‹ Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne [microform]Chapitre 22 sur 105 · En collaboration avec iM. Lionel Dauriac · texte numérisé non relu

En collaboration avec iM. Lionel Dauriac

La sincérité religieuse de Platon ne saurait faire aucun doute. Les expressions qui désignent Dieu lui sont familières, et chaque fois qu'on les rencontre, on est frappé du respect qu'elles inspirent au philosophe. Au livre dixième des Lois, Platon défend la doctrine de la Providence. Dans le Timée, il nous montre Dieu façonnant l'univers. Dieu est donc l'auteur du monde. Mais dans quelle mesure Test-il? Et si le monde sensible n'existe qu'à la condition de participer aux Idées, l'existence de celles-ci n'est-elle pas nécessaire au Démiurge? Bref, comment est-il permis de concevoir le rapport des Idées à Dieu? Une première réponse, et pour nous autres modernes, de toutes la plus satisfaisante, consiste à concevoir les Idées comme autant de manifestations de l'intelligence divine. Dieu est le lieu des Idées : entre elles et Dieu pas de distinction possible du point de vue de la substance. Aussi bien, s'il en était autrement, on s'expliquerait à grand'peine les caractères dont les Idées sont constamment revêtues : l'éternité, la pureté, la perfection, etc. C'est d'ailleurs ainsi que Thomas d'Aquin considère les Idées platoniciennes.

Si satisfaisante qu'une telle interprétation puisse être jugée, il y a lieu de la combattre. Aristote ne la mentionne nulle part. Dans les Dialogues, il n'en est point question. Et cela s'explique. En elTet, si, comme le Timée en fait foi, les Idées sont les modèles éternels qui servent à diriger le travail du Démiurge, c'est que le Démiurge leur est extérieur. De plus, les Idées sont conçues comme de véritables substances, existant par elle-mêmes et ne dépendant d'aucune autre réalité. En voulant se les représenter comme des pensées de Dieu, on les dénature. Car entre ces deux propositions : « les Idées n'existent qu'en Dieu » et « les Idées existent par elles-mêmes >^ il faut, de toute nécessité, choisir. Or, de ces deux propositions, l'une revient incessamment dans les Dialogues, et c'est la seconde. L'autre n'est indiquée nulle part, pas même implicitement. Ajoutons qu'elle paraît bien avoir été réfutée dans le Parmënide, là où il nous est dit que les Idées ne sauraient être des pensées : « autrement tout penserait ».

Ces difficultés, à nos yeux décisives, n'ont point échappé

à la critique allemande. Pour les éviter, Stallbaum et Edouard Zeller ont essayé de voir dans l'Idée du Bien le Dieu du platonisme Au livre VI de la Bépublique ne nous est-il pas dit que 1 Idée du Bien est au sommet de la hiérarchie des Idées quelle est dans le monde intelligible ce qu'est le soleil dans le monde sensible, que rien n'existe ni ne peut être connu, si ce n'est grâce à elle? Source de toute existence et de toute intelligibilité, comment l'Idée du Bien ne serait elle pas Dieu? Il est vrai que la personnalité lui manque 11 est vrai, d'autre part, que nous sommes au début de la spéculation philosophique, et il ne conviendrait pas d'exiger de Platon, touchant le problème des rapports de Dieu et du monde, une précision que les modernes n'ont pas toujours su ai teindre.

Certes, voilà une interprétation beaucoup plus conforme que la précédente à l'esprit et même à la lettre du plato msme. Il s'en faut, toutefois, que nous la jugions admis-

D'abord, et si l'on s'en réfère au célèbre texte de la fiépuhique c'est le soleil qui est appelé 6soc, c'est lui qui est le Dieu du monde sensible. De ce que l'Idée du Bien occuoe dans le monde intelligible la même place que le soleil dans le monde sensiWe dont il est Dieu, il n'en résulte pas que cette Idée soit eHe-même un Dieu. De plus, si telle avait été la pensée de Platon, Aristote eût-il négligé de nous en informer? Le silence d'Aristote est donc une preuve contre 1 interprétation proposée. Le Timée en est une autre Enfin que signifie cette expression si souvent commentée par les Alexandrins, et qui élève l'idée du Bien au-dessus de l'Essence et de l'Etre, èxéxe.va tîjç oOa.'«ç, si cette Idée est un Dieu' Lexpression peut bien s'appliquer à une Idée, non à un être déterminé. Au VII« livre de la République, nous retrouvons une -expression du même genre, prise dans le même sens et s-appliquant à la même Idée du Bien, c'est le mot 6^âp oi,/a. Platon savait donc ce qu'il voulait et ne voulail pas dire quand il déclarait l'Essence inférieure à l'idée du Bien

Qu'est-ce donc que le Dieu de Platon? Un Être composé comme tous les êtres de la philosophie platonicienne c'est' a-dire, un « mélange d'Idées ». La formule, au premier

Bbochard. — Études. »

abord, a certes de quoi surprendre. Songeons néanmoins que le terme « mélange » est synonyme du terme « participation ». Le Dieu suprême du platonisme participerait, selon nous, aux Idées, à Fidée du Bien, à Tldée de la Perfection, peut-être même encore à celle du Vivant en soi, aOxô^coov, mentionnée dans le Timée.

Pour justifier cette interprétation, il convient d^insister sur la thèse toute platonicienne de Tinfériorité du vou; à Tldée du Bien. A deux reprises, dans le Philèbe, puis dans le Timée, le voîiç est présenté comme inséparable de la 'W/;/i ou de l'âme. Et rame, principe de vie, est, très certainement, autre chose que ridée. Dans la République, il nous est dit de ridée du Bien qu'elle produit l'intelligence et la vérité, voîiv xal aXT^.Oetav 7cxpa(r/^o{X6'vy|. D'où l'on peut conclure qu'elle en est différente et qu'elle les domine puisqu'elle les fait naître.

Façonnés par vingt siècles de Christianisme, nos esprits modernes hésitent devant une conception qui pourrait sembler impie et presque choquante. Est-il rien pour nous de supérieur à Dieu? Il n'en était pas ainsi pour les Grecs. Audessus des Dieux les Grecs plaçaient le Destin. De plus, au temps de Platon, où était la difficulté d'imaginer une nature divine formée par composition, puisqu'il s'était naguère trouvé un poète pour chanter la Théogonie^ Que pouvait avoir d'invraisemblable ce discours que, dans le Timée, le Dieu suprême tient aux dieux inférieurs? Car il leur dit en propres termes : « Vous n'êtes pas indestructibles puisque vous êtes composés; mais vous ne serez pas détruits, car telle est ma volonté )>. Ailleurs Platon affirme que les compositions parfaites échappent à toutes les causes de dissolution. Ainsi ridée d'un Dieu suprême composé et subordonné à un principe supérieur n'a rien qui puisse faire hésiter l'esprit d'un Grec contemporain de Platon. Au reste, ridée que Platon se fait de ce Dieu n'en reste pas moins très haute. Ce Dieu est puissant, parfait, il reste voisin du Bien absolu. Mais il n'est ni le lieu des Idées ni la pensée qui les produit. C'est un être soumis à la naissance, affranchi de la double nécessité do vieillir et de mourir. C'est un immortel. Ce n'est pas un éternel. Il n'est d'êtres éternels que les Idées.

IT. — L'Ame universelle.

Dans le Timée, Platon nous dit que le monde est l'œuvre d'un Dieu, façonnée par ce Dieu parce qu'il était bon, c'està-dire exempt d'envie, acpOovo;. Ce Dieu a reçu le nom de Démiurge. C'est un ouvrier travaillant, pour ainsi dire, les yeux fixés sur des modèles. Ces modèles sont les Idées. C'est d'abord sur l'Idée du Vivant en soi que le regard de l'ouvrier se fixe. A l'imitation de ce modèle éternel qui contient tous les êtres vivants, il s'agit de former un vivant qui soit le monde.

Du monde, le Démiurge va tout d'abord façonner l'âme. Il va prendre l'essence du Mcme, l'essence de V Autre. A ces deux essences, il en ajoutera une intermédiaire, qui est peutêtre — risquons la conjecture — le nombre mathématique. Une fois ces trois essences mélangées. Dieu les force à s'unir et de la façon la plus intime. Une masse en résulte. Le Démiurge divise cette masse en deux bandes d'égale longueur, plie chacune de ces bandes, en joint les extrémités et obtient ainsi deux cercles. Ces deux cercles, il les dispose concentriquement et les incline l'un sur l'autre ainsi que le cercle de récliptique est incliné sur celui de l'équateur. L'un de ces cercles est appelé le cercle du même : il reçoit un mouvement éternel et régulier. Le second cercle, celui de Vautre, se mouvra en sens contraire, régulièrement d'ailleurs, mais d'un mouvement contenu, maîtrisé par celui du premier cercle. Si l'on considère le second cercle, on y observe des divisions. Le Démiurge les a faites selon des proportions mathématiques correspondant, d'une part, aux mouvements des planètes tels qu'on se représentait alors les mouvements, de l'autre, aux intervalles musicaux, tels qu'on les mesurait chez les Pythagoriciens. 11 y a là une richesse de détails astronomiques et musicaux sur lesquels s'exercera la subtilité critique des Grecs, et qui nous vaudra tout un commentaire justement célèbre de Plutarque.

L'âme de r Univers est formée. Le Démiurge en enveloppe le corps du monde. Il rend cette masse visible et tangible,

allume le soleil et les planètes, et donne à l'ensemble une impulsion d'où va résulter le mouvement qui ne cessera jamais. Aussitôt le monde commence à vivre d'une vie divine, et le temps commence, mesuré par le mouvement de Tunivers, « image mobile de l'éternité immobile ».

Qu'il y ait, dans cette cosmogonie, une part de mythe, c'est ce qui saute aux yeux. Platon l'a d'ailleurs expressément voulu. A plusieurs reprises, dans le Timée, il avoue ne dire que des choses vraisemblables. Nous sommes là dans le monde du devenir et, par suite, dans celui de l'opinion, mais, prenons-y garde, de l'opinion vraie. Aussi, croyons-nous que l'on a souvent exagéré la part du mythe dans la philosophie de Platon et que la théorie du Timée, où l'àme nous est présentée comme un mélange, veut être prise au pied de la

lettre.

Que cette théorie soit pour nous surprendre, il n'est que trop vrai. Mais l'esprit de Platon et l'esprit grec du temps de Platon avaient d'autres habitudes que les nôtres.

Nous savons déjà, par ce qui précède, que Dieu est un mélange. Ne nous étonnons donc point que tout être réel, y compris l'âme du monde, soit aussi un mélange d'Idées, une aï^tç £'û(Dv. Remarquons les termes dont Platon se sert pour désigner les éléments du mélange, et que ces termes rappellent, on ne peut plus fidèlement, ceux qui reviennent à plusieurs reprises dans les discussions du Parménide et du Sophiste. Il est donc entre la cosmogonie du Timée et la dialectique des grands dialogues une parenté indéniable. Cette parenté est d'autant plus visible d'ailleurs que, chez Platon, les termes de xpa<jtç, xoivwvia, asTaXTi'^iç, u.î;t;, c'est-àdire les termes de « mélange » et de « participation » sont termes synonymes. Cela dès lors revient au même de nous représenter l'âme du monde comme un mélange du même et de Vautre ou de la faire participer de l'idée de Vautre et de^ ridée du même, ce qui ne saurait avoir rien d'offensant pour

personne.

,' Remarquons maintenant que si Platon compose l'âme du i monde à l'aide du même et de Vautre, c'est pour obéir au * fameux principe admis par tant de philosophes anciens que

le semblable, seul, peut connaître le semblable. Il nous est

-fr'

dit, en effet, dans le Timée, que le cercle du même est destiné à connaître par son mouvement les essences éternelles, tandis que le cercle de Vautre connaît ce qui est engendré et devient. Aristote, dans son traité de l'Ame (I, 2, 404, B), rapproche cette théorie de Platon de celle d'Empédocle. Empédocle soutenait en effet que c'est par la terre que nous connaissons la terre, par l'eau que nous connaissons l'eau, etc. Il est assez difficile de croire qu' Aristote n'ait pas bien compris la pensée de son maître et qu'il ait fait là un rapprochement arbitraire. Au même endroit, d'ailleurs, Aristote mentionne une autre théorie qui lui paraît voisine de la précédente et qu'il dit avoir été celle de Platon vers la fin de sa vie. Platon aurait composé le Vivant en soi, aÙTo^ojov, des idées de l'Un, de la Grandeur, de la Largeur, de la Profondeur. Cette théorie d'un univers se mouvant lui-même déplaît d'ailleurs à Aristote, et il la combat avec une telle vigueur qu'elle n'a pu manquer d'être, dans son ensemble, prise au sérieux par les contemporains.

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