Paris, F. Alcan, i
2. Il y a sur ce sujet des pages intéressantes dans le Traité des Facultés
de VAme d'Ad. Garnier.
DE LA CROYANCE
certitude; elle est autre chose, si elle n'est pas le contraire, et elle est fort au-dessous. C'est une sorte de pis-aller dont on ne se contente qu'à regret et qui, par suite, ne mérite guère qu'on s'y arrête. L'œuvre propre du philosophe est de chercher la certitude; c'est à elle seule qu'il a affaire. Rien de mieux, assurément, et ce n'est pas nous qui contesterons le devoir qui oblige tout philosophe à donner son adhésion à toute vérité clairement et distinctement aperçue. Nous n'avons garde de méconnaître ce qu'il y a de noble et d'élevé dans cette manière de comprendre le rôle de la philosophie ; nous savons les dangers du fîdëisme ; l'idéal que tant de philosophes se sont proposé, que les plus illustres d'entre eux se proposent encore, doit être poursuivi sans relâche. Mais cette certitude si entière, si absolue, qui ne laisse place à aucun doute, le philosophe la rencontre-t-il partout? la rencontre-t-il souvent? N'y a-t-il pas bien des questions où, après de longues recherches, en présence de difficultés toujours renaissantes, en face des divergences qui séparent irrémédiablement les meilleurs esprits, et les plus éclairés, et les plus sincères, il est forcé de s'avouer que la vérité ne s'impose pas avec la rigueur et la nécessité d'une démonstration géométrique? Il peut croire pourtant, et sa croyance est légitime. Nous ne savons guère de doctrine plus dangereuse, et qui fasse au scepticisme plus beau jeu, que celle qui, entre la certitude absolue et nécessaire, et l'ignorance ou le doute, ne voit de place pour aucun intermédiaire. Mais si on revendique le droit de croire rationnellement, n'a-t-on pas par là même le devoir d'examiner la nature de la croyance, de s'enquérir des motifs sur lesquels elle se fonde, de chercher comment elle se produit? Si, comme il semble bien qu'il faut en convenir, la croyance tient, dans les systèmes de philosophie, autant de place que la certitude, pourquoi réserver toute son attention à la certitude et reléguer la croyance au second plan, comme chose secondaire? Le temps n'est plus où les systèmes de métaphysique se présentaient comme des vérités rigoureusement déduites d'un principe évident, et prétendaient s'imposer de toutes pièces à l'esprit, comme ces démonstrations géométriques dont ils empruntaient quelquefois la forme et dont ils enviaient la rigueur incontestée. Spinoza, Leibnitz,
^g4 PHILOSOPHIE MODERNE
Hegel, pouvaient bien croire qu ils démontraient a priori leu? doctrine : qui oserait, aujourd'hui, a ficher de telle Drétentions? Il y a encore bien des systèmes, et les explications tx^Zl. en'dépit des prédictions positivistes qui proclamaient la métaphysique morte pour toujours, n ont jamais Tté plus nombreuses que de notre temps. Mais elles déclarent nue leurs principes sont des inductions : plus exactement, elles s offrent comme des hypothèses capables de rendre compte de tous les faits, et dignes, par conséquent, si cet e prétention est fondée, de passer à Tétat de vérités, suivant a méthode fort légitimement appUquée dans les sciences de la nature. La fierté dogmatique a singuhèrement baissé le ton a métaphysique est devenue modeste. Mais dire que les Ihéories'sont des hypothèses, c'est ^-^ q^'^»- ^^^ ' ,7^ dernière analyse, appel à la croyance; et par la force de choses, la théorie de la croyance ne devient-elle pas une des parties principales de la théorie de la connaissance si les systèmes se proposent comme des croyances, au lieu de s'imposer comme des certitudes?
En supposant même que la croyance soit mamtenue au rang subalterne où on l'a reléguée jusqu'ici, et qu on contribue à la confondre, non sans quelque dédam, avec 1 opinion; en admettant qu'elle s'attache, dans la vie pratique et faute de mieux, à de simples probabilités, et qu'à ce titre elle soit fort éloignée de la haute et pleine certitude à laquelle aspire le philosophe, ne mériterait-elle pas encore une étude attentive? La plupart des hommes, et même tous les hommes, dans les circonstances les plus importantes de leur vie, se décident sur des croyances et non sur des certitudes. c< Le sage, disait déjà Gicéron, quand il entreprend un voyage sur mer, quand il ensemence son champ, quand il se marie quand il a des enfants, dans ^^^^^^^''Z^^^^^^^^ fait-il autre chose que de suivre des probabihtés *? » Que deviendrait l'art oratoire si la masse des hommes n agissait pas plus par persuasion que par conviction? Mais si a croyance lient tant de place dans la vie, et s'il y a une phdosophie de l'esprit qui doit nous apprendre à nous rendre compte de ce
|.Cic.,Accui.,liv. 11,34, 109.
DE LA CROYANCE
que nous faisons, l'étude de la croyance ne doit-elle pas aussi tenir quelque place dans cette philosophie? Que ce soit dans la psychologie ou dans la logique, c'est une autre question dont nous n'avons cure pour le moment. A coup sûr, le philosophe, sans renoncer à son idéal de certitude, ne dérogera pas en s'en occupant.
Mais il y a plus : la théorie, trop facilement acceptée, qui distingue jusqu'à les opposer la certitude et la croyance, est elle-même fort contestable. Généralement, on évite d'insister sur ce point : il semble qu'on s'en réfère au sens commun pour reconnaître entre la certitude et la croyance une différence spécifique. Mais peut-être ne faudrait-il pas insister beaucoup auprès du sens commun pour obtenir de lui l'aveu qu'après tout être certain est une manière de croire, et que si on peut croire sans être certain, on n'est pas certain sans croire : en d'autres termes, la croyance est un genre dont la certitude est une espèce. En réalité, les rapports de la certitude et de la croyance sont une question à débattre entre philosophes. Or il se trouve plusieurs penseurs qui la résolvent tout autrement qu'on ne fait d'ordinaire. Stuart Mill disait déjà, mais sans insister et sans en tirer aucune conséquence, que la certitude est une espèce de croyance. C'est à Ch. Renouvier qu'appartient incontestablement l'honneur d'avoir le premier montré toute l'importance de la question, et de l'avoir traitée avec cette vigueur et cette rigueur qui sont la marque distinctive de son esprit. D'autres après lui sont entrés dans la même voie, et, tout récemment, M. Gayte, dans la très intéressante étude que nous signalions au début de cet article, a examiné, en ajoutant beaucoup d'arguments nouveaux, tous les points principaux de ce grave sujet : l'histoire d'abord, du moins l'histoire moderne, car les théories anciennes sur la croyance, fort curieuses et fort importantes, demanderaient à elles seules tout un volume; puis l'objet de la croyance, ses rapports avec l'évidence, avec la passion, avec la volonté. Nous voudrions, à notre tour, examiner avec M. Gayte, mais en les envisageant sous un aspect un peu différent, les deux questions essentielles à nos yeux dans la théorie de la croyance, celle de l'évidence et celle du rôle de la volonté dans la croyance.
Bhochabd. — Études. 3()
11 n'est pas aisé de savoir exactement pourquoi le sens eolutt't:s philosophes ont creusé un fos^é enU. ^^^^^^^^^^ .;.„Hp pt la croyance. Est-ce, comme on le dit quelqueiois, parce qtlc-;a^^^ comporte une foule de degrés, land.s Ce la certitude est absolue? Mais la croyance, au sens usuel r^me Tu -s philosophique du mot. n e^.Ue pas en b.en aes cas,, cette adhésion pHne ^-^^^-^l^^^^, arLS1^d^m:r;^rnontradhés^^
rsra'i^rir;:t;errr^^^^^^^^^^^^
s'taposer à l-esprit sans aucune résistance possible, de
Zp": la raiso^ la plus rebelle, de contra.ndre a bert tandis que la croyance laisse une place a la liberté et au sen tfment suppose de la part du croyant une certaine bonne Wonté e" exige, comme on dit, qu'il y mette un peu du lien" Ma d abo d les croyances où manifestement la volon e eUe" choie réfléchi ont le plus de part, comme les croyanc ;h losophiques, revendiquent le nom ^^ -';^'j^Jf^^^^^^^^^^^^ de raveu même des personnes qui sont '" plus disposées a
t nnaître l'importance d^^'^f -^ti'rtstrnt d rrovance En outre, sans parler de ceux qui résistent a ue. croyance, lin , irrésistibles, n'est-ce pas le
certitudes, jugées pai u «ui. .„,„„• „iipa Ips nlus
propre de toutes les fortes croyances f"^«"^ff !, '7. ij"^ fausses de prétendre à ce caractère de nécessité, d évidence Sue qu^on donne pour la marque dislinctive de la certitude' L'in"olérance, sous toutes ses formes, n'a pas d autre
Ti'ertitude, dit-on encore, est fondée -^ J^évidence au lieu que la croyance ne repose que sur des probabilités. C est une exphcation claire en apparence, et dont beaucoup de nërsonne se contentent. Examinons-la d'un peu près, eu o nanï Jour point de départ l'idée qu'on est généralemen Sos" à'se fale de la certitude, sauf à l'éclaircir peu à peu Pi à lui donner plus de précision.
A première vue, Févidence apparaît comme une propriété
DE LA CROYANCE
rapport avec notreTsprif ^t Tu' eHe n! "' '' *""*
mre alors même .ue U lest^Ll T = aC t
ne peut avoir d'influence sur ^1,1-! *'"'' ''"' ^'^P'''''
Mais cet effet que l'évidence produit en noi,« .„ . coup qu'elle a dans notre âme c'est nr/^w , °°"''"'"
appelle la certitude. C'est paTl'a r.H ,^^ ' "" 'ï"'''°
de l'évidence : une chose «sfévid/nl ''"' "°"' J"^^°"^
certains : l'évidence est mnini I ff '" *ï"' "°"' ^°™™««
que lacerlitude celui eSe y cS^t '' ''• "'''"'"•'^
S:=:i~ ^- -::• q^Sirirzr-
rent-ils pas, avec Spinoza, celui de tous peuWl'e ou. sîl"
nous sommes éclairés, nous reconnaisso^ [év deLÎ u l' venté a ce signe que nous sommes certains
Evidence et certitude sont donc deux expression, .Kc i ment synonymes : elles désignent la même cho ' P ! point de vue objectif, lautre à un point de vue subiectif 0°
tZZT ^^^"î'i-"^'^' d'objectif dornrêeîarS: de toute philosophie dogmatique : ils ne servent qu'à amener
»= 1 a certitude est bien un état du sujet, 1 évides équivoques. La «^''"^""^ /^^^^ • .,> je l'objet : mais la dence est conçue «^^-^-^^ ""^PJ^E/qVe eo^me la pos-
•^^'^rntTobS n^;' sTp^y^x rS plus impropre et
^iHct "cKue celle le çe.iu,.^:;^J:^^:zz:z
Quelquefois P-f '-/eUrde" 'a" p uT rird: la certitude dans les termes > . la cerlituae y ^évidence est une
^^ ^"^^rdeToVef Ce 'ne pS; cette qualité qu'à la rn£ t^^^^^rL aans le suiet : le mot me-me d^v.
:rd l^ff dLSdTou^^rcrie s.et et ..et
se confondent et ««;;''°' 'l"^;;^"-ij,„iiié de la certitude et de La reconnaissance de ce eide ^^ ^^^^^
l'évidence n'a rien d ailleurs qui uo i gi l'évidence
feme le plus absolu. On peu d.re, ^-^'^^\l ;'j„, j, ,,,
T f tn^rsTncri Ve Sdt'srpUite pa^ Tévidence.
de la .'^«""^'^^""^'j.^ue de l'existence. C'est parce qu'une ce qui est le point de v" ^^^^^^ ^^^^^^^^. ^^
chose est évidente ou ^raIe, q"e reconnais-
c'est parce que nous ^'^"^'^'^.''''^^^^ ZlZ ^eu^ se so.sons la chose comme v.-a.e ^^ ^^^^^S^^^ en nous tenir qu'à une «""d t^" • « ^^^ ^^^ „„„„,« Tévi-
par cette P^^^^ «.7™\"e, ou mieux encore l'équivalent, dence, si f 1« «^ j! '^'^f ^''^-e le ne puisse être produite que il faut de toute "«f f 'r; J .,„ „o\is elle soit psychologi-
P" tt'dl^in^" k ton ?es autres états plus ou moins quement dis Uncle a attentivement en nous,
'::ZS^^^^^^ "- '^''^^-"^^ ''''''"'''' ^"^" '^ certitude et »«/;^°y;";;^;^ément reconnu les philosophes qui
C'est ce q" 7^ f;P';„'iXdié la question. La vérité, disent ont le plus profondement audiq ^^.^^^^ .„
les Stoïciens, S'^ll^''l^^^Zm,,e si nette, si caractéris- U-qt: sTu^i^?- P-'"« -P-'- - --^^^ ^^°-
M Rabier a très nettement établi dans son exceL
DE LA CROYANCE
venir d'un objet sans réalité». C'est la définition même de la représentation compréhensive.
Les Stoïciens sont sensualistes et parlent un langage matérialiste : Spinoza, placé à un tout autre point de vue, ne s'exprime pas autrement. Ce ne sont pas les objets sensibles qui, selon lui, font sur Pâme une impression matérielle. Mais ridée claire et distincte s'offre à l'esprit de telle manière qu'elle diffère spécifiquement de toute autre, et elle est toujours accompagnée de certitude : la certitude est un étatsu/^^enem, que seule la vérité peut produire, et qui l'accompagne toujours. On n'est jamais certain du faux. « Jamais, dit-il énergiquement, nous ne dirons qu'un homme qui se trompe puisse être certain, si forte que soit son adhésion à l'erreur ^. »
L'impossibilité d'être certain du faux, l'impossibilité pour une chose qui n'est pas réelle de faire sur l'âme une impression égale à celle qui est produite par un objet réel, voilà où conduit forcément la thèse dogmatique. Il faut absolument renoncer à cette thèse, ou souscrire à cette conséquence.
Au premier abord cette conséquence peut paraître acceptable. Le sens commun lui-même semble l'admettre : si l'homme qui se trompe dit, au moment où il se trompe : je suis certain; quand il a reconnu son erreur, il dit : je me croyais certain. Et il n'y a là rien de choquant, si, comme le fait le sens commun, d'accord en cela avec le dogmatisme, on définit la certitude l'adhésion à la vérité. Mais le sens commun n'y regarde pas de très près : des philosophes ont le devoir d'être plus vigilants. Or ils n'ont pas le droit de faire entrer cet élément, l'adhésion à la vérité, dans la définition de la certitude. On vient de voir, en effet, que la vérité n'est connue que par l'intermédiaire de la certitude; on ne sait qu'une chose est vraie que parce qu'on en est certain ; on va de la certitude à la vérité, non de la vérité à la certitude. En d'autres termes, si on veut éviter un pitoyable cercle vicieux, il faut définir la certitude en elle-même, telle
1. Cic, Acad., II, 24, 77. Hic Zenonem vidisse acute nullum esse visum quod percipi posset, si id taie esset, ab eo quod est, ut ejusmodi ab eo quod non est, posset esse. Cf. ibid., 6, 18, etc.