Ibid., p
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Tordre universel est réelle, pourquoi n'en pas tenir compte? mais il y a mieux, et rÉclectisme, non content de distinguer l'intérêt individuel et l'intérêt universel, a fini par les opposer l'un à l'autre et par exiger le sacrifice du premier au second.
Déjà Victor Cousin, dans son traité du Vrai, du Beau, du Bien, avait esquissé une doctrine toute différente ; et il n'est pas sûr que Jouffroy lui-même n'ait pas quelquefois un peu incliné de ce côté. Pour Victor Cousin il n'est plus question d'accord entre le motif supérieur et le motif inférieur; il ne s'agit plus que de désintéressement absolu et de sacrifice. L'homme n'a pas à savoir si son bien est un fragment du bien universel et si, en pratiquant le devoir, il rencontrera le bonheur. Jouffroy lui-même a des paroles dédaigneuses pour les doctrines qui, comme la morale chrétienne, promettent dans l'autre vie une récompense à la vertu : «.... la doctrine qui conseille à l'homme d'être vertueux pour gagner les récompenses d'une autre vie, cette autre forme de l'égoïsme, impUque le même cercle vicieux, et ne diffère de la précédente que pour être plus grossièrement intéressée; les partisans de cette doctrine sont les Benthamistes de la vertu » (I, 400). C'est, a-t-on dit, comme un placement usuraire. Ainsi qu'il devait arriver, les disciples n'ont pas manqué d'exagérer la doctrine du maître, et c'est devenu une maxime courante que la moralité commence au moment où l'agent moral a fait entièrement abnégation de lui-même. Entre la nature inférieure et la nature supérieure, il n'y a plus seulement différence, mais conflit et opposition radicale. Non seulement la moralité n'implique pas, mais il semble qu'elle exclut le bonheur. La nature et la raison sont en guerre Tune avec l'autre. Il resterait cependant à concevoir ce que pourrait être un sacrifice qui ne sei-virait à rien et ne profiterait à personne; et si une telle conception est évidemment absurde, il s'ensuit qu'on ne peut définir le sacrifice luimême sans faire intervenir l'idée d'un intérêt ou d'un profit, d'une utilité quelconque. Le sacrifice en soi, l'abnégation absolue tels que les réclame l'Éclectisme sont des non-sens. Il faut avoir le courage de dire qu'on ne sacrifie jamais un intérêt qu'à un intérêt supérieur, et que le suprême intérêt
de l'homme est le suprême bien. C'est ce que les stoïciens avaient très bien vu quand ils disaient que le caractère du bien c'est d'être utile, wosXsïv, de même que le propre de la chaleur est de chauffer (Diog. Laert., VII, 103). On n'a jamais eu dans l'antiquité cette idée singulière de séparer et d'opposer radicalement le bien et l'utile. D'ailleurs les Éclectiques souscrivent ordinairement à cette pensée de Kant qu'il ne s'est jamais accompli dans le monde un réel acte vraiment moral, c'est-à-dire inspiré uniquement par l'idée abstraite du Devoir. D'où il suit, car il n'y a pas lieu d'attendre de l'avenir ce que le passé n'a pas donné, que le but assigné à l'homme est parfaitement inaccessible.
Dès lors quelle est cette morale, et pourquoi l'enseignet-on à la jeunesse? Elle ne saurait convenir qu'à des héros, qu'à des saints ; mais on devrait se rappeler qu'on s'adresse à des hommes. Nous ne songeons à méconnaître ni la générosité, ni l'élévation, ni la noblesse d'âme des défenseurs de la morale éclectique; mais pour avoir placé le but trop haut, elle fa manqué. La morale éclectique est une morale surhumaine. C'est d'une morale humaine que nous aurions besoin. Tel qu'il se présente encore aujourd'hui dans les livres destinés à l'éducation de la jeunesse, l'Éclectisme renchérit en austérité et en sévérité sur la morale stoïcienne et sur la morale chrétienne.
Cicéron, suivant ses modèles grecs dans le De officiis, après avoir traité de l'honnête, consacre tout un hvre à l'utile, et un troisième aux rapports de l'utile et de l'honnête. De même la morale chrétienne distingue deux degrés dans la perfection morale. Sans doute les héros et les saints pratiquent le renoncement absolu; le royaume de Dieu n'est pas de ce monde. Mais d'abord, ce sacrifice doit être récompensé par la béatitude dans la vie future, et, d'autre part, le Christianisme a bien compris qu'une telle doctrine n'était pas à la portée de tout le monde. Au-dessous de ce degré supérieur il a admis une morale plus accessible à la faiblesse humaine, et cette morale il l'a purement et simplement empruntée aux anciens, soit qu'avec saint Ambroise * il s'approprie le De officiis
1. Voir la belle étude de M. Thamin, Saint Ambroise et la morale chrétienne au IV^ siècle, Paris, 1895.
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de Cicéron, soit qu'avec saint Thomas il fasse sienne la doctrine d'Aristote qu'il enseigne encore aujourd'hui. L'Éclectisme, au contraire, en séparant violemment le bien moral et le bonheur, se met véritablement en dehors de l'humanité. La morale qu'il enseigne peut bien, par ses subtihtés et son raffinement, séduire quelques beaux esprits, elle ne saurait, en raison de ses exagérations, avoir aucune influence pratique. Le premier soin des jeunes gens à qui on l'enseigne, lorsqu'ils sont aux prises avec les réalités de la vie, est de l'oublier ou d'en sourire. On pourrait dire de cette morale ce que Pascal disait de la vertu stoïque (Entretien de Pascal avec M. de Sacy) : « Qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, le front ridé et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne silence et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme capable d'effrayer les enfants... » A l'enconlre de Socrate, dont cependant il invoque volontiers l'autorité, l'Eclectisme a fait monter la morale de la terre vers le ciel : il faudrait une fois encore l'en faire descendre.
La discussion de la morale du sentiment est une des nouveautés de l'Éclectisme. On ne trouve rien de pareil dans les livres de morale de l'antiquité ; c'est seulement chez les philosophes écossais du xviii" siècle qu'on la voit apparaître pour la première fois. A vrai dire, le sens de ce mot n'est pas toujours très précis, ou plutôt on désigne sous ce nom plusieurs conceptions assez différentes. La plus connue est celle qui porte le nom d'Adam Smith, la théorie de la sympathie et du spectateur impartial. Jouffroy l'a en quelque sorte popularisée en la résumant, et sans contester qu'elle soit assez curieuse, il semble bien qu'on en ait surfait la valeur ou l'importance. Réduite à ce qu'elle a d'essentiel, cette doctrine repose sur un principe inventé au xviii* siècle par les philosophes anglais ou écossais, adopté sans discussion, aussi bien par l'Éclectisme que par le Positivisme qui s'est borné à lui donner le nom nouveau et barbare d'al-
truisme; cette doctrine pose en principe qu'il y a un sentiment naturel au cœur de l'homme, une disposition innée qui le porte à aimer son semblable ; et cet instinct, tendance ou penchant primitif, est présenté comme aussi primordial et irréductible que l'instinct même de conservation ou l'amour de soi. Cette thèse est acceptée à peu près sans exception par tous les systèmes modernes. Elle n'est cependant pas aussi évidente qu'elle le paraît, et, avant d'accorder une telle prémisse, un peu de réflexion et de critique seraient nécessaires. Sans reprendre les idées de Hobbes et de Spinoza, qui sont tout opposées, sans remonter jusqu'à La Rochefoucauld, à Helvétius et à nos philosophes français du xviii« siècle, qui expliquent tout autrement les soi-disant inclinations bienveillantes de la nature humaine, il ne paraît pas qu'à observer impartialement les faits, à voir comment les hommes se conduisent les uns envers les autres, soit à l'état primitif, soit dans les circonstances exceptionnelles où le lien social est relâché et où l'état de nature reparaît, l'homme soit natureUement l'ami de l'homme. C'est bien plutôt le contraire qui paraît vrai, et la formule en question est digne de rejoindre les fadaises sentimentales, comme la fameuse maxime que l'homme est bon au sortir des mains
de la nature.
Il est assez remarquable que ce penchant soi-disant primitif ait échappé à l'analyse pourtant pénétrante et ordinairement exacte des anciens. Ils n'en font jamais mention. Bien plus, il suffit d'un peu d'attention pour voir qu'historiquement l'idée de la sympathie a précédé le sentiment de la sympathie. L'expression même de sympathie a été employée pour la première fois par les Stoïciens. Ils en ont développé l'idée avec la plus grande précision. C'est de leur esprit que s'inspire le vers si souvent cité de Térence. Cependant on s'accorde à reconnaître que le sentiment proprement dit de la bienveillance, en dehors de toute réflexion et de tout raisonnement, que surtout la charité n'est apparue dans le monde qu'avec le Christianisme. Il y aurait donc lieu de se demander si les sentiments bienveillants qui font aujourd'hui partie, nul ne le conteste, de la conscience moderne, au lieu d'être un instinct, une possession naturelle de l'âme humaine, ne
sont pas au contraire une conquête assez lentement accomplie, soit par le développement régulier de la pensée rationnelle, soit de toute autre manière dont on voudra l'expliquer. Il se pourrait qu'il y eût une illusion analogue à celle que nous avons déjà rencontrée en parlant de la morale de l'intérêt.
On a vu comment, interrogeant le sens commun, c'est-àdire l'ensemble d'opinions et d'idées que s'est formé l'esprit moderne sous l'influence du Christianisme et de la tradition, l'Éclectisme, après Kant, y rencontrant l'obligation qui fait désormais partie intégrante de la conscience moderne, a détaché cette idée en la prenant pour primitive et a essayé d'en faire le principe d'une morale rationnelle. On pourrait se demander si, de la même façon, rencontrant dans la con science actuelle le sentiment de la sympathie qui en est inséparable, les philosophes écossais n'ont pas essayé de fonder une morale sur un sentiment qui leur a paru primitif alors qu'il était surtout d'origine chrétienne. Mais ce n'est pas ici le lieu de discuter à fond une question de cette importance. Nous avons voulu seulement montrer qu'il y a là un problème méconnu par l'Éclectisme, ou, comme il arrive souvent, trop légèrement traité par lui. Il n'est que juste d'ajouter que l'école positiviste et bien d'autres encourent le môme reproche.
Quoi qu'il en soit, l'Éclectisme tient pour certain que la sympathie de l'homme pour Thomme est un penchant primordial. Il lui rend hommage et la traite avec faveur. Il consent même à lui faire une place. La critique porte uniquement sur ce point que le sentiment ne saurait servir à fonder une doctrine morale. Mais quelle est au juste la place qu'on lui fait? On accorde que, comme l'intérêt, il peut bien inspirer certaines actions humaines, mais ces actions n'ont rien de moral. En d'autres termes, si on lui fait une place dans la vie, il n'en a pas dans la morale. En effet une action n'est morale que si elle est inspirée exclusivement par l'idée de Tordre universel, et de même que le moindre retour sur soi-même suffit à lui enlever son caractère de désintéressement, le moindre élan du cœur lui fait perdre son caractère moral. La moralité perdrait tout ce que
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gagnerait la bonté. L'Éclectisme n'insiste pas volontiers sur ces conséquences pourtant nécessaires de ses principes. Cependant il faut bien qu'il en arrive à considérer comme une forme de l'égoïsme la théorie qui prescrit de prendre plaisir à rendre service à autrui.
Une autre forme de la morale du sentiment est celle qui explique toutes les notions morales par l'amour du bien. Comme la précédente, et plus encore peut-être, elle est célébrée avec éloquence, mais éconduite pour les mêmes raisons ; pour faire le bien, il ne faut pas l'aimer. L'homme vertueux ne doit toujours s'inspirer que d'un principe purement rationnel. On n'examine pas la question de savoir si, comme le pensait Spinoza , un vrai rationaliste cependant , l'ame humaine n'est pas faite de telle sorte qu'elle n'agisse jamais sous l'influence d'une pure idée et que toute idée donnée doive, pour être active, revêtir la forme d'un sentiment. Même, chose curieuse, certains éclectiques se rangeraient volontiers à l'avis de Spinoza. Il en résulterait, l'acte moral étant, par définition, ce qui n'est inspiré que par l'idée de la loi, qu'il est radicalement impossible à l'homme d'accomplir un seul acte vraiment moral. Mais c'est là une conséquence qu'on préfère ne pas voir. Du moins on n'y insiste pas. L'Éclectisme dissimule souvent l'incertitude de ses doctrines sous le vague des formules.
On n'aime pas à dire que ce n'est pas faire le bien que de le faire par bonté. Cependant c'est l'excellent Joufl'roy qui a écrit cette page* : « A cette classe de systèmes égoïstes s'en rattache un qui mérite une mention particuHère : c'est celui de ces philosophes qui, ayant observé que, de toutes les émotions agréables, celle qui suit l'accomplissement du devoir est à la fois la plus douce et celle qu'il est le plus en notre pouvoir de nous donner et le moins au pouvoir des autres de nous enlever, ont pensé que le meilleur moyen d'être heureux était de rechercher avant tout cette émotion, et, pour l'obtenir, de sacrifier, s'il le fallait, toutes les autres. Il est arrivé plus d'une fois dans les siècles d'égoisme qu'un tel système ait valu à ses auteurs la réputation de restaurateurs et de ven-