute cette théorie, parce qu'en dernière analyse c'est dans la méthode et dans la vie de Socrate qu'il trouve le modèle du véritable enseignement philosophi(|ue.

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Le septième discours du Banquet, celui d'Alcibiade, célèbre l'éloge, non plus de l'amour, mais de Socrate (214, E), et il semble que ce soit un sujet tout nouveau. Il faut convenir, d'ailleurs, que les hautes spéculations elles éloquentes paroles de Diotime forment avec les plaisanteries (jue débile Alcibiade ivre un contraste singulier. Des unes aux aulres le passage est un peu brus<pi(î (;t le hîcîlcur a !<• droit «rélre un instant déconcerté. II suflil cependant dun peu d'attention pour voir (juc, si le Ion est tout nouveau, le sujet au fond demeure le mémiî, et il ('st assez aisé <le n'iiouer le (il en apparence rompu de la pensée de IMalon.

L'éloge de l'amour devient l'éloge de Sociale, parce que Socralc est un vrai philosophe et <jue l'amour digne de ce nom ne va jïas sans la vraie philosophie. L'éloge de Socrate devient à son tour uikî apologie, et celle apologie est directement dirigée contre Aristophane. C'est ce qu'il nous reste à montrer brièvement.

Le discours de Socrate a montré que la définition de

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IMIILOSOPIIIE ANGIEiNNl-:

l'amour est étroitement liée à celle du vérilahlc philosopiie. Il a indique, in abslraclo et en général, sa mission et son rôle, qui est d'enseigner la vertu. Il s'agit maintenant de nous montrer le même pliilosoi)hc à l'œuvre cl pour ainsi dire en chair et en os, vivant et parlant parmi les hommes. Il y a entre les deux parties du dialogue le même rapport ([u'cntre l'abstrait et le concret, la théorie et la pratique, le princij)e cl l'application. L'idéal est descendu du ciel pour se réaliser sur la terre : c'est Socratc qui le personnifie. On nous a montré qu'il ne sait qu'une chose : l'amour, et qu'il se déclare luimême scrupuleusement fidèle à ses lois. Faire l'éloge de Socrate, c'est donc encore faire l'éloge du véritable philosophe et par là-même de l'amour; en dépit de l'apparence, le sujet du dialogue reste donc toujours le même.

Dans le portrait que trace Alcibiadc on a bientôt fait, à travers toutes les folies ou toutes les exagérations dont il h; surcharge, de démêler le fond sérieux et la véritable intention de l'auteur. Platon a soin de nous avertir avec une insistance remarquable qu'il ne dit rien que la vérité et qu'il défie toute contradiction. Le même souci de la vérité et de l'exactitude que Socrate a montré lorsqu'il a opposé à l'éloge sans restriction des sophistes un éloge tempéré et accompagné de réserves, Alcibiadc le montre à son tour en parlant de Socrate lui-même : « Je dirai la vérité, dit Alcibiadc, vois si lu y consens. — Si j'y consens? je l'exige même. — Je vais l'obéir, répondit Alcibiadc. Mais toi voici ce que tu auras ù faire : si je dis quelque chose qui ne soit pas vrai, interromps-moi si lu veux, et ne crains pas de me démentir, car je ne dirai sciemment aucun mensonge » (214, E). Et un i)eu plus loin : « Socrate croira peut-être que je cherche à faire rire; mais ces images auront pour objet la vérité — si je ne craignais de vous paraître tout à fait ivre, je vous attesterais avec serment... — Il faut que je vous dise la vérité tout entière; soyez donc attentifs, et loi, Socrate, reprends-moi si je mens. Pour ce qui suit vous ne l'entendriez pas de moi, si d'abord le vin avec ou sans l'enfanciî ne disait i)as toujours la vérité selon le j)roverbe, et si ensuite cacher un trait admirable de Socrate après avoir entrepris son éloge ne me senddait injuste... — Sur tout cela, Socrate, je crois que tu ne me démentiras pas?

SUR LE «' UANOUET » DE PLATON

— El c'est encore un fait que tu ne pourras me contester ni traiter de mensonge. » Telles sont les précautions que prend Platon pour nous obliger à [)rendre au sérieux les paroles d'Alcibiade, cl en i)résence de ses affirmations réitérées on ne saurait contester (|uc son intention ail été d<* tracer un portrait authentique et fidèle. 11 a une valeur hislo-

riquc.

On peut retrouver trait pour trait dans l'image de Socrate tracée par Alcibiadc tous les caractères du véritable philosophe, tels qu'ils ont été précédemment indiqués. D'abord Socrate dit lui-même que l'amour est la chose dont il s'est toujours le plus occupé et qu'il lui a toujours été soumis. Alcibiade le représente plaisamment comme toujours à l'aflVit des beaux jeunes gens, cl Socrate lui-même feint d'être épris d'Agathon. Mais il faut remarqucu* d'abord que, conformément aux paroles de Diotime, cet amour de Socratc; ne s'adresse pas à un seul beau jeune homme, mais à tous ceux où se rencontre la beauté. Il est épris à la fois d'Alcibiade, d'Agathon, de Charmidc et d'Euthydème et do bien d'autres encore qu'il a trompés de la même façon en feignant d'être leur amant (222, B). En outre, ce n'est pas la beauté physique à laquelle il s'atLache, mais la beauté morale. « Sachez ijuc la beauté d'un homme est pour lui l'objet le plus indilTércnt. On n'imaginerait pas à(juel i)ointil la dédaigne » (ilt), D). — C'est bien ce que disait Diotime. « Il doit regarder la beauté de l'Ame comme plus précieuse que celle du corps, en sorte qu'une belle Ame, même dans un corps dépourvu d'agrément, suffise pour al tirer son amour et ses soins, el pour lui faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la jeunesse meilleure » (210, C). lùilin tous les discours (pj'il adresse à ces jeunes gens, hîs interminables questions dont il les j)resse, les soins «huit il les entoure;, ont toujrnjrs un scmiI et même but : développer en eux les germes de vertus (ju'ils renferment.

Il est vrai que l'exenq»!*^ d'Alcibiade semble assez mal choisi pour donner une haute idée de l'cîfticacité de; l'enseignement de Socrate, et nous savons qu'on a jdus d'une fois fait un crime au philoso[)he d'avoir formé un tel disciple. Mais Platon a bien vu la diflicullé, et on peut croire que ce n'est pas sans

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1>IIIL()S()1>IIIK ANCIENNE

SUU LK « iiANgUET » DE PLATON

dessein qu'il a choisi cet cxeraple. Il a bien soin de faire dire par Alcibiadc lui-mômc que c'est malgré renseignement de son maîlro, et parce qu il lui a été infidèle, qu'il est devenu ce tpril est : « Kn rcoiîlanl ce Marsyas, la vie ([ue je iuvaw, m'a souvent i)aru insiq)porlal)lc. Tu ne contesteras pas, Socral<î, la vérité de ce que je dis là; et je sens (pie dans ce monienl même, si je me mettais à prêter l'oreille à tes discours, ils produiraient sur moi la même impression.... Cet homme éveille en moi un sentiment dont on ne me croirait guère susceptible, c'est celui de la honte. Oui, Socrate seul me l'ait rougir, car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses conseils, et pourtant, après l'avoir quitté, je ne me sens pas la force de renoncer h la laveur populaire. Je le fuis donc et je l'évite : mais quand je le revois, je rougis à ses yeux d'avoir démenti mes paroles par ma conduite, et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas. Et cependant, si cela arrivait, je sais bien que je serais plus malheureux encore, de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme-là » (210, 13). Le scabreux récit où s'engage Alcibiadc, la tentation et l'épreuve auxquelles il soumet la vertu de son maître ont manifestement pour but de nous montrer ce qu'il faut penser du prétendu amour de Socrate pour les jeunes gens, et ([u'il n'y a dans tout cela que jeu et ironie socratique. Les traits empruntés à la vie de Socrate par où s'achève le portrait tracé par Alcibiadc, sa conduite à Potidée et à Delium, tous ces actes acconq)lis au grand jour et que chacun pouvait contrôler, montrent clairement que Socrate ne s'en tenait pas à des discours, mais qu'il prêchait d'exemple et par l'action. C/est sans juicun doutii parce (^u'il a été en pratiijue le modèle achevé des vertus enseignées par lui, que Socrate a exercé sur toute la jeunesse qui l'entourait une influence si puissante, et lui a insi)iré cet enthousiasme passionné dont le discours d'Alcibiade nous apporte l'éloquent et fidèle témoignage. Il leur apparaissait comme un être extraordinaire et unique, cet homme (]ui pouvait, comme on le disait plus tard du sage stoïciiîu, boire indéfuiinuMil sans être jamais ivre, capable de tenir tête aux plus intrépides buveurs comme Agathon et Aristophane, et qui savait être aussi le plus sobre de tous les hommes, le plus tempérant, le plus endurant, le plus indé-

pendant de la fortune en môme temps qu'il était l'intelligence la plus sûre et la plus subtile, et le plus éloquent qu'on eut jamais entendu. « On pourrait comparer Hrasidas ou tel autre à Achille, Périclès à Nrsinr rt à Aiilénor, et il est d'autres personnages entre lescpuds il serait facile d'établir de semblables rapprochcmiMils. Mais on n<^ trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de ses originalités »

Cependant l'analyse du /ja/j^z/e/ n'est pas achevée quand on a déterminé l'objet et montré l'unité du dialog^ie. Il reste encore à expliquer la forme j)articulière «pn; l'auteur lui a donnée et surtout la manière si originale dont il a traité le portrait de Socrate. Nous touchons ici à une des questions les plus intéressantes que soulève finterprétation du Banquci. Si nous ne nous trompons, Platon s'est j)roposé un double but. En même temps qu'il peignait le portrait de Socrate, il a voulu fopposer à la caricature qu'Aristophane en avait donnée, et ainsi le Banquet, en môme temps qu'il traite une haute question de philosophie morale, est une réponse aux

Nuées.

C'est pour marquer cette intention que Platon a fait figurer Aristophane parmi les convives d'Agathon. Nous avons déjà relevé de nombreuses manpn's de malveillance répandues dans tout l'ouvrage. Le poète comique, comme d'ailleurs tous les orateurs de la première partie, est traité en adversaire. La même intention rej)Mraît encore dans la dernière partie. Platon nous montre Arislopliane, après hMliscoursdfî Sociale, disposé à lui ré|)ondr(î et empêché seulement par l'irruption soudaine d'Alcibiade ivre. C'est d'une fa(^on analogue que dans le Prolagnras (317, B), au moment où Ilippias veut donner une ex[)licalion inutile, (lu'Alcil)iade le fait taire sans façon et le renvoie à un autre jour; n'est-ce pas une manière de nous rappeler la présence de l'adversaire, d'attirer notre attention sur lui comme pour nous avertir (jue c'est à lui qu'on va répondre? Au luuujent où Socral(5 va s'asseoira coté d'Agathon, Alcibiadc lui rejuoclie plaisamment de préférer le voisinage de ce beau jeune homme à celui d'Aristophane ou de quelque autre bon plaisant ou qui s'applique à l'être, où

PIllLOSOPHll': ANGIKNNE

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(213, C) ' Si, un peu plus loin (218, A), Arislophanc osl complc avec Phèdre, Pausanias, Eryximaque et Agalhon, parmi les amis «le la philosophie tlcvanl <iui on peut dire ce qu on ne dirait pas devant la ioule, c'est pcul-ôtrc simplement parce qu'il était un des convives, à moins que ce ne soit encore une mordante ironie. Aristophane peut aussi prendre sa part à rallusion jetée en passant par Platon, lorsque, après avoir parlé du discours de Socrate où il est sans cesse (lueslion de iorgerons, de corroycurs, de cordonniers, il ajoute qu^d provoque le rire des sots et des ignorants ir.t'.coç xal àvôr.To; avOco.7.0; xaTaYEXàciEts (221, E). - Enfin le portrait de Socrale se 'termine par une allusion directe, une citation expresse des Nuées, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure el qui suffirait à elle toute seule à mettre l'esprit en éveil et à révéler l'intention polémique du dialogue.

Pour mieux allcindrc son adversaire Platon se place sur son propre terrain. Il lui emprunte ses propres armes. C'est sur le mode comique qu'il présente l'apologie de Socrale; de même qu^il a parodié Lysias dans le Phèdre, et les soplusles dans la première partie du Banquet, c'est maintenant Aristophane lui-même qu'il entreprend en quelque manière de

parodier.

De là, sans doute, l'introduction dans le dialogue du personnage d'Alcibiade. Plusieurs motifs ont pu déterminer Platon à prendre Alcibiade pour porte-parole. C'était, nous l'avons vu, une occasion de répondre aux adversaires de Socrate (jui faisaient remonter jusqu'il lui la responsabilité des fautes de son disciple. C'était, en outre, le moyen de faire accepter un récit scabreux et des détails intimes, utiles à la fin que l'auteur se proposait, mais qu'on n'aurait pu tolérer dans la bouche d'un autre personnage qu'Alcibiade ivre. Mais c'était surtout un moyen facile de répondre à Aristophane sur le ton de la comédie et de le payer de sa propre monnaie. Le poète philosophe a d'ailleurs bien soin de nous avertir que toutes ces plaisanteries cachent un fond sérieux. Nous avons montré tout à riieurc quelles précautions il a prises j)Our ne laisser ii ses lecteurs aucune illusion sur ce [)oint.

On peut s'assurer, en examinant attentivement le portrait

SUR LE « BANQUET » DE PLATON

de Socrate, qu'il est composé de manière à nous donner du philosophe une idée diamétralement opposée à celle qu'Aristophane avait laissée dans l'esprit des Athéniens. 11 fallait bien faire allusion à cette ligure et cet extériein- <le Sociale qu'il avait signalés de bonne heure à l'attention des Athéniens et aux railleries des poètes comiques. Mais en conq)arant Socrate à un Silène ou à un Marsyas, Platon a soin d'ajouter qu'il ressemble à ces statuettes (ju'on voit dans les ateliers des artistes et qui, sous des dehors grotescpies, recèlent à l'intérieur quelque divinité. Une autre particularité avait donné prise à la malignité de ses contemporains. Celaient les bizarreries de ses attitudes, ses silences, son immobilité pendant de longues heures, et sa tendance à s'isoler des autres hommes pour mieux suivre ses réflexions. C'est peutêtre à ces singularités de l'attitude de Socrate (ju'Aristophanc fait allusion en le représentant dans un panier sus|)entlu entre le ciel et la terre. Platon ne conteste pas ces bizarreries. Il nous le montre au contraire, des le début du dialogue, s'arrôtant avant d'entrer chez Agathon et longtemps perdu dans ses méditations. De même, à la fin du discours, nous le voyons au siège de Potidée demeurer immobile un jour et une nuit entière, ce qui provoqua parmi ses compagnons tle Tétonnement et môme un peu d'irritation (220, D). Mais si Socrate s'isole ainsi du reste des hommes, ce n'est pas, comme l'a prétendu son ennemi, [)our s'occuper de billevesées ou mesurer la longueur du saut d'une puce. C'est aux plus hautes questions que s'attache la pensée du philosophe, el Platon lui reiul ce. témoignage qu'il iral)andonn(î ses recherches que (juand il est parvenu à satisfaire les exigences de son esprit (175, D). A la suite de la longue méditation devant Potidée, (piand il revient à lui-même, son premier soin est d'adresser une prière au soleil. C'est peutêtre une réponse à l'accusation d'impiété déjà indiquée dans les Nuées. De toutes les accusations portées contre Socrate aucune n'était plus grave et n'avait fait jdus d'impression sur ses juges que celle de corromi>re la jeunesse. C'est à celle-là surtout qu'il fallait répondre, et c'est aussi sur ce point que porte l'ellort principal de Platon.

Nous avons montré que le portrait tracé par Alcibiade a

il:

IMULOSOPillE ANCIENNE

précisémenL pour bul de faire connaître cet cnscignemenl tant calomnié. Aux accusations répandues contre son maître il veut répondre par des faits et rappeler des actes accomplis au grand jour et dont tous les Athéniens avaient pu élre témoins. De là, sans doute, le soin avec lequel Platon insisle sur les principaux événements de la vie de Socrate. l-ln des moments dilliciles, pendant les rigueurs de Thivcr, on lo voit au siège de Polidée endurer le chaud et le froid, la faim et la soif, avec une énergie que ses compagnons admiraient sans pouvoir Timiter. Dans une bataille il sauve la vie à Alcibiadc, et lorsqu'on veut lui faire donner le prix de la valeur qu'il a si bien gagné, il montre un désintéressement sans égal et le fait décerner à Alcibiadc. Après la défaite de Delium on le voit, hoplite pesamment armé, s'avancer tranquillement parmi les fuyards poursuivis par l'ennemi. Il fait bonne contenance, et par son attitude ôte à ses ennemis l'envie de l'attaquer. Conmie à Athènes, il marche fièrement et roulant des yeux menaçants : sjxo'.ye âooxei, w 'AcicxôtpavE;, t6 cÔv or, touto, xat IxeT SiaTcopsueaOxi o)«7Z£p xoti IvOctoe, pp£vO-jôp.£voî xvl -rto-vOa/.u.o) zasaoaXXwv (221, B). Ce sont les expressions mêmes d'Aristophane dans les Nuées (v. 361). Ici l'allusion est évidente; c'est une attaque directe, un coup droit. Il s'agit sans doule d'un de ces détails familiers, d'un de ces traits de physionomie que les poètes comiques excellent à saisir au vol et qui se gravent aisément dans l'esprit des foules. On reprochait à Socrate sa démarche et le mouv(;ment de ses yeux. C'est aussi à ce souvenir poj)ulînre (juc Platon fait appel, mais pour l'interpréter dans un tout autre sens. Nous sonnnes loin «lu personnage grotesque que les Nuées nous représentaient pc^rdant son temps à dire des sottises devant des jeunes écervelés. Nous sommes en présence d'un vaillant citoyen qui renq)lit son devoir avec courage. Tel est ce corrupteur de la jeunesse, tel est l'homme (ju'on accusait de détourner* les jeunes gens de la vie [)ubli(iue et de leurs devoirs de soldats.

Ainsi l'auteur du Banquet s'est proposé un double but. Il a délini l'amour tel (pi'il le coniprend, et, pour compléter sa définition, il a «léfini la mission du véritable philosophe et tracé le portrait de Socrate. Puis il a opposé le portrait authentique de son maître aux caricatures qui en avaient été

SUR LE " HANQIJET » DE PLATON

faites et principalement à celle d'Aristoi)hane. 11 a vengé Socrate en le faisant connaître. L'éloge de l'amour est devenu réloge de Socrate et l'éloge de Socrate s'est naturellement tourné en apologie. Par là le Banquel dont nous avons mon! ré le rapport avec le Prolaf/oras et le Mcnon s(^ rattache aussi à VApologie de Socrale «lont il est en tjuehpie sorte le «omplémenl. Après les accusateurs publics vieid le tour de rcux qui avaient donné au théûtre le signal <le l'attaque. Si Platon voulait défendre la mémoire de son maître, il ne pouvait guère se contenter d'opposer des afiirmations à des affirmalions ou des plaisanteries à des plaisanlerjes. Le seul procédé digne de lui était d'aller au fond des cho'^es, do montr^^r la réalité telle qu'elle était, et pour cela de remonter juscpi'aux principes philosophiques. C'est seulement en prenant la question de haut, en définissant la mission du j>hilosophc qu'il pouvait nous faire comprendre le vrai rùle de Socrate et tracer un portrait digne de lui. D'autre part, on com[)rond que Platon, traitant une question de haute philosophie morale, celle-là même qui, nous en avons la preuve, était souvent agitée autour de lui, celle de savoir si la vertu peut s'enseigner, ait été amené à montrer comment le philo?()[)he doit comprendre sa tâche. De là à peindre l'image fidèle de son maître il n'y avait qu'un pas. Il aura du même coup trouvé l'occasion bonne pour se laisser aller à son humeur batailleuse et rendre aux adversaires en leur faisant bonne mesure les coups (jue son maître avait re<;us. Avec un art raffiné, avec iukî jusance et une soiq)lesse dont un génie tel (|ue le sien était capabh», il a su poursuivre sans les c«)nfon<lrc ileux fins bien distinctes, inélci' adroit(Mn<Md los procédi'-s Icîs j)lus divers et passer sans (îlVort de la plus haiite éIo(pi(MîC(; à la verve comique la plus étincelanle et la plus mordante.

Gomperz, en terminant la délicate analyse qu'il a <lonnée du Daiiquelj découvic, lui aussi, une int(;nli(»n apologétirpic, mais il croit (pie crst surtout au pamphlet de Polykrates ipuî Platon s'est proposé (h; réjxindre {Penseurs de la (irùce^ Ueymond, p. -îll). Il signale aussi le mysticisme éroti«|iie particulier à I^laton et il ajout(; : n Nous nous enhardissons, bien «ju'avec hésitation, à faire un pas de plus et à indi(pier le principal objet de cet amour spiritualisé pour des hommes.

Nous voulons parler de Dion à qui Platon a consacre une épilaphc loul ompreinle du souvenir d'un senlinient passionne. Avec ce prince, qui n'était plus un jeune garron, mais précisément, comme le prescrit Diolime, un jeune hounne d'à ])eu près vingt ans, aussi beau de corps qu»^ bien doué du côté de l'esprit, lorsque Platon, âgé de plus de trente-cinq ans, le rencontra à Syracuse, l'élève de Socrate n'a pas seulement philosophé. De concert avec lui il a aussi formé des projets de rénovation politique et sociale et espéré les réaliser par son appui » (/6., p. 412). Ces explications sont ingénieuses, plausibles, peut-être vraies. Il est certain d'ailleurs (|u'en pareille matière il ne laut pas prétendre à la certitude absolue. J'avoue pourtant qu'il m'est bien difficile do prendre tout à fait au sérieux l'érotismc, môme corrigé par le mot imjslique, de Socrate. Et il semble bien qu'il y a dans les métaphores où se complaît Socrate un peu de symbolisme et une ironie qui joue sur le sens des mots. C'est du moins l'opinion d'Alcibiade, aflirméc sans détour à deux reprises (216, D; 222, B).

Hypothèse pour hypothèse, celle qui est présentée ici a peut-être aussi sa valeur. Elle paraît justifiée par les textes, elle s'accorde assez bien avec les autres dialogues de Platon, elle n'est peut-être pas indigne de l'ensemble du système; elle a le mérite de montrer un nouvel aspect du caractère de Platon et de mettre en lumière une forme souvent oubliée de son génie si varié et si riche : « Il appartient au même homme d'être à la fois poète tragique et poète comique ».

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