Philosophie de Hamilton, ch. xiv. p. 302, trad. Gazelles
suivante. Une sensation étant actuellement donnée, en même temps que d'autres idées prennent actuellement naissance, la conscience voit renaître spontanément les états qui ont dans les expériences antérieures accompagné la première sensation ; il y a un mélange, un entrecroisement du passé et du présent. — Entre ces éléments de provenances diverses, la pensée peut mettre de l'ordre ; elle découvre des rapports de ressemblance ou de contraste, peut-être d'autres. — En outre, l'intelligence humaine ayant la propriété de dissoudre ses idées, de faire voler pour ainsi dire chaque concept en mille fragments, des associations peuvent être formées entre chacun de ces fragments et une infinité d'autres, par suite entre les touts dont ils font partie. — Enfin, de ces fragments épars, l'esprit peut former des composés nouveaux, comme, après avoir brisé une montagne par la mine, on peut utiliser, pour construire des édifices, les pierres qui la composaient. Tantôt la pensée associe ces éléments capricieusement et comme au hasard : elle ressemble à ces tubes où sont disposés des morceaux de verre de différentes couleurs et qu'il suffit de secouer légèrement pour produire les combinaisons les plus brillantes ou, au contraire, les plus étranges et les plus discordantes. Tantôt elle les assemble en vue d'un but sérieux et d'après des règles sévères : elle ressemble à l'ouvrier en mosaïque qui choisit entre mille petites pierres de formes et de couleurs différentes celles qui doivent servir à son dessin. Mais, dans l'un et l'autre cas, elle n'échappe pas à la loi de contiguïté. Ce n'est pas une mystérieuse affinité des idées entre elles qui les suscite à point nommé; elles ne reviennent que par couples ; l'esprit ne peut que s'imiter luimême; il doit à l'expérience non seulement les matériaux de sa pensée, mais les premières liaisons qu'il établit entre eux et qui servent à en établir d'autres.
On pourrait traduire ces propositions en termes de mécanique et probablement, plus tard, en termes de physiologie. — L'esprit a été plus d'une fois comparé à un clavier prodigieusement délicat ; on le comparerait mieux encore, semblet-il, à ces instruments de musique dont il suffit de mettre en mouvement le mécanisme pour qu'aussitôt se déroule dans un ordre prévu une série de sons nécessairement liés entre eux.
Il faudrait ajouter encore que |rinstrument, par suite de l'entralacement des petites lames de cuivre, peut jouer plusieurs airs à la fois, tantôt sans produire autre chose qu une cacophonie, tantôt, ce qui est la merveille de l'esprit humain, en faisant entendre une mélodie inconnue et nouvelle, formée d'une manière imprévue et originale de fragments diversement combinés des premiers airs*.
« Il suffît, dit un physiologiste, qu'un certain nombre de cellules continuent à être en vibration pour devenir des centres d'appel pour d'autres agglomérations de cellules, avec lesquelles elles ont eu soit des affinités plus intimes, soit des moyens anastomotiques plus ou moins faciles : de là une série de reviviscences d'impressions passées dont nous ne saisissons pas bien le sens, mais qui cependant ont entre elles des connexions secrètes (mémoire inconsciente); de là une série d'idées imprévues et désordonnées qui se succèdent sous les formes les plus bizarres ^ » Malebranche avait dit, et son maître Descaries aurait souscrit à ses paroles : « La cause de la liaison de plusieurs traces est l'identité du temps où elles ont été imprimées dans le cerveau, car il suffit que plusieurs traces aient été produites dans le même temps afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensemble; parce que les esprits animaux trouvant le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le même temps entr'ou vertes, ils y continuent leur chemin à cause qu'ils passent plus facilement que par les autres endroits du cerveau : c'est la cause de la mémoire et des habitudes corporelles qui nous sont communes avec les bêtes ^. »
On sera peut-être tenté de demander en quoi il est utile de revenir sur une distinction très claire, proposée par d'illustres philosophes, et généralement adoptée, puisque aussi bien il demeure toujours certain que, parmi nos associations, les
1. Cf. Taine, Géographie et mécanique cérébrales {Revue philos., oct. 1878).
2. Luys, Le cerveau et ses fonctions, ch. iv. Paris, F. Alcan, 1876.