‹ Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne [microform]Chapitre 86 sur 105 · De emendatione intellectus.f trad. Saisset, p · texte numérisé non relu

De emendatione intellectus.f trad. Saisset, p

approximation suffisante. Il n'y a pas d'exemple de déduction régulièrement faite à l'aide de prémisses vraies qui se soit trouvée démentie par l'expérience. Finalement, les mêmes rapports existent, mutatis mutandis, entre les idées extraites des choses et les choses elles-mêmes : et on peut en sécurité affirmer des unes ce qu'on a reconnu être vrai des autres. Après avoir exprimé les phénomènes par des idées, et travaillé sur les idées ainsi obtenues, l'esprit peut, à la fin, traduire de nouveau les idées en phénomènes, comme on rend aux chiffres, après la solution d'un problème, leur valeur concrète qu'on avait momentanément écartée : il ferme ainsi le cycle de ses opérations logiques et, parti de la réalité sensible, il y revient.

Stuart Mill a bien vu qu'en fait la pensée logique se rapporte toujours à la réalité, et que la logique, comme toute science, n'a d'intérêt, en fin de compte, que par ce qu'elle peut nous apprendre de cette réalité ; c'est pourquoi il a voulu substituer une logique de la vérité à la logique purement abstraite de la conséquence. Comme il a trouvé la croyance également au point de départ de la pensée, quand il s'agit uniquement des phénomènes, et au point d'arrivée, quand l'esprit applique aux choses ses conclusions, et comme c'est la croyance qui, en s'ajoutant aux représentations, en fait pour nous des réalités, il a cru que l'esprit ne cesse pas un seul instant de raisonner sur les choses. C'est cet élément, étranger à la pensée proprement dite, qui lui a dissimulé la véritable nature de la pensée. Il n'a pas vu que, la croyance restant partout la même, son objet change, et qu'après avoir porté sur des faits elle porte sur des idées pour revenir aux faits; il n'a pas vu que la logique de la vérité n'arrive à la vérité que parce qu'elle est la logique de la conséquence. Son principal tort est de ne s'être pas souvenu lui-même de ce que pourtant il répète souvent : c'est au métaphysicien seulement, non au logicien qu'il appartient de s'occuper de la croyance.

On reprochera peut-être à la théorie qui vient d'être exposée d'introduire dans la logique des considérations et des éléments qui lui sont étrangers, et de ne la réconcilier avec la science et la réalité qu'en la dénaturant. Un tel reproche ne serait pas fondé. Le domaine de la logique est

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nettement circonscrit; elle a affaire uniquement aux conceptselle est en elle-même purement subjective et abstraite : elle demeure intégralement telle que les anciens logiciens l'ont connue. Mais la logique n'est pas seulement un exercice d école (on l'a trop considérée comme telle); sans perdre son caractère propre et ses principes, elle peut descendre de la sphère abstraite où on l'a trop confinée : elle peut se mêler aux opérations actives et concrètes de l'esprit, elle prend part à sa vie. Dès lors il n'est pas interdit de chercher ses points d attache avec la réahté, de montrer comment elle s'en éloigne, pour y revenir ensuite. Au fond, c'est bien ce que Stuart Mil! a voulu faire : mais il fa mal fait. C'est à lui seul qu'on peut adresser le reproche d'avoir dénaturé la logique en y introduisant des éléments étrangers.

Il ne suffit pas de maintenir l'ancienne définition de la logique contre la théorie de Stuart Mill : il faut encore répondre aux objections decephilosophe contre cette conception. La principale est celle qui ne voit dans le syllogisme qu'une pétition de principe.

Tout le monde accorde qu'on peut formuler la majeure : tous les hommes sont mortels, sans avoir égard à la conclusion : le duc de Wellington est mortel. Mais, et c'est là toute 1 objection de Mill, la majeure prise en elle-même, abstraction faite de celui qui l'affirme, n'est vraie que si la conclusion 1 est aussi; et, comme le raisonnement n'est rigoureux que si elle est vraie, il n'est rigoureux que s'il y a une pétition de principe.

Cette objection est sans réplique si l'on se place au point de vue de Stuart Mill, c'est-à-dire si l'on considère la logique comme portant, non sur des idées, mais sur des choses. Si le fondement de la vérité de la majeure ce sont uniquement les faits, et si cette majeure est universelle, comme l'universalité ne vient pas de l'esprit, il faut bien qu'elle soit dans les choses, c est-à-dire que la proposition représente tous les faits réels, sans exception, y compris celui qu'il s'agit de prouver. Seule-

Brochard. — Études. 28

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ment on peut fort distinctes quence, ainsi légitimes que duit dans la chasser qu'en

reprocher à Mill d'avoir confondu deux choses et d'avoir introduit dans la logique de la conséqu'il rappelle, des considérations qui ne sont dans la logique de la vérité. Cest lui qui introplace cet ennemi, qu'il ne parvient ensuite a sacrifiant la place elle-même*.

A n^ns rarticle qu'il a publié sur la valeur du syllogisme (Revue philos «; mn Ptaui est plein de vues ingénieuses et d'exemples heureusement

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II serait intéressant d'abord de savoir comment, dans la doctrine de Mill, la proposition générale peut, comme il le soutient, servir de garantie à l'inférence, si elle-même n'est vraie qu'en même temps et de la même manière que la conclusion. Il est vrai que Mill atténue la portée de ce mot garantie; c'est la même chose, dit-il, d'inférer que le duc de Wellington est mortel ou que tous les hommes sont mortelsmais l'affirmation d'une proposition universelle demande plus de précaution et d'attention. Cependant, de deux choses 1 une : ou la proposition générale n'ajoute rien à la proposition particuhère, et elle ne fait que la répéter sous une autre tonne : et si elle lui est identique, peut-elle en être la garantie,

In'nno^'''''' d'affirmer que tous les hommes sont mortels. Je ne dis pas qu une personne qui, avant la naissance du duc de Wellington, afflrmaU que tous les hommes sont mortels, savait que le duc de WellingZTtâ mortel; mais je dis qu'elle Vaffirmait, et je demande qu'on Saue ce paralogisme évident d'apporter en preuve de la mortalité du duc de WeT lington une assertion générale qui la présuppose. » (Ibid., p 207 )

Mill, on le voit, se place toujours au point de vue de ce qu'il appelle la tîT'r ' ''T'' '^ ''' *""J""^^ P^^^^^^P^ d« ï^ ^érite^ objectfve des

Or Lnlnn ' V ''^ "^''^^ ^"' ^^^ ^'^^'^"^ ^«^'^^^«^ "^ Connaissaient pas Or la proposition générale n'étant pour lui que le résumé des faits, elle ne

peut être vraie que s. tous les faits qu'elle résume, sans exception sont

P unarf d?.e«; T'""' '" ''''''''' ^'' "^'"^ '' ^'^ propositions, comm^L plupart de ses adversaires ont paru le faire, expressément ou non ses objections contre le syllogisme sont irréfutables.

Mais, et c'est ce que nous avons essayé de montrer dans ce travail elles ne sont irréfutables que dans son système; elles ne le sont pus pour la logique traditionnelle, qu'il a indûment combattue au nom de prCipes qu elle n avoue pas. Les concepts sont autre chose que les phénomènes et la vente des propositions générales ne dépend pas uniquement des faits à

fuT Ml tZr'V''' '"' ''' '''"'''''''' ^'^^P''^ y ^^' quelque chose de lui il dépasse l'expérience en 1. transformant. Ou plutôt, lorsque grâce à I expérience 11 est parvenu à la science, son rôle change. Une fois en pos-

'^Tn^, •'' '"'" ^' '' ""'"''' '' '' P'^^^ ^" '^^' d«« -'^oses : les phénomène, lui apparaissent comme dépendant des lois qui les gouvernent; il les voit, non plus comme celui qui les constate, mais comme celui qui les produirait; il les voit selon l'ordre de l'existence, et non plus selon l'ordre de

rlZTrT'' ^ 'f '''.' ^"''' '^^'^ ^'^-^-^'^^ ^' ^^ °^t"^«' suivant un mot célèbre de Bacon, il est devenu maître : c'est la science qui l'a affranchi

Des lors, SI c est parce que Socrate, le duc de Wellington, tant d'autres' sont morts, qu il a appris à enfermer l'idée d'homme dans l'idée de mortel' c est parce que tout homme est mortel qu'il peut désormais prédire la mortalité de tel ou tel individu. ^

A cette condition seule, il n'y aura plus de pétition de principe. Si l'on refuse d accepter cette théorie conceptualiste, il faut, crovons-nous, non seulement reconnaître que Mill a raison, mais même aller 'jusqu'au syllogisme a quatre termes de H. Spencer.

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Ze garanlie, au dire de Mill, indispensable P»- •« ~ nement scientifique? ou elle a ouïe quelque chose, et alors IZI pas rétablir d'une main la pétition de pr.nc.pe qu on

' ?'1u conirai'rf le syllogisme est fait de concepts, si la

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:e^S; 1 d s'ffo-r de 'ré'gler les symboles qu'il cons ^rnitsurle modèle de ce qu'il a vu; mais il n'abdique pas son Spendan- On ne le voit que t-P par les faux raisonnements auxquels il s'arrête souvent et qui ont pour lui

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S °dV;tt"erraif qu^^les hommes sont réellement

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portés à affirmer la réalité de leurs objets; la croyance accompagne toujours au fur et à mesure qu'elles se produisent, chacune de nos représentations, vraies ou fausses, et dure aussi longtemps qu'une représentation et une croyance antagonistes ne viennent pas la faire disparaître. Mais le lien qui l'unit à la représentation est tout synthétique. Le logicien n'a pas à s'en occuper : précisément parce qu'elle est partout, il n'en faut tenir compte nulle part.

D'ailleurs, nous pouvons, par une attention suffisante, la négliger et faire porter le raisonnement uniquement sur des concepts. En outre, il peut arriver, les prémisses étant inexactes, que la conclusion soit fausse, c'est-à-dire contredite par les faits. Mais en pareil cas nous n'hésitons pas à dire que le raisonnement est rigoureux ; en abandonnant la croyance, nous gardons ce que nous avons pensé des concepts; nous maintenons que les rapports établis entre les idées sont exacts, tout en abandonnant la croyance : preuve manifeste que le raisonnement se fait avec les idées et n'est point fondé sur la croyance.

Dira-t-on enfin que, si le raisonnement n'a affaire qu'à des concepts, la conclusion elle-même, en tant qu'elle s'applique à la réalité, ne peut plus être affirmée avec sécurité? que des concepts, on peut conclure à des concepts, non à des choses? que la conclusion portant sur un fait peut bien être accompagnée de croyance, mais non de croyance légitime, en un mot qu'elle garde toujours quelque chose d'hypothétique?

Il faut bien convenir que logiquement la conclusion du syllogisme porte moins sur des faits que sur des idées; que le syllogisme, comme dit Bacon, lie l'esprit et non les choses. De ce que les idées sont légitimement liées dans l'esprit, il ne s'ensuit pas aualytiquement que les choses doivent être fiées de même. La seule garantie qu'on puisse avoir de la vérité d'une proposition affirmant des choses réelles, il ne faut pas se lasser de le redire, c'est l'expérience. Mais, il ne faut pas l'oublier non plus, le raisonnement déductif, bien interprété, ne doit être employé qu'à défaut de l'expérience, soit pour la devancer, soit pour la remplacer. Il est bien clair que nous n'avons pas besoin de faire un raisonnement pour prouver que le duc de Wellington est mortel, si nous voyons

qu'il est mort. Pour atteindre des faits que nous n'avons pas, nous nous servons des idées que nous avons. Par Tingénieux artifice du raisonnement, nous faisons par provision ce que fera la nature ; nous traçons d'avance la série des phénomènes qu'elle devra produire; le raisonnement est, à vrai dire, un pis-aller. L'accord final de la pensée avec les choses est à vrai dire un postulat. Nous posons en principe, nous convenons, si Ton veut, que ce qui vaut pour les idées vaut pour les choses, et jamais, quand nos idées ont été régulièrement formées, la nature n'a manqué à cette sorte de pacte que nous avons conclu avec elle. Qu'elle y manque un jour, c'est ce qui peut à la rigueur arriver; il faudrait alors changer nos concepts pour les mettre en harmonie avec elle. En ce sens, on peut dire qu'il y a toujours quelque chose d'hypothétique dans une conclusion syllogistique appliquée à la réalité. Mais il en est exactement de même des mathématiques. Est-ce vraiment compromettre la solidité de la logique déductive que de la déclarer hypothétique au même titre et de la même manière que les mathématiques? En tout cas, si c'est un défaut, la logique de Mill n'y échappe pas plus qu'une autre : il n'y a plus de logique possible si l'on ne peut conclure de la pensée aux choses.

Stuart Mill donne le choix aux partisans de la logique conceptualiste entre ces deux alternatives : ou le syllogisme est une pétition de principe, ou c'est une pure tautologie. Nous avons écarté la première; il faut examiner la seconde.

On a, dans les temps modernes, beaucoup écrit sur la stérilité du syllogisme, et il semble bien qu'en vertu de la définition même, puisque la conclusion doit être contenue dans les prémisses, en connaissant les prémisses, nous sachions déjà ce que nous allons conclure ; en un mot, qu'en faisant des syllogismes nous ressemblions à ces vieillards qui répètent sans s'en douter les mêmes récits ou à ces prophètes qui prédisent des événements déjà réalisés. D'un autre côté, cependant, des philosophes tels que Leibnitz et Stuart Mill lui-même prennent la défense de ce mode de raisonnement, et si l'on y regarde de près, on est étonné de l'importance que le syllogisme a conservée, même en notre temps ; il survit à tous les anathèmes. A vrai dire, sauf de rares exceptions,

LA LOGIQUE DE J. STUART MILL

nous ne mettons plus nos syllogismes en forme, mais, comme dit Leibnitz, « par les arguments en forme, il ne faut pas entendre seulement cette manière scolaslique d'argumenter dont on se sert dans les collèges, mais tout raisonnement qui conclut par la force de la forme* ». Lorsque Descartes proclamait l'inutilité du syllogisme, c'était uniquement à l'appareil scolastique, au vêtement extérieur du raisonnement, qu'il s'attaquait; il gardait soigneusement le fond, et personne plus que lui n'a usé du raisonnement déductif. Les modernes adversaires du syllogisme ne l'entendent pas ainsi. Comme on le voit par l'exemple de Mill, qui n'en fait l'apologie qu'après l'avoir presque réduit à néant, c'est le raisonnement déductif lui-même, dont il est la forme la plus achevée, qui est en cause. La question est de savoir si le mode de raisonnement qui tire une conclusion d'une proposition générale, mathématique ou autre, qui conclut, selon l'excellente expression de Leibnitz, par la force de la forme, est de quelque utilité. Or, si la question est ainsi posée, elle est résolue par les faits. Les démonstrations mathématiques, en effet, peuvent être ramenées à des séries de syllogismes. « Un compte bien dressé, un calcul d'algèbre, dit Leibnitz, une analyse des infinitésimales me seront à peu près des arguments en forme, puisque leur forme de raisonner a été prédémontrée, en sorte qu'on est sûr de ne s'y point tromper. Et peu s'en faut que les démonstrations d'EucHde ne soient des arguments en forme le plus souvent, car, quand il fait des enthymèmes, en apparence, la proposition supprimée et qui semble manquer est suppléée par la citation à la marge, où l'on donne le moyen de la trouver déjà démontrée, ce qui donne un grand abrégé sans rien déroger à la force ^ » Même dans les sciences physiques, le raisonnement déductif sert à déterminer les conséquences d'une hypothèse et à préparer les expériences qui la confirment. Enfin de quel usage le syllogisme n'est-il pas, sous une forme ou sous une autre, dans les questions politiques ou morales? Les polémiques de nos publicistes, les discours de nos avocats ou de nos hommes

1. Nouveaux essais sur l'entend, humain, liv. IV, ch. xvii, p. 514, édit. Janet.

2. Leibnitz, Ibid. Voir aussi sur ce point le chapitre de Renouvier, Essais de critique générale y 1" Essai, t. II, p. 170, 2' édition.

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politiques, les consultations et les discussions de nos jurisconsultes ne sont le plus souvent que des séries de syllogismes. Les étroites relations qui, au dire des anciens, unissaient la dialectique et l'art oratoire, subsistent encore aujourd'hui; en aucun temps on n'a considéré comme un médiocre éloge pour un homme politique ou pour un avocat de dire qu'il est un habile dialecticien. A moins de prendre plaisir à de vaines épigrammes, dira-t-on que tant de discours devant nos tribunaux ou nos assemblées n'ont jamais servi à établir aucune vérité qui ne fût déjà connue? On le voit, si la théorie semble exiger que le syllogisme soit entièrement stérile, les fait précités montrent qu'il ne l'est pas^

La solution que Stuart Mill a donnée de cette difficulté est fort ingénieuse; et, sauf une réserve importante que nous indiquerons, elle nous paraît entièrement satisfaisante. Dans l'acte, simple en apparence, par lequel nous formons un raisonnement, il faut distinguer deux choses : le rapprochement que nous instituons entre les idées préalablement formées, et l'opération par laquelle nous nous assurons que ce rapprochement est légitime et autorise une conclusion. De ces deux opérations, la première est à proprement parler une association d'idées. L'esprit, appliquant ces deux lois de contiguïté et de similarité sur lesquelles Mill a l'un des premiers attiré l'attention, établit entre ses représentations (que ce soit des concepts ou des images) mille rapprochements ingénieux, hardis ou originaux. Entre des idées qu'on n'a point coutume de comparer entre elles, il aperçoit des ressemblances partielles et imprévues; un champ infini s'ouvre à son activité, où il y a toujours, pour les esprits inventifs, quelque chose à découvrir. Mais ce libre travail de la pensée s'appelle de son vrai nom l'imagination ou la fantaisie. Jusque-là, nous ne sortons pas de la sphère des possibles, nous n'entrons pas dans la réahté, nous avons des suggestions, non des raisonnements; ces accouplements de hasard ne produisent pas la science. Pour atteindre la certitude, il faut vérifier si ces rapprochements sont légitimes, si la raison les avoue. C'est

i. M. P. Janet, dans l'article précité, montre par d'excellents exemples Tutililé pratique du syllogisme.

ici l'office propre du syllogisme. Il intervient quand l'œuvre est déjà faite, ou du moins préparée, mais sans lui l'œuvre ne serait rien. En un sens, il ne nous apprend rien, car il n'ajoute aucun élément à ce que nous pensions déjà. Sans lui pourtant, nous ne saurions rien. Le poinçon qui contrôle les objets d'or ou d'argent n'ajoute rien non plus à la matière dont ils sont formés. Le syllogisme est un procédé de contrôle, une vérification, une garantie, comme dit Mill. Mais ce n'est point, comme semble le dire Mill, une opération accessoire; elle est essentielle et constitutive du raisonnement; il ne s'agit pas d'enseigner ou d'expliquer aux autres une vérité que déjà l'on possède; il s'agit de ce qui se passe au moment même où nous découvrons la vérité. Avant la vérification, il peut y avoir des lueurs de vérité; la vérité ne brille de tout son éclat qu'au moment où elle est attestée par le raisonnement. L'association des idées, ou, comme Mill rappelle à tort, l'inférence du particulier au particulier, ne fait que réunir les matériaux de la connaissance; elle est comme un commis fidèle qui présente à la signature d'un ministre un projet d'arrêté tout préparé. Il est bien entendu que la logique ne doit s'occuper que de la dernière opération; mais dans la réalité concrète, dans la vie réelle de l'esprit, toutes les deux s'accomplissent presque en même temps. L'abstraction peut les séparer : voilà pourquoi l'on dit souvent que le syllogisme est stérile; la réalité les unit; et c'est pourquoi il y a un syllogisme vivant, qui est fécond et actif. C'est par lui que la pensée, impatiente des limites imposées par l'expérience, s'élance au delà de l'espace et du temps présent. C'est par lui qu'elle accomplit ces sortes d'opérations à long terme que l'expérience vient plus tard avouer ou désavouer. C'est par lui surtout que, bouleversant les données de l'expérience pour les dissoudre et en former de nouveaux composés, elle conçoit des choses que la réalité ne lui a jamais montrées, dont elle affirme pourtant la possibilité et qu'elle finit par réaliser. C'est parce qu'elle connaît les lois de la nature mieux que la nature elle-même qu'elle peut la vaincre en lui obéissant. Toute invention, toute grande découverte a commencé par être une hypothèse, puis un syllogisme dans la tête de son inventeur, et c'est la force

invincible du raisonnement qui a donné aux grands inventeurs leur indomptable persévérance.

Seulement, et c'est ce que Mill a eu le tort de ne pas reconnaître, le syllogisme ne peut servir de garantie aux opérations de la pensée que s il repose sur un principe universel, s'il donne une règle absolue, qui soit supérieure aux faits qu'il s'agit de connaître. Un fait, nous lavons montré, n'est pas une caution suffisante pour un autre fait. Le vrai syllogisme dépasse Tinférence particulière à laquelle Mill voudrait le réduire, de toute la différence qui sépare la certitude de l'hypothèse, la démonstration de la conjecture.

LA LOGIQUE DE J. STUART MILL

La logique est une science faite. L'ère des découvertes, on peut l'affirmer sans crainte, est close pour elle. Les tentatives de Hamilton pour étendre son domaine, si intéressantes qu'elles soient, n'ont pas donné de grands résultats ^ Mais, à défaut de réformes qu'elle ne réclame pas et de transformations auxquelles elle ne saurait se plier, il y avait quelque chose à faire pour cette science. On pouvait la faire sortir de l'isolement où elle se trouve vis-à-vis des sciences plus jeunes et plus actives. Bien des gens, en notre temps si exclusivement attaché à l'expérience, la regardent comme un débris du passé, une institution surannée, une curiosité respectable, bonne à mettre dans un musée, comme les vieilles armures. C'est une idée fausse assurément. La logique est de tous les temps; si elle est immuable, c'est que la vérité ne change pas; elle ne fait pas de progrès, parce qu'elle est définitive : elle est la première des sciences exactes et la plus sûre des sciences positives. Mais il restait à montrer par quels liens elle se rattache à toutes les branches de la connaissance; il restait à la mettre en harmonie avec l'esprit moderne, à lui rendre sa place dans le concert des sciences. C'est ce que Stuart Mill a tenté. Son grand effort n'a pas été perdu. Deux choses surtout dans son œuvre nous paraissent

\. Voir sur ce point Mill, Philos, de Hamilton, ch. xxii et xxiii, et Renouvier, Essais de critique généralCy 1" Essai, t. II, p. 185, 2' édition.

mériter une entière approbation et lui assurent une place honorable dans l'histoire de la logique.

C'est d'abord l'effort pour rapprocher la logique de la réahté, pour lui rappeler ses origines terrestres. Trop longtemps elle est restée confinée dans le monde de l'abstraction; il semblait qu'elle fût tombée du ciel, et que le droit de régenter les autres sciences, qu'elle s'arrogeait souvent, lui vînt de cette haute origine. Telle est sans doute la cause de son isolement actuel; elle planait si haut qu'on a fini par ne plus la voir; comme le Socrate d'Aristophane, elle était dans les nuées; il fallait l'en faire descendre. En fin de compte, une science ne mérite son nom que si elle nous apprend quelque chose de la réalité, et la réalité, quand il s'agit de science positive, se réduit à des phénomènes observables. La logique est une science comme les autres, parce que, comme les autres, elle a pour objet de nous faire connaître ce qui est. Elle a ses procédés, ses méthodes; mais, en dépit des apparences, elle ne perd jamais de vue le réel ; c'est de lui qu'elle part, et c'est à lui qu'elle revient. Stuart Mill, plus que tout autre, a eu le mérite de ramener la logique du ciel sur la terre.

Un autre mérite de Mill, c'est d'avoir introduit dans la logique sa psychologie, si fine et si pénétrante, et, par là, d'avoir éclairé plusieurs des problèmes les plus importants de cette science. La psychologie est le trait d'union qui rattache la logique au réel. Montrer comment les concepts se forment à l'aide de sensations et en gardent toujours quelque chose, comment les jugements même les plus abstraits expriment toujours en dernière analyse des relations entre des faits, surtout comment les associations d'idées assemblent les matériaux du raisonnement et en dessinent si bien le plan qu'il n'attend plus que la ratification de l'entendement, c'était mettre à nu les racines par où la logique plonge dans la réahté; c'était faire justice de ce jeu mystérieux d'entités et d'abstractions, où l'on s'est trop longtemps complu.

Peut-être, introduisant pour la première fois la psychologie dans la logique, Stuart Mill a-t-il dépassé le but; il n'a pas toujours respecté les limites qui séparent ces deux sciences. Mais, si l'on veut rendre plus équitablement à chacune ce qui

lui appartient, on ne trouvera pas de principe de distinction plus Tt t pi;s sûr que celui que MiU a donné ; sa défini u.n admirablement précise peut servir à corriger Terreur qu il a fommise La logique est'la science de la P-uve e Ue -se^ne^ non à découvrir la preuve, mais si la preuve, ^"^ ^^^^ est découverte, est valable. La psychologie commence, la ogique achève. Il reste seulement à définir la preuve: quoi qu'en dise MiU, elle n est jamais un ^^it par iculier

Il n y aurait qu'à louer dans l'œuvre de Stuart Mill s il s en éta t tenu là; mais il a été plus loin. Il a voulu en quelque slrt dXlacer Taxe de la logique : il prétend non seulemen en r P us de compte des faits, mais ne tenir compte que des Ss 'ridée est un rouage superflu qui doit ^l-Paraire Jo,^^ la grande originalité, la pensée maîtresse du Système de 0 Jjr Ici, nous croyons qu il s est trompé et que sa tenta- Ïv?a complètement échoué. Ainsi entendue, la logique n es plus une science. A Texamen, on voit toutes les parties dont eUe se compose s'effondrer une à une et se réduire a une poussLe sans consistance. Si l'édifice conserve encore une IZTence de solidité, c'est que Mill y introduit sans le savoir des éléments et des principes qu'il doit sans doute a ses habitudes d'esprit, à son éducation, en un mot précisément à la doct ine qu il se propose de remplacer; une infidé ité incon- SnTà'la doctL Vil défend, voilà tout le fondem^ e sa doctrine. Prise à la lettre et avec rigueur, la doctrine de Miinîvénement l'a bien montré, est le suicide de la logique pkr ses mérites comme par ses défauts, on ne peut nie nue la logique de Mill ne soit dans le courant généra des ?dées de noie temps. Partout, dans la -ience d- 1 a^^ dans la morale, dans l'éducation, nous voyons 1 idée perdre t in, le fait prendre sa place et ch-her ^a PJ^^^^^ En logique, cette tendance nous parait funeste. On ne par Sndra pa à empêcher l'esprit humain d'obéir à ses propres [os de ramener à l'unité de l'idée la multiplicité de ses sensat^^ns de penser par concepts, et de classer ses connaisr^s'EûT-d pos'sible d'y 'rrWer Par l'éducaUon^^^^^^^^^^^ faits donnent à penser qu elle peut beaucoup en cette ma^^^^^^^^ si elle ne peut pas tout), la science ni personne n y gagnera rien. En quoi serait-on plus avancé le jour ou, à des idées

LA LOGIQUE DE J. STUART MILL

générales dont on a dit tant de mal et trop de mal, on aurait substitué une multitude de faits sans lien entre eux? Et c'est bien de faits sans lien qu'il s'agit; car de dire qu'il faut bien former les idées générales et s'assurer qu'elles répondent à des réalités, c'est ce que personne ne conteste ; mais la logique du fait n'améliore pas, elle supprime l'idée générale. On ne peut ni communiquer aux autres ni utiliser pour soi-même les connaissances qu'on n'a pas mises en ordre ; que d'esprits ne voyons-nous pas qui, sachant beaucoup, ne peuvent débrouiller le chaos de leurs connaissances et se débattent stérilement dans la confusion de leurs pensées? Combien n'y en a-t-il pas peut-être qui, pour les mêmes causes, ont laissé perdre les vérités qu'ils avaient entrevues et, faute de voir clair dans leur propre science, l'ont rendue stérile? Les faits sont indispensables; on a bien raison d'en faire l'apologie et d'en recommander l'élude avant toute chose ; mais ils ne sont que le commencement de la science. On n'a pas élevé une maison quand on en a assemblé les matériaux. Une cohue de faits n'est pas plus la science qu'une multitude en armes n'est une armée : il faut des cadres à la pensée comme aux corps de troupes. C'est à la vérité une illusion fatale et un préjugé assez naturel de croire que le nombre suffit à tout ; la réflexion pourtant, à défaut d'une expérience qu'il vaudrait mieux ne pas attendre, en démontre clairement l'insuffisance. Or ces cadres, ces formes qui donnent à la pensée l'ordre et la régularité, c'est à l'entendement qu'il faut les demander. Proscrire l'universel, c'est introduire dans la pensée le désordre et l'anarchie. Ce n'est pas, comme on le dit, réaliser un progrès; c'est revenir en arrière et ramener l'intefligence à ses formes inférieures. Si elle ne s'élève plus au-dessus de la multitude des faits, que ce soit parce qu'elle ne peut pas ou parce qu'elle ne veut plus, elle est également faible. La logique croit se sauver en s'affranchissant de l'universel, elle se perd. Son alliance avec l'empirisme la tue, et c'est la faute capitale de Stuart Mill d'avoir voulu concilier ces choses inconciliables, l'empirisme et la logique.

La plupart des psychologues reconnaissent deux lois de l'association des idées. « Pour nous, dit Stuart Milices lois de l'association des idées sont les suivantes : 1» les idées des phénomènes semblables tendent à se présenter ensemble a l'esprit • 2° quand les phénomènes ont été, ou expérimentés, ou conçus en contiguïté intime l'un avec l'autre leurs idées ont de la tendance à se présenter ensemble. » M. Bam distingue pareillement la loi de contiguïté et la loi de similarité ; même dans les passages où il montre comment ces deux lois sont pour ainsi dire engagées l'une dans l'autre, il ne cesse pas de les opposer l'une à l'autre K

Si en formulant la loi de ressemblance on voulait dire seulement que les états de conscience passés peuvent se reproduire à un moment donné, de telle sorte que les états actuellement reproduits soient semblables aux états passes, il est clair qu'on exprimerait, non une loi particulière de 1 association des idées, mais une loi générale qui s'applique à la mémoire et à l'habitude, qui embrasse tous les cas possibles, y compris les rapports de contiguïté : on n'aurait par conse-

1. Philos, de HamiUon. trad. Gazelles, p. 212. - Cf. Ribot, La Psychoi. angl.

contemporaine.

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