Part. V, Prop. XXXI, Schol., p
nous sommes ici en présence d'une philosophie toute nouvelle, d'une manière de penser très différente de celle qui a inspiré les premières parties de VÉthique. L'auteur a beau rester fidèle à sa méthode et continuer la série de ses propositions, de ses corollaires et de ses scholies, nous sommes bien loin des idées claires et distinctes du début, et, par exemple, de la conception toute mécaniste de la deuxième partie de VÉthique. La communication directe de l'ame avec Dieu, la définition de la béatitude et du salut, surtout la théorie de l'amour intellectuel de Dieu ne ressemblent guère aux déductions rigoureuses auxquelles nous étions habitués. Il semble bien, d'ailleurs, qu'on soit ici en présence de la pensée essentielle du philosophe : c'est là qu'il voulait en venir, et tout ce qui précède n'a eu d'autre but que de nous préparer peu à peu et de nous amener, par une sorte de contrainte intellectuelle, à ces conclusions inattendues. Or, si l'on veut bien y regarder attentivement, on s aperçoit bientôt que ces conclusions présentent les plus grandes ressemblances avec celles des philosophes anciens. La théorie d'après laquelle la connaissance des idées adéquates nous introduit en quelque sorte dans l'absolu et nous fait participer à la vie éternelle, nous rappelle naturellement le passage célèbre de VÉthique à Nicomaque, où Aristote montre que, par l'acquisition de la vraie science, nous pouvons ressembler à Dieu et participer à l'immortalité, àeavaTi'Cstv ; en lisant la définition de la béatitude et du salut, surtout la théorie de l'amour intellectuel de Dieu, comment ne pas penser aux pages de Plotin et de tous les alexandrins sur l'extase et la communication immédiate de l'âme avec Dieu? L'ouvrage commence par une doctrine toute nouvelle et s'achève par une conception empruntée à la philosophie ancienne. Envisagé sous cet aspect, le spinozisme apparaît comme un édifice très ancien auquel on aurait ajouté un vestibule tout moderne. Aussi, malgré le dédain avec lequel il parle quelquefois des philosophes grecs, Spinoza a subi leur influence beaucoup plus qu'il ne se l'avoue à lui-même. On a déjà montré que toute une partie de VÉthique s'inspire directement du stoïcisme, et nous savons qu'en effet Spinoza avait lu Épictète et les lettres de Sénèque. Il faut, semble-t-il, ajouter à cette influence celle
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de la tradition néo-platonicienne qui arégné sur tout le moyen âge, à la fois sur la scolastique proprement dite et sur la philosophie juive et arabe. Spinoza cesse donc d'apparaître comme un penseur isolé, ainsi qu'on se l'est représenté quelquefois, qm aurait construit son système de toutes pièces ou dont la pensée n'aurait subi que la seule influence cartésienne. Il faut, dans son œuvre, faire la part de ce qu'il emprunte à ses maîtres juifs et arabes; mais il faut remonter encore plus haut et, par delà ses devanciers immédiats, recon naître les sources où il a puisé indirectement. Sa philosophie ainsi qu'il arrive presque toujours, a ses racines dans le passé' Elle est une sorte de mise au point, une adaptation aux formes de la pensée moderne d'une philosophie fort ancienne Il est à peine besoin de dire que chercher les origines de la pensée de Spinoza dans les doctrines du passé, et non pas seulement dans la philosophie de Descartes, ce n'est en aucune manière diminuer son génie ou contester son originahté. On ne méconnaît pas le génie de Platon lorsqu'on montre qu'il s'est inspiré de Parménide et d'Heraclite de Pythagore et de Socrate. Rassembler en un seul système des idées fort différentes et quelquefois contraires, les lier ensemble de manière à former un tout cohérent, lès transformer par l'interprétation qu'on leur donne, c'est une œuvre dont un homme de génie est seul capable. Tout grand système est une synthèse d'idées opposées. Dans VÉthique Spinoza a concilié la philosophie ancienne et la philosophie moderne, comme, dans le Traité, il concilie la raison et la foi Son génie est de ceux que personne ne saurait méconnaître et quoi qu'on pense des origines de sa philosophie, Ja puissance et la vigueur de sa pensée, la hardiesse de ses déductions et l'originalité de son point de vue ne sauraient être contestées. Les éléments de son système existaient avant lui épars et disséminés : il fallait le génie de Spinoza pour en faire le spinozisme.
Au surplus, on n'aurait pas énuméré toutes les influences dont ce système est issu si, au delà même de l'éducation qu'a reçue son auteur, au delà même de son génie propre on ne tenait pas compte d'une influence encore plus profonde et plus intime : celle de la race à laquelle il appartenait. Il
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ne faut pas oublier que la conception alexandrine de la divinité, transmise à Spinoza par ses maîtres P>f^o»;' J^«> se rattache elle-même par ses or.gmes au judaïsme. C est par l'intermédiaire de Philon, au commencement de notre ère que la pensée juive s'est communiquée au monde occidental Une sorte d'affinité naturelle devait donc porter Sptoza vers les conceptions de cet ordre. En découvrant ch^ les successeurs de Plotin celte --.ère de concevo^ Dieu, il reprenait en quelque sorte son bien ou 1 le trouvait et restait fidèle à l'esprit de sa race. 11 a sans doute, parce qu'il était un moderne, beaucoup ajouté et beaucoup ransformé- mais malgré toutes les transformations et toutes les :iZoZ c'est u'ne pensée juive qui est l'ûme de son système; le Dieu de Spino/.a est un Jéhovah très améliore.