‹ Etudes de philosophie greeque & latineChapitre 13 sur 20 · I., ibid · texte numérisé non relu

I., ibid

top/i., XII, 8; Génér* et corrupL^ II, 10,

48i ÉTUDES DE PHILOSOPHIE.

contingents sont soumis à la génération et à la corruption. Des effets différents veulent des causes différentes. Ce n'est donc pas le mouvement circulaire et continu^ toujours semblable à lui-même, qui est la cause de la périodicité dans la génération et dans la corruption, c'est-à-dire de la variété dans le monde. Cette cause/ c'est TincUnaison oblique des planètes (4). Ainsi, le soleil, selon qu'il se rapproche ou s'éloigne, seconde ou cesse de seconder l'action de la chaleur naturelle des êtres, et produit alternativement ici-bas la naissance et la mort (S). — En second lieu, les planètes doivent avoir des mouvements propres, afin que tous les astres participent au bien absolu, et que Tordre lègne dans le ciel. C'est à tort que l'on considère les astres comme des corps inertes, ou des unités mathématiques, soumises, il est vrai, à de certaines lois, mais tout à fait inanimées. Ce sont des êtres vivants, qui accomplissent des actions dans un but déterminé. A ce point de vue^ tout ce qui se passe dans le ciel s'explique selon la raison (3).

En effet, le moteur immobile, qui possède par lui-même le bien, en jouit sans avoir besoin de Tacheter par le mouvement et par l'action. L'être qui vient immédiatement après s'élève à la jouissance du bien par une action simple et unique. Mais à mesure que les êtres s'éloignent du premier principe, ce n'est qu'au prix d'actions plus nombreuses et de mouvements plus compliqués qu'ils parviennent à la conquête du bien. Voilà pourquoi les planètes, plus

(i) Génér. et corrupL, II, 10; Métaph., XH, 6.

(2) Génér. etcorrupt., H, 10, <1.

(3) Du ciel, n, 41

éloignées du premier moteur que les étoiles fixes, out des mouvements particuliers et variés. D'ailleurs, il y a dans la sphère supérieure une multitude innombrable d^étoiles; au contraire, il n*7 a qu'un seul astre dans chacune des sphères inférieures. Pour compenser cette différence, pour établir dans toute l'étendue du ciel l'harmonie et Téquilibre, la nature, pendant qu'elle n'accordait qu'un seul mouvement à la sphère des étoiles fixes, a donné aux sphères qui ne portent qu'un astre des mouvements divers (1).

En tant qu'elles sont emportées par le mouvement général du monde, les planètes ont pour principe moteur le premier ciel. Mais leur mouvement propre étant, non plus unique et continu, mais divers et périodique, cet effet différent doit être attribué à une cause différente. Le mouvement étemel est imprimé par un être éternel; le mouvement unique, par un être unique. D'ailleurs, la première cause motrice est différente pour les différents êtres (SI). L'être qui imprime à chaque planète son mouvement particulier sera donc une essence particulière, immobile en soi et étemelle; telle est, en effet, la nature des astres (3). C'est donc l'essence de chaque planète, son àme ; car l'essence de l'être animé, c'est son âme (4) ; c'est donc sa nature propre qui est le principe de son mouvement propre. C'est par conséquent la nature propre du soleil qui l'incline sur récliptique et le rapproche de la terre; c'est donc elle qui; par le frottement de cet astre sur les couches supé

(1) Du ciel, II, 42.

(2) Métaph,, XII, 4.

{3)Ibid.,8.

(4) Voir ci-dessus, § ji.

rieures de Tadr, accroît la chaleur du feu placé dans cette région^ en repoussant les parties lourdes et froides vers le centre^ et en aecumulant à la circonférence les parties légères et chaudes (1). C^est donc la nature qui produit la transformation en cercle des éléments simples, et qui ramène périodiquement à la surface de la terre la génération et la corruption^ la naissance et la mort (S).

Tous les astres meuvent à titre de cause finale. Tout mouvement existe à cause des astres et en vue d^un de ces corps divins qui sont dans le ciel (3). Mais, on vient de le voir^ les planètes meuvent d^une façon plus directe. Le soleil^ par le frottement au contact^ produit le mouvement, la chaleur^ la vie. Et quand il opère de tels effets, le soleil agit en vertu de son essence étemelle; il agit, en verlu de sa nature qui le meut^ sur des éléments et des êtres qui, de leur côté, ont leur nature^ laquelle les meut quant à Tessence, ou dans les catégories dé la qualité, de la quantité ou du lieu (4). Toute vie propre, soit dans les planètes, soit dans les êtres contingents, a donc pour cause la nature.

Eh finissant, si je rappelle ici que Téther se meut en cercle et éternellement par Tenergie de sa nature; si je rappelle que la nature a refusé les organes de la locomotion aux étoiles fixes vouées à Timmobilité ; qu'elle a, au contraire, animé les planètes de mouvements divers ; qu'elle à compensé Timmobilité des premières par le nombre, la rareté des secondes par le mouvement, et qu'elle a voulu,

(^) MétéoroL, I, 3.

(2) Génér. et corrupt., Il, 12.

(3) Métaph., XII, 8.

(4) Mélaph.y XH, 2.

en agisant ainsi^ mettre dans le monde tout entier Tordre^ la vie et l'équilibre, n'aurai-je pas montré que le véritable principe actif et créateur dans Aristote^ c^est la nature?

§ XI. — Dieu, moteur immobile de l'univers; ses rapports avec la

nature , ses attributs, ses caractères.

11 y a, npus Tavons vu, un être éternellement mû d'un mouvement continu, et ce mouvement est le mouvement circulaire; le raisonnement le prouve. Inobservation le proclame. Cet être, c'est le premier ciel, Téther. Le premier ciel est donc étemel, et il communique son mouvement à tout le reste (1).

Le premier ciel meut; c'est un moteur. Mjtis il est mû. Or, dans le mouvement, il y a nécessairement trois sortes d'êtres, le mobile, le moteur mû et le moteur qui meut sans être mû. Ainsi, au-dessus du premier ciel il y a une substance éternelle, toujours en acte et immobile (2).

Cette substance est en acte. Qu'il y ait, en efTet, une cause motrice ou efBciente, mais que cette cause ne soit pas en acte, il n'y aura pas de mouvement, car ce qui est en puissance J)eut n'agir pas. C'est pourquoi il est inutile d'admettre des essences éternelles, comme font les partisans des idées, parce que, outre ces idées, il faut un principe capable d'opérer le changement. Bien plus : que la substance éternelle sait en acte, mais que son essence soit la puissance, le mouvement n'aura pas lieu. En effet, le mouvement est éternel, ou il n'est pas (3). Si l'essence du prin-

(0 Métaph., XII, 7.

(2) Ibid., ibid.; De l'Ame, III, 10, § 6; Phys., VIU, 8.

(3) Voir le paragraphe précédent.

cipe moteur est la puissance^ ou bien il ne passera à l'acte qu'à un certain moment, ou il n'y passera pas : dans le premier cas le mouveâient commencera^ ce qui est impossible; dans le second, il n'aura pas lieu. Mais la puissance n'est-elle donc pas antérieure à Tacte? N'est-il pas vrai que l'acte présuppose toujours la puissance^ tandis que la puissance ne passe pas nécessairement à l'acte (4) ? Sans doute, la puissance est antérieure à l'acte pour un seul individu: l'individu a la science en puissance avant de la posséder réellement (2). Mais il n'en est pas de même pour les principes. Si tout est en puissance, rien n'est; et si rien n'est, rien ne sera. Ce qui est en puissance peut rester en puissance et ne se réaliser jamais. Ce n'est do^c qu'en un sens, en ce qui touche les individus, que la puissance précède l'acte. Mais, dans la sphère des principes^ l'acte est antérieur. Il est donc nécessaire d'admettre un principe du mouvement dont l'essence soit l'acte mème^ l'acte pur, l'acte éternel (3).

Ce principe est immobile ; il ne saurait être mû ni par un autre ni par lui-même. Supposons qu'il soit mû par un autre : cet autre, s'il n'est pas immobile, sera à son tour mû par un autre , et la chaîne des moteurs se déroulera indéfiniment sans que l'esprit entrouve le premier anneau. Or, voilà qui est absurde : dans une série infinie^ il n'y a pas de premier terme où l'on se puisse arrêter (4), et s'il n*y a rien de premier, il n'y a vraiment pas de cause (5) . Que si

(4) Métaph,, XII, T.

(2) De r Ame, 111,7,^1.

(3) Métaph.,\\\yl,

(4) Phys,, VIIU 5.

(5) Métaph.^ II, 2.

le premier moteur se meut lui-même, voyez ce qui en résultera. Tout ce qui se meut est continu. Si le premier moteur se meut^ il se meut tout entier^ d'un mouvement total, continu^ indivisible^ de sorte qu'en lui tout meut et tout estmû, et qu'il est au même instant altérant et altéré, actif et passif : première contradiction (1). — Si le premier moteur se meut^ il est eu mouvement. Le mouvement^ avons-nous dit (2), n'est pas l'acte; c'est un acte imparfait, un simple acheminement à Vacte ; c*est l'actualité du possible en tant que possible. Si le premier moteur se meut^ il est donc en puissance. Mais un moteur doit être en acte : ce qui réchauffe, c'est ce qui est chaud en acte : ce qui engendre, c'est ce qui possède déjà la forme. Par conséquent, si le premier moteur est mû^ il est au même instant en puissance et en acte; or^ nous avons vu qu'il est par essence l'acte pur : seconde contradiction (3) . — Enfin, si le premier moteur se meut lui-même^ toutes ses parties meuvent toutes ses parties. Mais alors aucune de ces parties n'est la première, il n'y a pas en lui de premier moteur, et par conséquent pas de cause de mouvement; car ce qui est cause doit toujours être premier, et ce qui meut le premier est cause à un plus haut degré que ce qui meut après lui ; si donc le premier moteur se meut lui-même, il n*y a pas en lui de premier moteur : troisième contradiction. — Par où l'on voit que., ne pouvant être mû par une cause étrangère, ni se mouvoir lui-même, le premier moteur est essentiellement immobile (4).

ii) Fhy8.,MlUb.

(2) Ci-dessus, § I.

(3) Phys., VIII, 5; Mtflaph., XU, 7.

(4) Phys,, VIII, 5; Métaph.. XU. passini.

Hais d^ quelle manière Je moteur immobile imprime-t-il le mouYemeni ? Et d'abord^ entre un moteur absolument immobile et ce qui est mû, nul eônta^t n'est possible. Il n-y a proprenaent contact qu*entre deux objets qui occupent une position dans le lieu et qui, distinct»^ quant à retendue^ ont cependant certaines extrémités communes (\). Ov^ de tels objets agissent forcément Fun sur Tautre; ils sont réciproquement actifs et passifs, Majs agir^ c'est mon* voir; pâtir, c'est être mè. Il s'ensuit de là que le premier moteur n*exerce sur le mobile aucune action au contact^ aucune action mécanique. Que l'on y songe : toute action au contact ou mécanique se produit de matière à matière, et tout moteur qui meut de matière à matière agitât pâtit. £Qeffét> toute actioa de ce genre implique une réaction de la part du mobile : le tranchant de l'outil est émoussé par le corps coupé ; le feu est refroidi par Tobjet qu'il réchauffe; le médiean^nt et Valimientsont modifiés par les organes qu'ils modifient* Mais c'est que de tels moteurs sont des moteurs derniers ou intermédiaires, qui présupposent toujours un moteur premier ou un principe. Or, dans toute série, le principe, le premier moteur n^agit jamais de matière à matière et ne saurait pâtir : l'homme coupe ou réchauffe sans être coupé ni réchauffé, le médecin gu^it sans être guéri. Ainsi le premier moteur immobile ne meut pasr le moteur mû par impulsion mécanique (^). D'ailleurs, une autre raison s'y oppose. H y a dans les êtres une puissance, une force d'inertie et d'immobilité, comme il y a une force, une puissance de mouvement. Deux objets doués

('l) Génér, et corrupt.y I, 6. 7.

(2) Ibid., I, 6, 7.

d^une égale force dinertie et d'immobilité se font équilibre et demeurent immobiles. Pour que le mouvement commence par impulsion^ il faut donc que le moteur immobile se meuve le premier. Bien plus, deux puissances de nâouvoir, égales entre elles, se feraient équilibre. Le motenr premier ne peut donc mouvoir qu'à la condition qu'il y ait en lui plus de mouvement que dans le mobile. Mais sa nature veut qu'il soit immobile ; il ne meut donc pas par impulsion (I).

Il meut le monde et le touche sans être touché^ comme ta cause d'une affection émeut notre âme. Ne disons-nous pas quelquefois que celui qui nous afflige nous touche, et quil n'est ni ému, ni touché (2)? Ainsi fait Tètre immobile; il meut comme objet de l'amour. L'objet del'amour, c'est le désirable et l'intelligible. Ces! l'intelligible, parce que nous ne désirons une chose qu'après avoir connu sa beauté: c'est te désirable, parce que le beau que cherche l'amour est l'objet premier du désir et de la volonté. L'intelligible est conçu par l'intelligence ; le désirable est désiré parce qu'il est îonçu. Ce qui est dans Tordre du désirable est donc inletliphie en soi, et le premier désirable forme, avec le premier ntellîgible, un seul et même principe, essence simple, acuelle, première (3).

Or, le désirable et l'intelligible meuvent sans être mus (4). ^'intelligible meut d'abord l'intelligence, et par intelligence m n'entend ici ni la sensation incapable de dépasser le fait

(VjMouvem. desanimaua'j III. Voyez la note de M. B. Saint-Hilairc, page !247, de sa ira d.. au § 8.

(2) Génér, etcorrupl.^ I, 6.

(3) Mélaph., XII, 7.

(4) Ibïd.

et d'aller jusqu'à la cause (1)> ni rimaginalion qui esl tantôt vraie; tantôt fausse, tandis que rintelligence est toujours droite, toujours vrai^ (2). L'intelligence subit la première Faction du moteur immobile; elle est donc, après lui) le premier principe (3). Toutefois, il n*est pas dans sa nature de produire le mouvement : elle ne peut que montrera rame l^objet beau et bon, digne de désir et d'amour. Mais par là elle éveille Vappétit qui, à son tour, excite et meut le mobile (4). Et cet appétit n*est pas un élan désordonné, un mouvement instinctif de la nature, sans réflexion et sans choix. L*appétit aveugle n*a rien de commun avec rintelligence, contre laquelle il est en révolte (&). Non: Tappétit qui a son objet premier dans la beauté intelligible est essentiellement intelligent et sage ; il obéit à la raison; il se nomme volonté (6). Cette volonté éclairée porte le monde vers son principe (7). Pour mouvoir, il suflBt à celui-ci d'être conçu, désiré, aimé; il lui suffit d'être beau. Voilà comment il est à la fois éternellement immobile et cause de l'éternel mouvement. Tel est le principe auquel sont suspendus le ciel et toute la nature (8).

Sans ce principe, point de mouvement, et par conséquent ni génération, ni destruction, nulle existence, nulle vie dans le monde. Il est la cause par qui tout se meut, sans qui rien ne serait mû. D'une telle cause on dit qu'elle est

(0 Dern.amlyt.^ 1,34, § 4.

(2) De VAme, HI, 3, § 8.

(3) Métapk,, XII, 7.

(4) De VAme, HI, 40, § 2, 3.

(5) Ibid., 3,

(6)Ibid., 9, 3; MO, §3

(7) Métaph,, XII, 7. •

(8) Ibid.

aécessaire (I). Le premier moteur est nécessaire, en tant ç[u'al)solue condition du bien: à ce titre, il est le bien (2). U est encore le bien parce qu'il est premier, et que ce qui est premier est toujours excellent (3). S'il y a un être qui soit premier, éternel, indépendant, il serait surprenant en vérité qae ces perfections ne lui vinssent pas de ce qu'il est le bien lui-même (4). Ce qui est principe en toute chose, c'est, par.

excellence,lebien(5).Maistoutcequi est bien en soi-même et par essence, est un but, car c'est en vue dû bien que tout Sj3 produit ou existe (6). Le moteur premier est le bien; il est donc le but du monde, il est la vraie cause finale qui ne se peut trouver que parmi les êtres immobiles (7).

Le principe du mouvement, le but ou la fin du mouvement, et Tessence ou la forme de Têtre, ne sont qu'une seule et même chose. Le but, c'est Tacte, et l'acte c'est la forme de l'être (8). Il se meut vers un but, et ce but, c'est son essence même ; il s'efTorce alors de devenir une forme achevée, une réalité parfaite, une entéléchie. Dans la réalité parfaite, dans l'entéléchie réside la raison de ce qui est en puissance (9). A ce point de vue, l'être immobile qui est le principe moteur et la cause finale ou lehut du monde, est aussi la forme, l'essence même, en un mot, la suprême entéléchie à laquelle tendent et aspirent tous les êtres. Par-

(4) Métaph., V, 6.

(2) Ibid., XII, 7.

(3) Ibid.

(4) Ibid., XIV. 4.

(5) Ibid., I, 3; XII, 40. Ka(Toi èv âiraai xô i&àXiaxa àyaOèvàpxi^.

(6) Ibid., III, 2.

(7) Ibid., XII, 7. '

(8) Ibid., 5.

(9) De V Ame, II, 4, §3; Ibid,, ?,§ 13.

ticiper de Téternel et du divin, tel est le désir dont toute la nature est agitée (< ). La pure actualité de Têtre qui se suffit à lui-même (2), et qui possède par lui-même le bien parce qu1l est le bien lui-môme, voilà la forme dernière, Tessence que voudrait revêtir tout ce qui naît, tout ce qui est, toutce qui se meut. Mais ce terme de leur mouvement,les' .êtres y marchent sans l'atteindre jamais. Ils en approchent seulement les uns plus, les autres moins (3). Le premier ciel imite au plus haut degré l'acte éternel et immobile par réternelle continuité de son mouvement autour de la terre, son centre fixe (4). Mais dès là qu*il est en mouvement, il change, sinon quant à Tessence, au moins quant au lieu (5). Il y a donc en lui de la puissance (6), car si le mouvement est un acte, ce n*est que Tacte imparfait de ce qui est en puissance (7), et qui a de la matière (8), tandis que l'être premier est absolument en acteet^ans matière (9). En sorte que le premier ciel qui vise à Féternité, n'arrive qu'à la parfaite continuité et demeure en deçà de son but et de sa forme suprêmes. Le ciel des planètes revêt à un degré moindre encore la forme de Tacte pur; il la réalise non plus par l'uniforme continuité, mais par cette uniformité variée qui est la périodicité (10). Enfin, les êtres périssables,

i'I) De VAme, lll, 4, § 2; Métaph, XII, 7.

(2) Métaph., XIV, 4.

e3) De V Ame, 111, 4, §2.

(ik) Du ciel, U, 42, U.

(6) Métaph.,\\\,l,

(6) Ibîd.

(7)Il)iil.,XIl, 9; Phys., 111, 1.

(8) Métaph., XI, 5.

{iO) Voir le paragraphe prccédoiit.

non moins épris que les substances sensibles étemelles de la beauté de Têtreimmobile, non moins désireux dégoûter le bonheur dont il jouit^ les êtres périssables essayent de se perpétuer dans un autre ôtre semblable à eux ; mais s'il les continue, cet être ne leur est cependant identique que par l'espèce seulement et non parla substance, et d'ailleurs, il doit périr à son tour (<).

Le mobile, il est vrai, conçoit Tintelligible au moyen de Tintelligence. ^intelligence, en saisissant l'intelligible, se pense elle-même. Il y a identité entre Tintelligence et .rintelligible. Ainsi, en tant que le mobile pense le moteur, il se confond avec lui comme l'intelligence se confond avec rintelligible (2). N'y a-t-il donc, en ce sens, aucune différence entre le moteur et le mobile? Ne le croyons pas. Si ridentité était parfaite, en même temps que le mobile pense le moteur, le moteur, de son côté, penserait le mobile ; or, il ne le connaît pas ; il ne doit pas le connaître ; sa dignité le lui défend : à connaître le monde, l'être premier dérogerait (3). Si l'identité était parfaite, le moteur serait l'acte, l'essence même du mQbile, c'est-à-dire son âme ; car l'essence d'un être, son acte, sa réalité achevée, c'est son âme (4). Mais l'âme est quelque chose du corps, inséparable du corps, comme la forme est inséparable de la matière. L'intelligence, au contraire, est par essence séparée de l'être, et quand elle est dans l'homme, elle y vient du dehors, comme une substance â part, comme un autre genre d'âme. Pour comble de différence, tandis que

(4) De VAme, II, 4, § 2.

(2) Métaph., XII, 7,

(3) Ibid., 9.

ikTDeVAme.'U, 4, § 4.

rame estrentéléchie du corps, rintelligence n'est Tentéléchie ni du corps ni d'aucune de ses parties (1). Il n'appartient qu'à rintelligence de posséder éternellement Vinlelligible. Ce suprême bonheur, nous n'y atteignons que par instants (2). L'éternelle poursuite du mobile le laisse éternellement suspendu à la beauté du moteur (3), et toujours séparé de lui (4). Sans doute, le bien est pour le monde une fin excellente, une forme parfaite, mais une forme connue, désirée, aimée, cherchée (5), encore plus que conquise et réellement possédée .

Le bien est intelligible; il est l'objet de la pensée du mobile. Est-ce à dire pour cela qu'il n'ait, d'autre réalité que celle d'une idée, d'un universel? Mais l'idée n'est qu'une forme, et le bien est une substance; il est la première de toutes les substances (6), et le bien ne fait qu'une seule et même chose avec la substance du bien (7). Comment le bien , substance première , serait-il l'universel simple attribut commun à plusieurs êtres et destitué de toute réalité propre (8)? Le bien, c'est le moteur, la cause éternelle du mouvement; mais l'idée n'est pas une cause, et s'il n'y a que les idées, rien ne se produira (9). Le bien n'est donc pas l'idée abstraite du bien. 11 n'est pas davantage l'idée de l'être ou l'idée de l'un, autres universanx,

(4) Voir ci-dessus, § IX.)

(2) Métaph., XII, 7, 9.

(3)Ibid.,7.

(4) Ibid., 9. :0. <S>Xo Ti (xè eî).

(b) IbJd., 7. Tô ôpexTûv.... tô vovirëv.... gpû[jLEvov,

(6) Méth., XII, 7.. ;

(7) Ibid., VII, 6. *

(8) Ibid., III 6. . ■ •

(9) Ibid, I, 7; XII, 5.

sans existence substaDtielle^ quand on les considère audessus et en dehors des êtres particuliers (I). Il n'est pas non plus Tunité, si Ton enten.d par là une mesure commune à plusieurs êtres; cette espèce d'unité est profondément distincte de la simplicité qui se rencontre dans la substance première^ en tant qu'elle est identique à ellemême (2) . Le bien est intelligible comme Tidée; mais, de plus que ridée^ il est une cause, un principe. L'idée est conçue^ pensée : le bien se fait penser. Par sa beauté, il sollicite l'intelligence, il réveille, il Tattire à lui, il la meut, et, par Tintelligence, il éveille, attire et meut la volonté ou appétit raisonnable (3). Nul ne pense à penser sa première pensée; nul ne veut vouloir sa première volonté; ce qui donne à l'intelligence son premier élan, à la volonté son premier branle, ce n'est ni Tintelligence, ni la volonté*: c'est un principe meilleur, plus élevé. Or, au dessus de la science et de la pensée, il n'y a que le bien, il n'y a que Dieu (4). Entre le bien et l'idée abstraite du bien, il y a donc toute la différence qui sépare un attribut d'une substance, une forme d'un être, un objet d'une cause.

L'homme fait partie du monde.- Lui aussi, il conçoit le bien en tant qu'intelligible; il le désire, il Taime, il y tend (5). Il parvient quelquefois à en jouir au sein de la contemplation et par le pur exercice de la pensée (6). Mais le bien intelligible, le bien objet et but de l'intelligence, ne se confond pas avec le bien que réalisent nos ac-

(2) Ibid., XII, 7.

(3) Ci-dessus, même paragraphe.

(4) Morale à Eudème, VII, U.

(5) Métaph., XU, 7, 9.

(6) Ibid.

tioDs(1).Le bien se rencontre dans les diverses catégories; on le doit entendre de diverses façons (2) . Le bien, substance première, identique à lui-môme et identique au beau, le bien, séparé des choses sensibles, nécessaire, immuable, éternel, ce bien est absolument immobile (3). L'intelligence humaine ne le pense pas toujours; mais quand elle s'élève jusqu'à lui, quand elle le saisit, elle le saisit dans un instant indivisible (4); elle le contemple alors et le possède. A ce moment, et tant qu'il dure, eHe est en acte, elle est parfaite; mais elle est immobile comme son immobile objet (5) . Dans les régions de Tintelligible, nulle délibération, nulle action, nul mouvement. Là, rintelligence s'arrête dans son objet et dans sa fin suprêmes. Elle y demeurerait si elle était l'intelligible lui-même; elle y serait éternellement en acte comme l'acte étemel, si les passions, les maladies, la fatigue, le sommeil ne l'en faisaient descendre (6). Mais, éprise de l'immobile qui seul est éternel, l'intelligence spéculative est étrangère au monde de la pratique et de Taction (7). Elle laisse à l'intelligence pratique le soin d'y poursuivre, discerner et choisir à l'aide du raisonnement dialectique et de l'opinion, et sous ses formes contingentes. Futile, ce bien d'aujourd'hui, qui sera un mal demain (8). L'utile réside dans

(1) Grandes morales^ I, 35.

(î) Ibid., ï, I ; Morale à Eud., I, 4, 8.

(3) Métaph., XII, 7 et passim.

(4) Met., XH, 7, et passim.

(5) De VAme, I, 4, § 14; 3, § M (V. ci-dessus, § IX)

(6) Ibid., UI, 3, § ^5.

(7) Ibid., 9, §.7.

(8) Ibid.; Grandes mor.^ h 35.

les choses en mouvement ; il se présente tantôt comme un objet à fuir, tantôt comme une fin à poursuivre, et, dans ce cas, il s'achète par le mouvement (1). L'intelligence spéculative ne* pense pas ujx tel objet. Le bien en soi qu'elle conçoit n^est donc pas Tutile. Il n*est pas non plus ce bien que Ton nomme bien moral ou vertu. Le bien en soi est au-dessus de la vertu, et il est immobile (2) tandis que la vertu naît et se manifeste par le mouvement et par l'action (3) . Enfin, le bien en soi n'est ni le type ni la mesure du bien moral : ce type, cette mesure, c'est la droite raison du sage entrant en acte et s' exerçant selon, la nature à l'heure où abdiquent et se taisent les passions (4).

Le bien en soi n'est conçu que par l'intelligence. Les animaux inférieurs sont dépourvus d'intelligence (5) : ils n'aspirent donc pas directement au bien en soi. Us uq sauraient non plus tendre au bien moral connu des êtres raisonnables capables de choisir, mais non des puissances sans raison qui ne peuvent qu'un seul contraire (6). Ils n'ont que le désir, et, avec le désir, l'imagination qu'il présuppose. Encore la sensation, l'imagination et le désir no sont-ils, chez certains animaux, que d'une manière indéterminée (7). Guidés par ces vagues lueurs de l'instinct, ils vont où les pousse la nature, c'est-à-dire à leur forme achevée, à leur activité parfaite (8), à cet état de chaque

(4) Grandes mor., 1, 35; De VAme, III, 9, § 7.

(2) Grandes mor.y II, 5; Mor. à Nic,^ VII, 4.

(3) Grandes mor,, 1, 35.

[i] Mor. à Nie, III, 6; IX, 4.

(6) DeVAme.lU, 10, § 4.

(6) Ibid., m, 10, § i ; Mélaph., XI 2.

(7)lbid.flll,11,§4.

(8) Ibid., II, 4, §§4, 6.

espèce où il ne lui manque aucune des parties qui constituent naturellement sa force et sa grandeur (4 ) . Celte forme est leur bien^ mais elle n'est pas le bien en soi. Chacune des formes inférieures de la vie animale n'est le bien qu'en tant qu'elle ébauche d'abord imparfaitement^ puis réalise de mieux en mieux et par degrés (2) l'essence de Thomme, rhomme mâle, but dernier de la nature ici-bas (3). Tous les animaux sont, par rapport à Thomme^ comme des enfants^ comme des nains (4). Seul Thomme connaît et aime le bien en soi ; seul sur la terre il participe du divin par l'intelligence (5) ; seul^ par conséquent, il est parfait icibas, et c'est pour lui qu'a tout fait la nature, qui ne fait ' rien en vain (6). La perfection et la fin sont le bien en toute chose. L'homme est perfection et fin. Il est donc réellement le bien où tendent les êtres inférieurs, et qui les attire^ mais indirectement, vers It bien absolu où il aspire lui-même.

Mais, quoi qu'il en soit, de près ou de loin, directement ou non, les êtres, à tous les degrés de la vie, subissent l'influence du premier moteur. Par là, en ce sens. Dieu est dans nos âmes qu'il met en mouvement; par là, Dieu est dans l'univers ou dans le tout, et c'est en quelque sorte une force divine qui meut et l'univers et l'âme (7).

H) Métaph., V, 46.

(2) Parties des anim.y IV, 5.

(3) Génér. des anim., IV, 3.

(4) Parties des anim., IV, 10.

(5) Ibid., II, \0.

(6) Polit., I, 3.

(7) Morale à Eudème, IV, U. A^>ov cr; ôiirep èv Têji oXw eeà; xal Tcàv èxEÎv(|> )civgî yâp nw; TiàvTa tô èv r;(i.tv OêÎov.

Ainsi, le bien^ le souverain bien est dans Tunivers. Il y est de deux manières, comme un être indépendant, existant en soi et par soi, et comme Tordre du monde ; de même que, dans une armée, le bien c'est à la fois Tordre qui y règne et son général. En effet, ce n'est pas Tordre qui fait le général, c'est bien plutôt le général qui est la cause de Tordre. Tout dans le monde a sa place, poissons, oiseaux, plantes; et les rangs sont distincts, mais non cependant de telle sorte qu'il n'y ait rien de commun entre les genres. Loin de là : un lien les unit; tous sont coordonnés par rapport à une seule et suprême existence. L'univers est semblable à une famille où les hommes libres agissent, non au hasard, mais pour remplir des fonctions ordinairement réglées d'avance, tandis que les esclaves et les bêtes de somme concourent pour une faible part à la fin commune, et ne sont employés le plus souvent que selon Toccasion. Sa nature distincte assigne à chaque être un rôle distinct : par là, ils se séparent les uns des autres; mais quoique différents, ils se rapprochent et conspirent tous en conmiun à l'harmonie de l'ensemble. Or, un tel accord est impossible dans l'hypothèse d'une succession infinie d'essences dont chacune suppose elle-même un principe particulier. Ceux qui admettent ces essences font du monde une collection d'épisodes, car alors l'existence d'une essence n'importe nullement à l'existence d'une autre. De plus, c'est là multiplier les principes. Mais les êtres ne veulent pas être mal gouvernés :

« Le gouvernement de plusieurs ne vaut rien; il ne faut » qu'un chef (1). »

i\) Métaph,\\\, iO.

Un principe unique suffît à un mouvement unique |1]. Une cause unique est ce qu'il y a de meilleur; et dans les choses de la nature^ c'est le meilleur qui doit toujouis être admis comme cause (2). Le moteur immobile est donc on, non d'une abstraite et rationnelle unité, mais d'une unité substantielle. De même, il est simple dans sa substance, parce que le simple remporte sur le composé (3).

Le premier moteur est immobile : il ne peut donc changer en aucune manière. Le changement qui ressemble le plus à Tacte pur, qui ne produit aucune altération dans la substance, c'est le changement de liçu, la translation, dont la forme la plus parfaite est le mouvement circulaire (4). Mais, bien que le premier de tous, ce changement est un mouvement encore, et le moteur premier est immobile. Il n'a donc pas même le mouvement dans l'espace. Or, comme tous les autres changements présupposent celui-là, il en résulte que le moteur premier n'en saurait subir aucun(o). Ainsi, il n'est ni modifié ni altéré (6) ; il n'est soumis ni à la génération ni à la destruction (7). 11 est ce qu'il est, et n'est pas susceptible d'être autrement 18). Il est donc, par essence, immuable. En quoi il se sépare absolument de la substance sensible, qui est condamnée par sa nature au changement, à la naissance, à la mort (9).

(0 Métaph.,\\l, 8.

(2) Phys,, Vlll, 6.

(3) Métaph. XII, 8-

(4) Ibirl., 7.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

(7) Ibid., IV, o.

(8) Ibid., XII, 1.

(9rlbid.

Toutefois, rimmobilité et Timmutabilité du premier moteur ne sont pas le repos. Qu'est-ce. que le repos? Rien autre chose que l'absence, le contraire, la privation du mouvement. Gela seul est en repos qui peut être mû. Le premier moteur n'est donc pas en repos (1 ).

De ce que le premier moteur meut éternellement, il suit qu'il est indivisible, sans parties, sans étendue. En effet, une étendue est infinie ou finie. Une étendue infinie n'existe pas. Une étendue finie n'a pas de pouvoir infini, et ne saurait par conséquent mouvoir pendant un temps infini . Le moteur premier et éternel est donc sans étendue (2).

Ainsi, il n'est pas un corps. Mais l'espace est la limite de ce qui est limité (3). Sembla'ble à un vase et à un vase immobile (4), l'espace est la limite non du corps contenu, mais du corps contenant en tant que le corps contenu est susceptible de mouvement local (5). De sorte que ce qui est dans l'espace est une chose limitée, étendue, corporelle et mobile. Le moteur immobile, sans parties, inétendu, sans hmites, n'est donc pas dans l'espace. 11 réside, il est vrai, au-dessus de la sphère du ciel la plus rapide et la plus éloignée du centre. C'est là, en effet, qu'est le moteur (6). Toutefois, il n'est pas pour cela dans l'espace. L'espace n'est pas le ciel, mais il est quelque chose du ciel qu'il touche; il en est la limite extrême et immobile (7). Au delà de cette

{\) Phy8.,\W,\<i; V, 2; VIIM.

f2) Métaph., Xll, 7.

(3) PAy«., IV,5.

(4) Ibid., 4.

(5) Ibid.

(6) Ibid., VIII, 40.

0) Ibid , IV. 6.

204 ETLDES Dt PHILOSOPHIE.

limite, il n'y a pas d'espace. S'il y en avait, le ciel serait dans l'espace. Or, cela est impassible» car toot est dans le ciel, la terre est dans l'eau, l'eau dans Tair, Taii dans réther ou le ciel ; mais le ciel n'est pas dans antre chose (4). Hors du ciel il n'y a pas d'espace. L'espace est un lieu où il est possible de mettre un corps, et aucun corps ne peut exister hors du ciel (2). Donc, bien que le premier moteur réside à la limite du ciel, il n'est pas dans l'espace.

Il n'est pas non plus dans te temps. Qu'est-ce que le temps? Un mode du mouvement (3), le nombre, la mesure du mouvement (4). Le temps est uni au mouvement; il ne se rencontre en réalité que là où est le mouvement. Le moteur premier est immobile : comment serait-il dans le temps qui est le mode, le nombre, la mesure du mouvement? D'ailleurs, le moteur premier est séparé de toute substance sensible, de tout corps. Il est séparé du ciel, en dehors du ciel. Or, au delà du ciel, il n'y a ni mobile, ni mouvement, ni temps (5). Le moteur est éternel : le temps ne peut envelopper, ni mesurer, ni modifier son être. Il n'y a rien de commun entre le mouvement et l'immobile, entre le temps et l'éternel (6).

Mais en quoi consiste l'éternité du premier principe? C'est l'éternité d'un bonheur parfait et d'une vie parfaite. Le bonheur, c'est l'action, c'est l'acte. Voilà pourquoi veil-

(ijp;»y«., IV, i.

(2) Du ciel, I, 9.

(3) Phys.^ym, ^

(4) Ibid., IV, U.

3) Du ciel. 1 , 9.

(6) Physique, IV, 42.

1er, sentir^ penser, sont les plus vives jouissances de rhomme, et le charment même quand il n'en a que Tespérance ou que le souvenir. Mais ce bonheur nous n'en jouissons que par instants. Le premier principe le goûte éternellement au sein de son action. Et cette action, c'est l'acte le plus parfait, c'est la pensée. Mais quelle pensée? La pensée en soi, la pensée de ce qui est en soi le meilleur, la pensée de ce qui est le bien par excellence. Or, une telle pensée se pense elle-même en saisissant l'intelligible; car elle devient elle-même intelligible, en se déterminant dans l'objet qu'elle pense et qui la réfléchit. C'est donc une même chose que l'intelligence et l'intelligible. L'intelligence, c'est la force de penser l'intelligible et l'essence, et la possession de l'intelligible, c'est cette force en acte. Cette possession, c'est ce que l'iatelligeiice a de plus divin. La pure pensée est donc dans l'action divine, dans l'acte divin : elle est donc aussi le bonheur par excellence, le bonheur divin (4).

Si Dieu jouit éternellement de ce bonheur dont nous n'avons que des éclairs, il est digne de notre admiration. Mais il en est bien plus digne encore s'il possède un bien plus grand. Or, il le possède. Comment? La vie est en lui, car l'action, de l'intelligence est la vie même, et Dieu est l'intelligence en acte. Cet acte pris en soi, voilà sa vie parfaite et éternelle. Aussi, disons-nous que Dieu est un animal éternel, parfait. La vie et la durée éternelle et continue sont en Dieu, et cela même, c'est Dieu (2) .

L'intelligence paraît doncbien ce qu'il y a de plus divin. Mais pour être vraiment divine, comment doit-elle s'exer-

i\]Métaph., XII. 7.

(2) îbid.

cer? Si elle ne pense à rien^ si elle est semblable à un homme endormi, où sera sa dignité (1)? Elle ne dort pas comme Endymion (2) ; elle pense. Mais si sa pensée dépend d'un principe supérieur, son essence alors n'étant plus la pensée en acte, mais seulement le pouvoir de penser, elle ne sera pas Tessence la meilleure, l^essence par excellence; car ce qui constitue cette essence, c'est le penser. Ensuite, si elle n'était pas la pensée en acte, mais un simple pouvoir de penser, il y a lieu de croire que la continuité delà pensée, serait pour elle une fatigue. L'intelligence est donc la pensée en acte (3).

Mais encore, que pense-t-elle? Ri son objet n'est pas elle-même, de deux choses l'une : ou bien cet objet varie, ou bien il demeure le même. Dans le premier cas, la pensée change elle-même avec son objet, elle est soumise au mouvement, elle passe du- meilleur au pire, elle déchoit. •Supposons, au contraire, que son objet demeure le même; importe-t-il ou non que cet objet soit la première chose venue? Mais qu'elle pensât un objet moindre qu'elle-même, un objet vil, voilà qui serait absurde. Non : ignorer certaines choses vaut mieux que de les connaître; car les connaître, c'est tomber au-dessous de ce qu'il y a de plus excellent. D'autre part, se peut-il que l'objet de l'éternelle pensée soit meilleur qu'elle-même? Pas davantage : elle est ce qu'il y a de plus excellent; son objet sera, comme elle, ce qu'il y a de plus excellent (4).

(1) Méiaph,, xii, 9.

(2) Morale à Nie, X, 8.

m Métaph., \l\,9. ;

(4) Ibid.

Mais alors^ comment^ par quel côté la pensée différeraitelle de son objet? La science^ créatrice ou spéculative^ la sensation^ ropinion^ le raisonnement, ont un objet différent d'eux-mêmes (1). En effet, Tobjet que pensent ces facultés a forme et matière, et elles ne reçoivent que la forme (2). En second lieu, tant qu'elles n'ont pas encore connu leur objet, elles ne sont cet objet qu'en puissance, au lieu que cet objet est en acte (3). Enfin, la science, l'opinion, le raisonnement peuvent être faux, parce qu'ils combinentdes termes, et que l'erreur vient essentiellement de la combinaison des indivisibles, et en tant que faux, ils sont différents de leur objet (4). En est-il ainsi de la pensée pure? Peut-elle penser un objet différent d'elle-même? Mais elle est sans matière, et son objet est sans matière comme elle (5). Elle est toujours en acte, et son objet est toujours en acte (6). Elle est toujours vraie, toujours exacte, parce qu'elle ne combine rien, et ainsi entre elle et son objet il n'y a aucune différence quant à la vérité. Enfin, comme elle est la substance première et que ce qui est premier n'a pas de contraire (7); comme, en outre, ce qui connaît est son objet en tant qu'il le connaît, la pensée en pensant son objet est ce qu'elle pense, et son objet n'est pas son contraire (8) ; il est elle-même. Immatérielle, la pensée pense Timmatériel ; indivisible, elle pense l'indi-

(1) Métaph,, XII, 9.

(2) Voir ci-dessus, §§ VU et IX.

(3) DeVAme, III, 4, § H.

(4)H)id., 6, §§1,2.

(5) Métaph,, XII, 9.

(6) Ibid. 9, 7.

0)Métaph.,\\\,\{) (8) ibid., \\,\.

visible dans un instant indivisible; simple, elle pense le simple; immobile, elle pense Timmobile. Ainsi en elle Fobjet n'est pas distinct du sujet, et il n'y a pas lieu de se demander lequel de l'objet ou du sujet est au-dessus de l'autre. En elle, objet etsujetne fontqu'un. C'est elle-même qu'elle pense pendant toute Téternité, et la pensée est la pensée de la pensée (i).

Si Dieu trouve éternellement son objet en lui-même, il n'a pas à délibérer sur cet objet; il n'a pas à chercher où il est (^);il n'a pas à le conquérir par le combat et au prix des fatigues qui y sont attachées (3) ; sa pensée ne ressemble donc nullement à la prudence, dont le propre est de délibérer; elle est mieux que la prudence : elle est la sagesse ; elle ne ressemble nullement à la vertu qui lutte dans les régions de la contingence et du mouvement : Dieu est supérieur à la vertu et meilleur qu'elle (4). Ainsi, tout ce qui est ici-bas la condition de la vertu, lui est inutile. La vertu de l'homme ne se développerait pas au sein d'une existence individuelle et solitaire (5). La vertu est ou amitié ou justice, et l'amitié aussi bien que la justice ne naissent que dans la famille, dans la société, dans l'Etat, où se rencontrent des objets d'affection, des amis, des concitoyens (6). C'est que l'homme ne se suffit pas à lui-même .. Dieu, au contraire, a en lui-même tout son bien, toute sa vie. Sans sortir de lui-même, il trouve dans son essence toutes les

(2j De VAme, III, W ; Morale à Nie, VI, 2; Grandes mor., I, 35. (H) Morale à Nie, X, 7.

(4)Ibid., vu, 4.

(o) Ibid., IX, 1.

(6)îhi(l., VIII, U.

conditions de son acte éternel, 11 n'a donc pas besoin d'amis ; il n'a besoin de rien (1) .

Rien ne manque à Dieu. Il a sa fin en lui-môme, et cette fin est éternellement atteinte. Pourquoi donc Dieu agiraitil? L'être qui agit, agit toujours en vue d'un but. L'action suppose deux termes, l'être qui agit et ce en vue de quoi il agit. Celui qui possède le bien n'a rien à poursuivre^ rien à acquérir. Il n'a que faire de l'action (2). Sa vie est une contemplation étemelle. Là est son bonheur, bonheur simple et unique comme l'être qui en jouit (3).

Gouverner, c'est agir; Dieu ne gouverne donc pas le monde. S'il le gouvernait^ son but serait en dehors de lui . Dieu ne gouverne pas plus le monde qu'il ne le connaît. C'est la nature qui ordonne tout (4). Mais il ne s'ensuit pas de là qu'il y ait deux principes. Il n'y en a qu'un, et ce principe unique et suprême, c'est le bien (5); car si la nature fait tout, elle fait tout en vue du bien (6). Le bien est donc la seule cause de Tordre et du mouvement dans le monde. Eî que l'on ne pense pas que le mal constitue un principe réel opposé au bien, opposé à Dieu comme un contraire à son contraire. D'abord, le souverain bien, on Ta vu, est la substance première, et ce qui est premier n'a absolument pas de contraire (7). Puis, le mal n'est pas une réalité; il n'existe pas en lui-même; il est ce qui n'est pas encore le bien, mais qui aspire à le devenir. C'est le

(4) Grandes morales, M, 45; Mor, à EuU., VII, \%.

(2) Du ciel, II, 7; Morale à Eud., VU, 4?,

(3) Mor, à Nie., VII, 44; Métaph., XII, 7, 9.

(4) Morale à Eud,, VU, 46.

&)Métaph,,\\l,\0.

(6) Phys,, VIII, 7.

(7) MétapK, Xn, 40.

bien en puissance ou négatif, cherchant à passer à Vacte el à Texistence. C'est la matière en tant qu'eUe est encore privée de la forme qui, en s'unissant à elle^ lui donnera rètre réel, le bien dont elle manque. Le mal n'est donc que la privation du bien dans un ètr^qai est le bien en puissance (1). Or, la puissance tend à passer et passe sans cesse à Tacte. L'acte, le bien, la perfection l'emporte sans cesse sur la puissance, sur le mal, sur l'imperfection, et le monde est aussi bon qu'il le peut être parce qu'il approche continuellement de ce qui est en soi le bien (2). Ainsi, le premier moteur, par sa divine influence, attire éternellement tous les êtres au bien, sans sortir de son immobilité absolue. 11 élève le monde à lui sans descendre vers le monde, sans rien perdre de sa dignité, sans déchoir; et pendant qu'il met Tordre et la vie partout en dehors de lui, indépendant et immuable, il trouve dans l'acte de sa pensée la vie parfaite, l'existence complète et invariable, et la suprême félicité (3).

(i) Fhu»„ Vin, 7; Med, (3) Métaph., Xll,7,9, iO.

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