Recherche de la vérité, II, 1" partie, ch. v
unes se bornent à un simple rapprochement dans le temps, tandis que les autres aboutissent à l'aperception d'une ressemblance. Dès lors, à quoi bon cette subtile analyse? Il suffira toutefois d'un peu d'attention pour voir que l'analyse qui précède, si elle est exacte, entraîne des conséquences importantes pour la théorie de la connaissance. Quant à la subtilité, on ne doit en craindre ni l'apparence, ni même la réalité, pourvu qu'on ne sorte pas de la vérité.
La philosophie associationniste s'est donné pour tâche d'expHquer toutes les opérations de l'esprit par l'association des idées, qui n'est elle-même qu'une expérience prolongée. L'esprit est considéré comme un simple registre, un gardenotes, qui ne fait qu'ajouter les unes aux autres les impressions qu'il a reçues et conservées. On dit bien, il est vrai, que la faculté de distinguer et de comparer, la discrimination, est une opération irréductible de l'intelligence. Mais à moins que, sans s'en douter, on n'admette deux principes différents, il faut entendre que l'association et la discrimination se font ensemble et ne sont qu'une chose, et, de fait, l'association par similarité nous est présentée comme une opération simple qu'on trouve à l'origine de la plupart de nos connaissances. Le même mot association, appliqué à des actes d'ordre différent, dissimule leur dualité et crée une véritable confusion. En tant que l'association est faite par similarité, elle sert à rendre compte des opérations ultérieures de l'esprit. En tant qu'elle est une association, elle ne suppose pas un principe, une loi supérieure à l'expérience. Cette confusion doit cesser s'il est reconnu que l'association dite par similarité est autre chose qu'un prolongement de l'expérience et que l'aperception d'une similitude est autre chose qu'une association. On reconnaîtra alors qu'on ne peut tout expliquer par l'association qu'à la condition d'ajouter subrepticement à l'association ce qu'elle ne contient pas et qu'elle est chargée d'expliquer. On avouera qu'au moment où l'esprit de l'homme, ayant associé des idées en vertu de la loi de contiguïté, s'avise de remarquer qu'elles sont semblables, il exerce une fonction que la précédente préparait, dont elle était la condition, si l'on veut, mais qu'elle n'explique pas. En effet, de ce que les mêmes idées
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se produisent dans une conscience, il ne s'ensuit pas logiquement qu'une pensée supposée indéterminée et sans mitiative saura qu'elles sont les mêmes. La ressemblance des choses, fussent-elles des idées, ne s'imprime pas dans l'esprit comme une image dans un miroir; la reproduction du semblable, si souvent répétée qu'elle soit, n'entraîne pas la conscience du semblable. Lors donc que l'esprit ajoute à une association raperception d'une ressemblance, il accomplit un progrès ; il monte un degré, il fait une œuvre originale, et se révèle à lui-même une force qu'il ignorait et que pourtant il possédait, puisqu'il l'a appliquée. En un mot, pour parler le langage de Kant, la loi dont il s'agit est a priori. Elle s'applique, non pas certes en dehors de l'expérience, mais autrement que par la seule expérience. L'expérience fournit l'occasion, l'esprit la saisit; Texpérience donne la matière; l'esprit, la forme. C est de lui-même, par sa vertu propre, qu'en présence de l'expérience il s'avise de découvrir ce qu'est une ressemblance, qu'il aperçoit, comme disait Platon, les idées du même et de l'autre.
Par suite, il est aisé de montrer la différence spécifique qui distingue l'intelligence humaine de l'intelligence animale. Tout ce qui est association d'idées, c'est-à-dire reproduction machinale du passé, qu'il s'agisse d'idées totales qui en rappellent d'autres, ou d'idées partielles détachées d un tout qui se rapprochent d'autres idées partielles et relient indirectement les deux touts, est à la portée de l'animal aussi bien que de l'homme. Tout au plus pourrait-on dire que, POur ces dernières associations, il y a de l'homme à l'animal une différence non de nature, mais de degré. Avoir les mêmes idées qu'il a déjà eues, et, les ayant, accomplir les mêmes actions qu'il a déjà accomplies et qui sont liées à ces idées, agir semblablement dans des circonstances semblables, comme s'il apercevait la ressemblance, voilà de quoi l'animal est capable, et qui explique les illusions qu'une observation superficielle se fait à son sujet. Mais prendre conscience de cette similitude, ne pas se borner à être semblable à soimême, mais savoir qu'on l'est et l'être pour soi-même, penser la ressemblance indépendamment des semblables, voilà ce que l'animal n'a jamais fait, ce que du moins aucun exemple authentique n'autorise à admettre.
Enfin on Tctrouve la dualité de l'association proprement dite et des fonctions de l'entendement dans la distinction que tout le monde fait entre le génie ou les dons naturels, et le travail ou la réflexion. Descartes avait déjà remarqué que ce qui met des différences entre les esprits, c'est bien moins la raison, à peu près égale chez tous, que la mémoire et l'imagination ; or se souvenir et imaginer, c'est associer des idées et des images. Un trait d'esprit, une métaphore brillante, une vue de génie, une découverte dans les sciences sont toujours, en dernière analyse, des rapprochements originaux entre des idées que tout le monde n'a pas l'habitude de lier entre elles. Quand Newton, à propos d'un fait vulgaire, devine la loi de la gravitation universelle, il aperçoit une ressemblance entre des objets en apparence fort éloignés et que personne avant lui n'avait eu l'idée de rapprocher. Et, si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, il se passe dans l'esprit de tout homme quelque chose d'analogue, lorsqu'on cherche la solution du plus simple problème : il s'agit de trouver les idées qui se conviennent. Mais, pour apercevoir des ressemblances, la première condition est que les objets semblables soient associés. Or il peut sembler paradoxal de dire que l'entendement ne découvre rien, et que par lui-même il est incapable de rapprocher les idées semblables : c'est pourtant ce qui résulte de l'analyse qui précède, et ce qu'il est facile de vérifier.
A vrai dire, travailler ou méditer, ce n'est pas inventer des idées; on n'invente jamais. Il faut attendre qu'elles viennent; tout ce que peuvent la volonté et la réflexion, c'est de nous mettre dans les meilleures conditions possibles pour que les idées apparaissent si elles doivent apparaître; les forcer à comparaître, leur faire violence, lutter contre Minerve, c'est une chimère. La plus longue patience s'y userait, et c'est se moquer que d'appeler le génie une longue patience. Les œuvres de quelque valeur se font en leur auteur plutôt qu'il ne les fait. Les idées renaissent, se rapprochent dans l'esprit, non pas suivant notre volonté, mais suivant les expériences antérieures, suivant les dispositions naturelles, ce qu'on appelle la vivacité d'esprit, le coup d'oeil, l'instinct, probablement aussi suivant les dispositions corporelles. Il y a dans
ce travail quelque chose d'impersonnel; et c'est pourquoi l'inspiration, la verve, l'improvisation, l'intuition ont été souvent attribuées à des causes extérieures à l'individu. On voit une confirmation de cette vérité dans les stériles efforts que font tant de gens pour avoir de l'esprit. Il n'y a pas de règle pour cela; c'est déjà beaucoup d'en avoir, comme Rousseau, dans l'escalier. Il est très vrai que l'esprit court les rues ; mais il est encore plus vrai que c'est inutilement qu'on court après lui. C'est ainsi encore que les poétiques n'ont jamais formé de poètes, ni l'esthétique d'artistes; la logicjue n'apprend pas même à raisonner juste, loin d'apprendre à trouver des idées. A qui n'est-il pas arrivé, après avoir cherché longtemps la solution d'une difficulté, de la trouver tout à coup, presque sans y penser, comme en se jouant, même en dormant? Ce ne sont pas seulement les rimes qu'on trouve, comme Boileau, au détour d'un sentier. Il y a aussi des gens qui ne comprennent les jeux de mots que plusieurs semaines après qu'ils ont été entendus ; c'est que les deux idées entre lesquelles il fallait apercevoir un rapport ne se sont pas rencontrées dans une intelligence peu agile ; le va-et-vient des idées qui se pressent, se heurtent, se repoussent, n'était pas assez actif. Les canaux par où passent les esprits animaux, aurait dit Descartes, ne sont pas reliés les uns aux autres; l'action nerveuse, diraient les physiologistes d'aujourd'hui, n'a pas rayonné d'une ceUule aux autres. 11 en est ainsi; notre fière raison doit attendre le bon plaisir de cette capricieuse qu'on nomme l'imagination. Par elle-même, elle ne peut rien. Ses formes sont vides, tant que l'expérience, passée ou présente, n'y met pas un contenu.
Il va de soi qu'il ne faudrait pas trop médire de la raison et pousser les choses à l'extrême. Sans elle, tout le reste serait inutile, et on a vu souvent, faute d'une raison attentive et réfiéchie, les plus beaux dons naturels demeurer stériles. Parmi les rapprochements innombrables qui se présentent à l'esprit, il faut faire un choix; il faut en essayer et en rejeter beaucoup, si rapide que paraisse le travail mental, avant de trouver ceux qui satisfont. Il reste ainsi une part assez grande et une tâche assez lourde à la volonté et à l'effort. D'ailleurs il resterait à examiner, ce qui n'est pas ici notre sujet, si la
volonté et la raison ne peuvent pas, par un travail antérieur, donner à cette sorte de mécanisme de l'association des idées des directions et des habitudes qui préparent et expliquent les rencontres spontanées qui se produisent plus tard. Toujours est-il cependant que le principe de l'invention, la source de l'originalité, se trouve, non dans la raison, mais dans les opérations inférieures qu'on traite parfois avec un dédain immérité. On a dit assez souvent que la raison est le privilège de l'homme, et qu'elle le met au-dessus des animaux; nous venons de montrer en quoi cette assertion est exacte. Mais ce privilège, si grand qu'il soit, a été exagéré; c'est faire trop d'honneur à la raison que de lui attribuer toutes les œuvres qu'elle signe. Il est curieux de remarquer que si Thomme est capable de tant de découvertes, de glorieuses inventions, d'inspirations sublimes, il le doit surtout à la partie de son ûme qui est immédiatement soumise au mécanisme corporel et par oii il ressemble le plus à l'animal.
DE LA CROYANCE
C'est un véritable service que M. Cl. Gayte a rendu à la philosophie en publiant son Essai sur la croyance' et en ramenant l'attention sur un sujet si important. Aucune philosophie ne devrait s'en désintéresser; presque toutes le négligent ou l'esquivent. L'empirisme et le positivisme se devraient à eux-mêmes de dire comment ils définissent la certitude, et quelle différence ils font entre croire et être certain; ils laissent généralement cette question de côté. Le spiritualisme a toujours compris l'importance du problème de la certitude : sauf quelques exceptions \ il prête moins d'attention à la croyance. Il n'est pas même facile de dire dans quelle partie de la philosophie cette question devrait trouver sa place. Les psychologues ne s'en occupent guère, parce qu'il leur paraît qu'elle appartient aux logiciens. Les logiciens, tels que Stuart Mill, la renvoient aux métaphysiciens. Mais les métaphysiciens ont bien d'autres visées. Pressés d'arriver aux conclusions qui leur tiennent au cœur, ils l'oublient ou l'ajournent. C'est pourtant par là qu'il faudrait commencer.
Dans la philosophie généralement enseignée en France, la croyance est considérée comme tout à fait distincte de la