‹ Etudes de philosophie greeque & latineChapitre 15 sur 20 · S8 ÉTUDES DE PHILOSOPHIK. TROISIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

S8 ÉTUDES DE PHILOSOPHIK. TROISIÈME ÉTUDE

de rimagiDation et du rêve ; mais ce serait fausser Thistoire que d'identifier le Plotiu qui a agrandi et fortifié la philosophie avec celui qui l'a désertée et de prétendre accorder celui-ci avec celui-lk.

Abélard : sa personne. — 8a polémique et ea doctrine propre au sujet des genres et des espèces.

Les amis de la philosophie et des lettres se souviennent qu'en 4 836 M. Y. Cousin publia, avec la munificence de FËtat; un bel in-4" intitulé : Ouvrages inédits (TAbilard, destiné à faire partie de la collection de documents inédits sur rhistoire de France. Les deux volumes dont oioftit le titre en tête du présent article, forment, avec le précédent, la série complète des œiwres d'Abélard. Mparés avec le concours de MM. Gh. Jourdain et Eug. Despois, ces deux magnifiques tomes ont été imprimés aux frais de Tillustre éditeur dont la générosité n'a pas reculé devant un tel sacrifice pour achever cette vaste et patriotique entreprise.

C'est là comme Timposant vestibule de ce musée de nos richesses philosophiques dofit la grande édition de Descartes, due aussi à M. Y. Cousin, est en quelque sorte le salon d'honneur. Ceux qui veulent y pénétrer sans effort n'ont qu'à lire la neuvième leçon de Y Histoire générale de la philosophie (<); et la lumineuse Introduction des Ouvrages inédits d'AbélarSi, ^

Quoiqu'on en ait dit, le moyen âge ne fut pas, pour la pensée, une nuit ténébreuse : ce t^X seulement un jour sans éclatant soleil. Âlcuin en marque l'aurore, Abélard le

(4) 4« édition. Paris, Didier ; 4864,

matin. Saint-Thomas le midi, Geison le soir. M. Y. Cousin a évoqué les premières heures ; heures de jeunesse et de passioD> d*e9périaiiee et d'aiidac^ dioeipéiieiibe et d'orgueil, plus abondantes en fleurs qu'en fruits^ plus fertiles çu mécomptes qu'exi succès ; mm romi^nesques^ ,dramatiques^ ei, pour qoi sait zt ka lendr» préfteates» pleines d'un saisissant intérêt. Les plus mémorables se rattachent à la vie d'Abélard, à ses malheurs ou k ses œuvres^ Veuton connaître la pensée française dana sa fort^ adokocence? o'est là qu'il £aut l'étudier. Elle y apparaît déjà avec ses caractèreB propre» et constants : critique et affifoiative, raisonnause» mais aussi dogmatîc|ue, admirant aiac^wient les doctrines antiques et s'y appuyant^ mais impatiente de tirei du passé Vavenir dont il est toujours gros.. Telle 9003 l'avait montrée, en 4Ç36> levolumades Ouvrages inidih où le Sic et non représente surtout le doute méthodig^ue, la Dialeciiquey la luUe^ la réfutation et la rectherche» et le fragment sur Les genres et les espèces^ un commencement de théorie et d'affirmation. Les deux nouveaux volumes, qui comprennent, non plus les pages inédites^ si courageusement cherchées et si heureusement retrouvées pr M. V. Cousin, , mais les œuvres antérieurement éparses^ nous ofireut cette pensée revêtue des formes vivantes et agitées que lui prêta l'adversaire de Guillaume de Champeaux ^ l'amant d'Hélo'ise, le moine inquiet, soulevant partout où il va l^nthousiasme des uâS« la co\ère des autres^ et le théologien hardi, qui» après avoir lutté avec saint Bernard à armes inégales, va finir presque en saint dans une cellule de Gluny, sot!is l'aile paternelle et miséricordieuse de Pierre le Vénérable.

M. V. Cousin et, après lui, M. Charles de Rémusat ont

QUATRlÉIiK ÉTUDE. 3^4

€(msidért Abékrâ soBs ton» ses aspects. Leurs travaux, aecomplis de main de maître^ ne sdnt pas à lefamp et nol ne ka refera comme età . Ausâ iMnt deniehi n'eal-il ici que d'oMir^ selon ix» forées, h rimpnlsion salutaire qoe neas doone Féditeur d' Abélard^ et de nous former, sur Yan^ tenr des Lettres à Héhnseï^ de la Dialectique et de la Tkeo* i&giaehristianù, une impressioti en quelques points persoibnelle. M< V. Comiii noos livre les textes dans leur ensetn* ble : les Toilà réunis 86qs nos yeux par sa saTante main, et pour la première fois. 11 désire qu'on les lise, qu'on y pénètre. Nous allons tfteber de r^iondre i ce noblcf désir, de donner modestement un bon exompte^ et dé conquérir à Abélard des lecteurs et des juges pins habiles que nous.

ff oue envisagerons d^abcnd Tbomme, pois le dialectidea aux prises aveel a question des unîversaux, et &ïûa nous dirons quelques mois du Uiéologien et du moraliste.

« Abélard et Deseartes, dit M^ Ck>u»n> sont incontestax> biglent les d$ux plus grands philosophes qu'ait produits » la France, Tan au moyen âge, Tautre dans les temps • modernes (4). • ^ « Gb^les modernes, dit à son tour » M. de Rémusat, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont tu n leur nom descendre à ce point dans les rangs du peuple x> contemporain. Voltaire seul, peut-être, et*sa siuiation » dans le xyiii* siècle^ nous donneraient quelque image de

(\) Ouvrages inédits, introd. p. v et fragments de philosophie da moyen âgo, p. 5,

« eeque lexii' pensait d'Abélard (4). d Cette renommée sans pareille, Abélard Ta conquise et méritée par ses malheurs, par son intelligence supérieure et par TinflueDce tout à fait extraordinaire qu'il lui fut accordé d'exercer. Ce n'est pas nous qui chercherons à restreindre sa gloire. Cependant, en parcourant l'histoire de cette existence étrangement mêlée de brillants triomphes et de revers éclatants, on se demande si la postérité doit la même part d'éloges à l'homme qu'au philosophe, et si le siècle d'Ahélard Itii a été aussi dur, aussi cruel, par exemple, que le fut à Soctate le siècle finissant de Périclès. Il y a plus : ce serait, peut- être, une question à se poser que «celle de savoir si ses déboires amers et ses tourments sans cesse renoovelés n'ont pas été causés presque autant par son ambition orgueilleuse et par l'admiration sincère, mais intempérante de ses amis, que par la hardiesse de ses idées et par la haine de ses adversaires.

Que M. V. Cousin nous permette d'insister un moment ♦ sur ces questions qui nous sont suggérées par le texte, admirablement épuré dans son édition, de VHistoria calamiiatum et des Lettres d'Abélard et d'Héloïse. En vérité, il faudrait être un dieu, ou tout au moins, ua ange, pour garder l'équilibre après avoir épuisé la coupe d'ivresse qui, dès ses jeunes années, fut présentée aux lèvres altérées de gloire de Maître Pierre . Cette boisson généreuse le soutint sans doute et lui communiqua la forcé de devancer l'esprit de son temps . Mais plus d'une fois aussi elle le fit chanceler et mit en triste évidence la disproportion qui existait entre son âme et son intelligence.

i^) Abélard, i. I, p. 270.

La passioB dominante et maîtresse d'Abélard^ passion noble s'il en fut, mais non cependant la plusliaute detoutes> c'était l'amour de la gloire par là parole et par la science^ et points comme on pourrait le croire^ cet amour héroïque de Ja vérité qui ne s'afflige que lorsque la vérité souffre, et qui, s^ns gémir, donne volontiers tout pour elle, même la vie du philosophe. Groyons-en Abélard lui-même, ce qu'il désire avant tout c*est le triomphe, le succès personnel. Dans la voie qui peut Vj mener, tout ce qui le gêne lui devient ou odieuxi ou méprisable, ou moins cher; ej; quand il ne peut surmonter 1 obstacle, il tombe dansle^lus violent désespoir. C'est là un spectacle navrant, mais profondément instructif et qui prouve que le poids du malheur accable aisément les âmes chargées de gloire.

L'amour des lettres était inné dans la famille d'Àbélard. Quoique Pierre fût Tainé de ses frères, Bérenger son père, noble personnage, souhaita qu'il préférât la carrière de l'étude à celle des armes. Abélard ne résista point au vœu paternel : les trophées de la discussion avaient pour lui plus d'attraits que ceux de la guerre (4). Bientôt, et encore élève, son ambition se dévoile : il veut être ipaiire Dans celle histoire de ses malheurs, dans ces confessions, naïves, nous y consentons, mais où sa naïveté ne laisse dans l'ombre rien de ce qui peut rehausser sa renommée, il faut voir en quels termes ingénument pompeux il raconte ses rapides victoires (SI). Certes, il n'épargne pas sa peine: il

(4) Fetri Abœlardi opéra. Ed. V. Cousin, t. I, p. 4. « tropaeis bello- » rum conflicius, prsiuli dispulationum. »

(5) Ibid. « lia in arte dialectica nomen meum dtlatari cœpit, ut non solum condiâcipulorum mcorum, verum cUaoi ipsius magistri faoïa

» contracta paulatim exstinguerctur. »

a3i ÉTUDfiS DE raiLOSOraiE.

liav^iiUe nuit et jour et jusqu'à Véfpa i ê fsmtn i 4e ses. forces physiques. Mais, une fcÂs pemis, il r epieûd le eombat, et, dit-il iiènesiieiit, il 4)ontraint son adirarsaire^ GuîtUams de GtMuoapeattx, non pas seulMiient à modifier^ mais à Aétroiie sa doctrine sur les umversaux (4). Parle-t-il d'Anselme de l«aoa> ses eaLpressioos prean^it le caciaelère do plus ahsota mépris. « Cel lioinme dit*ii, admirable quand ou l'écoiK » lait, était nid quasd on rinterrogeail. Ses {dirases » étaii^t merveilleuses, mais misérablement "irides de » sens jBt de raison (2). » Ainsi^ chaque jmir, allait ersissant en lui le sentiment de sa puissance et de son aséendant. Sa scieoce, qui embrassait tont ce que Tesprit humain possédait alors d'ouvrages anciens on récents^ sa dialectique souple, subtile et nenreuse en mèmetempe, sa parole facile et piquante jusque dans les .plus arides sujets, sa voix dont le timbre ayait im charme irrésis^ tible, son beau visage^ son allure droite et altièrey avaient £aàt enfin de lui comme un roi dans le quartier des écoles. On accourut de toutes parts à ses leçons, et il eut^ suris montagne fiainte^^Geneviè^ jusqu'à cinq mille auditeurs. C'était le comble de la gloire, et de la gloire la plus légi^ time, puisqu'il ne la devait qu'à son labeur opiniâtre, à ssn courage et à son génie. C'était aussi pour kâ le eomUede la richesse : lui-même nous l'apprend (3). On le portait aux nues; ses ennemis se taisaient; son repos n'était plus troublé, son orgueil lui criait qu'il n'y avait plus que Im

{\) Pétri Abœîardiopera.T, l, p. 5. « commutare, ioio destruere compoli. »

(%) Ibid. p. 7. « Verborum usum habebat mirablleiu^ sed sensu contetnptlbileiDj et ratione vacuum. »

(3) Ibid., I, p. 9. . . « Quanta mihi de pecuiiia lucra, quantam gloriain « compararcnt (scholse nostrse) ex fama te quoque latere Don poluit. »

seul au monde qui niéritàt le n^n de philosophe (1). Il n^aif^H* alers que tre&^-fiix ants eiivkou : de sorte qu'en * eeii» atmées^ et au fnûée quelques traoassenes qui étalent encore loin de méiilor le nom de ^rsécutions, il avait ob* fmm de ia lérluM plus d« faveurs qu'elle n'«n aceumula |ieut4tt« jamais sur uoè tèle humaine. Que lui manquail* il donc a ce moment? ftiem, ce «emblé, et jusque-là on ne saurait dire arec la moindre appai^eoce de vérité que eon siècle lui ait 4ité ni tiop sévère, ni trop injuste. Od l'avait iaienptutét gèté^ eialté, {iresque divinisé. Lui-même, lui se^ fut l^artisan de ses premières infortunes.

Koos butons À déplorer la passion dont le maître Pierre fut idors tT0fdrfé> quand nous nous rappelons que cet amour a^ non pas produit^ mais du moins réchauffé et foit éclore Tâme aux ailes de feu et la brillante intelligenoe d'fiéloïse. Le printemps de notre littérature nationale doit aux ardeurs de cette affection si rtistement célèbre les ^ursiia peu sauvages, mais riches de sève et d*eniTrants paifuias ^i s'épanouissent dans les lettres adressées par Tabbesse du Paraclet à son épout . Il lui doit aussi VBktoréa cakÊmUaivMi, ce monument unique de mélancolie profonde et d'amer vepentir^ dont les subtilités, le ton dialectique et le styie parfois biùrre ne parviennent pas à étouf" fer r^ccent ému et religieux. Cependant^ cet emportement fougueux de jeunesse attardée, cette explosion de flammes lofigtemps contenues par le traTaii et rambitioi^, furent-ils utiles à l'accroissement du génie scientifique d' Abélard? il n'est pas facile d'en décider. Nous voyons clairemeiït «ce

(0 PHri Abœlardi opéra. T. 1» p. 9. « Cuiu jam me solum ia mmi^ * super esse pbilo6opl)um aestimsirem. ...»

qu'y a gagné Héloîse^ dont Téloquence naturelle avùl ^ouvé dans les leçons de son maître et puisait dans le souvenir de ses joies évanouies son plus puissant aliroeBt. ' Mais lui, à le prendre comme philosophe^ a.>t-il su, a-t-i voulu chercher un surcroit de force inspirée dans Tamonr de cette adorable créature qui était digne d'apparaître à Platon? Qu'il l'ait aimée éperdument, jusqu'à la démence qu'il ait, dans leur commune catastrophe, ressenti plus vivement la douleur de la pauvre femme que la sienne propre; que son cœur ait saigné en se séparant de ce jeane bonheur dont le rayonnement avait illuminé sa vie, nojis n*en pouvons guère douter. Mais comment approuver ce dessein arrêté et avoué de la séduire, lorsque son ferme propos était, dès le début, de ne pas ^'épouser? Pourquoi faut-il qu'une vanité effrénée ait, autant que la passion^ cherché sa satisfaction dans cette conquête préméditée? â était convaincu, dit-il, qu'avec sa renommée, sa jeunesse et sa beauté, quelle que fût la femme qu'il daignât hono* rerde son affection, nul refus né lui était à craindre. Pois, quand il a surpris, fasciné et gagné tout entière, quand il a affiché et imprudemment livré à la rumeur publique celle que l'aveugle Fulbert avait confiée à sa loyauté^ quand un mariage public est devenu Tunique réparation possible d'un tel scandale, que fait Âbélard? Il offre le mariage, mais secret, sous Todieux prétexte de sauver sa propre réputation : Dummodo id secreto fieret^ ne famœ detrimenium incurrerem. Plus généreuse cent fois. Hé* loïse refuse même ces conditions, et déclare avec un dévouement sublime qu'elle n'ensevelira jamais un pareil génie, qu'elle n'éteindra jamais un pareil flambeau dans l'obscurité d'une famille besogneuse. Ce n'est qu'à la fin

qu'elle consent à ce qu'elle nomme une folie. C'est qu'elle n'avait^ et n'eut jamais qu'une seule passion, qu'un seul «amour. Abélard en eut* deux : Héloïse et l'ambition; et entre ces deux passions la lutte s'étant engagée^ ce fut l'ambition qui l'emport^. Après avoir été séduite^ Héloïse fut sacrifiée. Elle n'avait aucun goût pour le cloître : afin dç nous persuader qu'elle y entra volontairement^ Abélard associe des mots qui se repoussent : adrimperium nosirum, sponte velatQy ose-t-il dire.

Pendant la seconde partie de sa vie, Abélard paye cruellement, trop cruellement^ la peine de ce crime et la rançon de son immense renommée. Son prestige n'est point détruit, mais il est afiaibli; ses ennemis s'enhardissent alors^ et malgré le secours d'amis fidèles, lui infligent de cuisantes souffrances. Cependant parmi ses tourments il convient de distinguer. Tous n'ont pas les mêmes causes : les uns lui viennent soit de l'envie qu'il excite et qu'il excelle à irriter par son humeur agressive; les autres sont la conséquence de sa liberté d'esprit et de ce qu'il est^ selon la forte et juste expression de M. V. Cousin, un révolutionnaire. La philosophie lui doit moins de reconnaissance pour les premiei's que pour les seconds.

Après l'affreuse humiliation qui l'avait précipité de si haut, retiré à Saint-Denis et devenu moine, qu'avait-il à faire? à étudier, à philosopher, selon ses expressions, non plus pour le monde, mais pour Dieu seul. 11 le fit, mais il ne s'en tint pas là. Cédant à des sentiments honnêtes^ mais emporté aussi par ce besoin de lutte et de polémique qui souvent le poussa jusqu'à la satire, il s'éleva avec violence, en particulier et en public, contre la vie toute mondaine, les désordres et la licence des moines et de Tabbé lui-

même (4). Au foad^ il avait raison. Mais un homme dont les amours encore récentes et lès étranges mésaventures étaient dans toutes les mémoires^ était-il reçu à prendre le rôle de censeur et de juge impitoyable? Une seule attitude lui convenait à cette date, l'attitude du bon exemple, de la modestie^ et plus tard de la persuasion. Au lieu de cela, il flagelle, il tonne^ et déchaîne contre lui-même jCGt orage de vengeance qui éclata dans toute sa fureur aa concile de Sens. Audacieux dans Tattaque^ la défaite le laissait accablé, désespéré, blasphémant et accusant Dieu lui-même. Tel il parut Ad plus en plus ; et quand la haine, qui n'oublie rien^ osa jeter d'infâmes soupçons sur ses Rapports si innocents et si purs avec Tabbesse du Paraclet; il songea à quitter les pays chrétiens et à chercher parmi les gentils un asile où il pût en repos, vivre, dit-il, confo mément à la foi du Christ. Toutefois il se relevait promptement et revenait toujours à cette humeur belliqueuse et blessante qui n'épargna pas saint Bernard^ dans un temps où ses relations avec lui étaient amicales encore. L'abbé de Clairvaux, visitant le Paraclet, avait remarqué qu'on y récitait TOraison dominicale avec une légère variante, et l'observation qu'il en avait faite était parvenue aux oreilles d'Abélard. Celui-ci écrivit à saint Bernard une longue lettre que M. Cousin a publiée^ et où Abélard critique à son tour en termes mordants^ l'office suivi à Glairvaux ^21

(4) AàœlardifOp,Ed. V. Cousin, t. I, p. 17. « Quorum quidcm iiilo- » lerabiles spurcitias ego fréquenter atque .vehemen ter modo privatin, » modo publiée redarguens, omnibus me supra modum onerosum atqoe » odiosum effeci. »

(2) P, Abœlardi Opéra, t. I, p. 61% Ëpistoia ad divum Beruardum. — M. de Rémusat: Abélard, t. I, p. 478.

« Vos chants^ lui dit-il à peu près^ frappent les fidèles de » stupeur; ce n'est pas Tadmiration qu'ils excitent^ mais la » dérision. Il semble ou que le monde n'ait pas besoin de » vos prières^ ou que vous n'ayez pas besoin des sufn*age6 » des saints. » C'est ainsi qu'en accusant à tout propos et hors de propos^ Âbélard se préparait à lui-même d'implacables accusateurs.

Assurément cet esprit critique, cette habileté à saisir les côtés faibles des hommes et des doctrines, cette éloquence prompte, aiguë et perçante comme la flèche> sont des armes nécessaires à ceux qui, comme Abélard, soht nés révolutionnaires. Attaquer et se défendre, voilà leur vocation et leur vie. Reste à savoir si le maître Pierre fut révolutionnaire simplement par tempérament et d'instinct, et presque en l'ignorant, ou s'il le voulut être à son plein escient.

La réponse à cette question est dans les textes réunis et publiés par M. V. Cousin. En dialectique comme en théologie, Abélard se montre invariablement pénétré du plus entier respect pour l'autorité. Soit qu'il livre bataille au nominalisme ou au réalisme, il cherche ses arguments dans l'autorité, c'est-à-dire dans Aristote et dans son commentateur Boëce; les arguments empruntés au sens commun et au raisonnement ne viennent qu'en seconde ligne. De même, dans les problèmes et dans les discussions théo- . logiques il invoque constamment l'Écriture sainte et les Pères latins, principalement saint Jérôme et saint Augustin. Peu s'en faut qu'il ne fasse le procès à Aristote pour avoir osé méconnaître l'autorité de son maître Platon. Ainsi, quoiqu'il ait eu dans sou propre jugement une confiance démesurée, il n'a pas eu ce dédain de l'autorité

et de la traditioa qui est Tun des caractères saillants des véritables révolutionnaires.

En second lieu : si Abélard est un esprit libre^ il n'a pas toujours Tâme libérale. Il aime Tindépendance etU liberté^ mais pour lui-même bien plus que pour le compte d'autrui^ semblable en ce point à ces hommes de tous les temps qui, selon le mot de M. Rémusat^ ne sentent le poids de la chaîne que quand ils la portent eux-mêmes. Un seul fait, entre autres, mettra en lumière ce côté du caractère de notre philosophe. M. de Rémusat avait ci^é dans son ouvrage sur Abélard une lettre de celui-ci à Févêque de •Paris, Gilbert, contre Roscelin, lettre 'dont rauthenticité était encore contestée, mais où Téminent académicien n'hésitait pas à reconnaître la main de Fauteur de la Dior lectique. Depuis, M. Cousiû a retrouvé, dans le manuscrit SI923 de la Bibliothèque impériale, la même lettre avec ce titre : Pétri Abœlardi Episiola G. Dei gratta Parisiaccs sedisepiscopoy etc., etc. Voilà donc Torigine de ce morceau bien établie. Elle serait confiripée, au besoin, par la lettre de Roscelin, à laquelle répond Abélard. M. Schmeller, en effet, a retrouvé cette lettre à Munich, et M. Cousin la publie dans VAppendix du second volume de son édition. Or que voyons-nous dans la page qu* Abélard adressait, remarquez-le, à un évêque de Paris? Rien moins qu'une dénonciation toute pleine de fureur, où il qualifie Roscelin de faux dialecticien et de faux chrétien, et où il déclare justes les persécutions, l'exil, les verges, presque la mort, que l'autorité ecclésiastique avait infligés au malheureux chanoine de Compiègne, en punition de son nomînalisme et de son trithéisme. Roscelin, à cette époque, était pardonné : les paroles haineuses d'Abélard respirent le désir

de le lirrer à de nouveaux juges. Il est vrai que la lettre de Roscélin est d^'une violence, d'une grossièreté^ d*un cynisme incroyables; il est encore vrai qu'il y dénonçait lui-même Abélard, par qui il croyait avoir été attaqué, et que, lé frappant au cœur, pour ainsi dire, il lui reprochait Fulbert trahi et Héloïseséduile (I). Mais quel triste échange de délations et d'invectives! et où trouver, dans ces deux lettres, le moindre souffle d'esprit libéral ?

Ce qu'il y a eu d'incontestablement libéral dans Àbélard, c'a été son estime pour la philosophie, son admiration pour les philosophes, Tessor naturel de son esprit, sa méthode d'examen principalement, et l'application qu'il en a faite aux plus graves problèmes. Mais il ne parait avoir ni compris toute la puissance, ni calculé toute la portée du Ibrmi-^ dable instrument qu'il a manié. Ses adversaires, avec une clairvoyance plus grande, quoique incomplète encore, ont aperçu de quels dangers la dialectique renaissante menaçait ce qu'il importait de tenir au-dessus de la discussion. Voilà pourquoi ils l'ont persécuté et condamné, persécutant ainsi et condamnant la libre pensée, d'abord au concile de Soissons, puis au concile de Sens. Quant à

(4) Citons au moins quelques lignes de cette lettre fort curieuse et très-peu connue : « Tu vero viri illius nobilis et cicrici, Parisiensis » etiam ecclesiae canonici^ hospitis insuper tui ac domini, et gratis et » bonorifice te procurantis non immemor, sed contemptor, commîss» 9 tibi Tirgini non parcens, quam conservare ut commissan), docere ut » discipulam debucras, effreno luxorise spiritu agitatus^ non argumen- » tari sed eam fornicari docuisti, in uno facto multorum criminum, » proditionis scilicet et fornicationis reus, et virginci pudoris violator 9 spurcissimus. ' » Le reste ne peut être cité même en laUn.— Edit. V. Cousin, tom.posterîor, p. 8(Al.

34t ETUDES DE PHILOSOPHIE.

lai, jamais il n*a accepté raccusatiqn d-hérésie, jamais il n'a voulu se séparer du dogme, ni créer un schisme* T^ous croyons en voir h preuve dans Voïïvq qu'il fit à Soissons de rétracter toute proposition douteuse, puis dans sa toachante Confession de foi à Héloîse, enfin dans VAfolo^ie qu'il écrivit après sa réconciliation avec saint Bernard. On insinue que cette confession suprême ne rétracte rien. Nous l'accordons; mais c'est qu'Abélard croyait sincère ment à Tintégrité de sa croyance catholique. Il prétendit toujours éclaircir et démontrer, jamais modifier ni ébranler. Voilà, selon 'nous, ce qui ressort nettement de ses œuvres. De sorte que, s'il y avait lieu de caractériser une fois de plus, après son illustre éditeur et son éminent historien, le Descartes du xii<> siècle, nous dirions en deux mots : Âbélard, fut^ dans la sphère de la pensée, un révolution*^ naire inconscient.

Sans parler encore de théologie, et à ne considérer que la question des genres et des espèces, soit qu'Abélard réfute l'opinion d'autrui, soit qu'il établisse la sienne, il va plus vite et il pénètre plus profondément que ses contemporains. Comme eux, il ne croit être que dialecticien. Il n'attribue qu'à la logique ses succès et ses infortunes (4 ). Mais avec la seule logique, il n'eût pas Innové, et il a été nOTateur.

(4) Eplstola et fidei cmfessio ad Helo'mam, t. I, p. (iSO. « Soror nicu Ueloissu. . . odiosum incmundo'reddiditlogica. »

Qu'y a-t-il donc de nouveau dans sa méthode? On y découvre^ même sous les formes les plus syllogistiques, un élément psychologique^ plus apparent^ il est vrai^ dans ses œuvres dogmatiques, notamment dans le De intellectibus ^ mais que le tissu des premières argumentations d'Abélard laisse apercevoir déjà.

On a justement remarqué^ en effet» que la question des uni versaux n'étant rien moins que celle de la constitution des ètreSy il est impossible de l'aborder sans franchir les limites où s'enferme le raisonnement et sans se risquer çur les terres de Tontologie. Or Tètre que nous connaissons le mieux, c*est Thomme, et, bon gré mal gré, ce que nous savons de nous-mêmes, de notre propre individu, intervient toujours pour une certaine part dans nos raisonne • ments sur Tètre. Cette intervention de l'ontologie personnelle (lans la science de Têtre en général est même d'autant plus sensible , que la philosophie est plus en possession d'elle-même et plus maîtresse de ses progrès. A ce point de vue, la philosophie d'Abélard réclame une sérieuse attention. Presque toutes les raisons qu'iloppose aux réa^ listes se ramènent, croyons-nous ^ à un fait unique et fondamental, savoir : le caractère nécessairement indivi-^ duel de toutjjB substance réelle. Ce fait, il l'a rencontré dans Aristote où Boëce le lui a montré : mais il s'y attache avec une prédilection et une énergie singulières. 11 se l'approprie tellement, qu'il paraît l'avoir lui-même découvert, et l'avoir découvert en lui-même. Contre Roscelin et les nominalistes, il soutient avec la même force la réalité intellectuelle des concepts généraux^ dont l'observation lui atteste l'existence dans son propre entendement. Purement logicien ou dialecticien, il eût glissé vers l'un ou l'autre

34i ÉTUDES DE PHILOSOPHIE.

des deux partis extrêmes. Ce qui le retient entre les deux, c'est un commencement d'emploi philosophique du sens intime. Mais ce qui Tempëche aussi de s'élever à une hauteur suffisante pour dominer et concilier les opinions contraires^ c'est que sa psychologie inexpérimentée et timide ne pousse pas encore jusqu'à cette analyse de la raison qui place en Dieu même les concepts universels et nécessaires. Essayons de justifier par l'étude de quelques textes importants les propositions que nous venons d'énoncer.

Comme M. Cousin ^ nous pensons que la polémique d'Abélard contre ses adversaires en dialectique a traversé trois phases principales. Il réfute : 4o le réalisme absolu représenté par la première opinion de Guillaume de Champeaux; %° le réalisme platonicien et très-voisin de Talexandrinisme de Bernard de Chartres ; 3** la théorie de rindifférence ou de la non-indifférence qui fut Topinion modifiée de Guillaume de Champeaux.

Voici quelle était la première thèse de celui-ci : « LTiu- » manité est une chose essentiellement une^ qui ne possède r> pas en elle-même mais à laquelle ad viennent certaines » formes qui font Socrate. Cette chose^ en restant essentielle- » ment la même^ reçoit de la même manière d'autres « formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce )) homme ; et hormis ces formes qui s'appliquent à cette » matière pour faire Socrate, il n'y a rien en Socrate qui » ne soit le même en même temps dans Platon, mais sous y» la forme de Platon. » Ajoutons tout de suite que^ selon » Guillaume et ses partisans : « Lors même que la rationalité » (et par conséquent l'humanité) ne serait pas en quelque » individu, elle n'en subsisterait pas moins réelle-

« ment (4 ). » Il est impossible d'affirmer plus catégoriquement quô rhumanité est une chose [res), une substance qui existe réellement, soit dans les individus > soit même en dehors des individus, et en l'absence de toute existence individuelle quelconque.

A rencontre de cette théorie, Abélard élève une objection qu'il varie plusieurs fois, mais dont toutes les formes reproduisent au fond un seul et même argument, qui a son expression la plus vive dans les termes suivants : « Si le » genre est l'essence de l'individu, et s'il est tout entier » dans l'individu (sous-entendu : à titre de substance), de » sorte que la substance entière de Socrate est en même » temps la substance entière de Platon, il s'ensuit, que » quand Platon est à Rome et Socrate à Athènes, la sub- » stance de l'un et de l'autre est en même temps à Rome » et à Athènes^ et, par conséquent , en deux lieux à la » fois; D ce qui implique contradiction et absurdité. Il a paru qu'ici Abélard exagérait et dénaturait la pensée de Guillaume de Champeaux, afin d'en avoir plus aisément raison. Abélard n'en était pas incapable, non certes par mauvaise foi^ mais emporté, comme il arrive, par le besoin du triomphe. Cependant nous prions que l'on veuille bien considérer que Guillaume et les siens attribuaient au genre la réalité proprement dite de la substance, du sujet, de ce fond nécessaire que la raison met sous les propriétés. Si une telle substance^ qu'on la nomme ou non le genre, sert de substrat, de sujet commun à tous les individus de l'humanité, comme la substance, prise en tant que sujet, est

(4) Ouvrages inédits : De generibus et specieb, p. 547. « Nam secun- » dum eos, etsi rationalitas non esset In aliquo, tamen in natura per- » maneret. »

indivisilde^ Platon et Socrate ayai^t même substance, Socrate est Platon^ Platon est Socrate^ et là où est VQn> l'autre est aussi. Guillaume n'acceptait pas cette conséquence, et nous le comprenons; mais son principe y conduisait. 11 n*y eût échappé qu'en refusant au genre la substantialité séparée. Or, c*eût été la ruine complète de son système.

Mais il était tellement loin de là^ au moins dans les commencements, qu'il qualifiait du nom d'accidents les différences individuelles. N'était-ce pas transporter exclusivement au genre la réalité substantielle, et en dépouiller le sujet individuel, lequel était réduit ainsi à l'état de pur phénomène? Le savant M. Ritter 'pense que Guillaume prenait le mot d'accident dans ua sens très*large {in sehr weiiem Sinn nahm) (4). A la bonne heure. M. Ritter ajoute que c'était là peut-être une conséquence de la pesante dialectique de Guillaume, mais une conséquence par luimême écartée. Nous y consentons^ quoique nous n'en ayons pas la preuve certaine. Mais c'est le tort de toutes les dialectiques a pesantes .) d'aller tomber par delà le but où s'arrête la raison, et c'est le mérite des dialecticiens qui s'élancent du feivne point de départ des faits, de s'ar** rèter à la juste limite, et de forcer les logiciens à y revenir. Alors même qu'Abélard abuse des ressources merveilleuses de son esprit, et ne dédaigne pas absolument de recourir au sophisme, ou sent que, pour triompher, il aurait assez de la puissance qu'il trouve dans le sentiment de la personnafité dont il est tout rempli. Il n'a pas posé la question dn principe de l'individualité, mais il en a 'admirablement

(4) Gesehichte der christUchen Philosophie, Dritter Theil, p. 85*7.

préparé les termes et les données. Quant à Cru^llaume de Ghampeaur^ Texagération de son réalisme parait explicable si Ton se souvient que, déj)"! depuis longtemps, la scholastique, aventureuse dès son enfance, avait associé la question des universaux à Teiposition du mystère de la Trinité. La Trinité semblait devoir être un genre réel, dont les trois personnes divines formaient les différences indi- • viduelles. Dès que les genres n'étaient plus des réalités, il ne restait dans la Trinité que trois personnes divines, mais sans unité vivante. La peur de porter atteinte au dogme ou seulement de paraître Taltérer^ pouvait bien égarer des esprits d'ailleurs estimables. Abélard ne pensait jamais à ce danger qu'après l'avoir couru, et il fallait que les dénonciations dirigées contre lui^ vinssent l'en avertir* Cette absence de préoccupation et ce manque de prudence sont, comme on le sait, habituels aux esprits frappés d'un rayon de vérité nouvelle.

Cette lumière éclaira beaucoup moins Abélard dans sa polémique contre le réalisme particulier dç Bernard de Chartres. Il pouvait bien, avec une intelligence telle que la sieune, mieux entendre Aristote que ses contemporains, et même, plus d'une fois, deviner sous le texte purement logique des Catégories , ou purement grammatical de l'/n^ terpriiation , deviner, disons-nous, quelque chose du sens profond de \^Mitophy tique eX du Traité de l'âme , ces deux ouvrages fondamentaux du Stagyrite,/que la scholastique ne possédait pas encore. Aristote, en effet, est un génie régulier et systématique, dont la pensée, ramenée à quelques formules concises, se trahit, s'indique, si elle ne se révèle pas, jusque dans le moindre de ses écrits. Mais il n'en est pas de même de Platon : sa doctrine, loin de se

concentrer^ se disperse et se dérobe. Ce n'est pas sans peine que nous réussissons, plus ouonoins^ à la saisir aujourd'hui dans ses dialogues réunis et comparés. Comment Abélard eût<il retrouvé Platon tout entier dans la traduction du Timée par Chalcidius^ ou comment, ne le connaissant que là^ eût-il pu le reconstruire? Ne soyons donc ni tropl3urpris ni trop sévère à la lecture de sa réfutation du platonisme de Bernard de Chartres.

La voici en deux pots. On lit dans le Metalogieus de Jean de Salisbury et M. Cousin a cité un passage ainsi conçu : D Bernard de Chartres et ses sectateurs entreprirent la Y» tâche trop ardue de concilier Aristote et Platon; toute- D fois m'est avis qu'ils vinrent trop tard et que c'était un » labeur chimérique que de mettre d'accord après la mort » des hommes qui ^ vivants , ne purent jamais s'en- » tendre (0* » La verve maligne de Jean de Salisbury est ici plus piquante que son jugement n'est juste. Bernard de Chartres et ses disciples venaient trop tôt » au contraire, puisqu'ils ne connaissaient encore qu'imparfaitement les deux génies philosophiques entre lesquels ils prétendaient sceller la paix. Quoi qu'il en soit, ce Bernard, le plus parfait platonicien du siècle^ selon le même écrivain, admettait les idées et leur éternité, mais non pas leur coéternité avec Dieu. C'est évidemment à cette forme particulière du réalisme que s'adresse une double objection d' Abélard contenue dans le fragment sur Lei genres et les espèces (î). « Les genres et les espèces sont ou créateur ou créature.

(4) Metalogieus, lib. II, c 47. — M. Gouiln, fragments de philosophie du moyen âge, p. 439.

(î) Ouv. inédits, p. 547.

x> S'ils sont créature, le créateur a dû être avant sa créature, o Ainsi Dieu a été avant la justice et la force, que quel- » ques-uns n^hésitent pas à considérer comme étant en » Dieu et comme quelque chose de différent de Dieii ; de » sorte qne Dieu aurait été avant d'être juste et fort, o Telle est la première objection d'Abélard. N*examinons que celle-là. Notre philosophe reproche aux platoniciens de son temps de distinguer en Dieu une justice et une force qui sont Dieu même, et une justice et une force qui, tout en étant en Dieu, sont néanmoins différentes de Dieu. Rien cependant n'est plus légitime que cet idéalisme, à ne l'envisager du moins qu'en ces termes et dans cet exemple. La raison et la conscience psychologique, opérant de concert, nous enseignent que Dieu est la justice et la force idéales ou divines, et que, conséquemment, il y a en Dieu une justice et une force qui sont Dieu. Mais la raison nous affirme en outre que les idées de la justice en général et de la force en général , idées qui s'étendent à toute justice et à toute force^ finie ou infinie, parfaite ou imparfaite, que ces idées sont éternellement eu Dieu^ mais ne sont pas Dieu lui-même au même titre que sa justice et sa force idéales. En effet : celles-ci sont des attributs divins ; et quand Dieu les conçoit, c'est-à-dire éternellement^ tout l'objet et toute ridée sont en Dieu; tandis que, lorsque l'intelligence divine pense la justice en général^ la justice abstraite^ une partie des objets qu'embrasse cette idée n'est pas en Dieu, puisque la justice humaine^ par exemple, n'existe que dans Fhomme. Voilà, au fond , ce que Bernard de Chartres essayait de dire. En ce point, s'il l'avait assez expliqué, il aurait eu raison. Mais Abélard ne le comprend pas^ et il ne le comprend pas à cause de l'insuffisance de sa psycho-

logie. Il n'a pas discerné dans la raison l'idée générale de l'idée nécessaire, la notion du genre de la conception du type idéal. Son traité De tntellectibus nous en sera plus bas une4)reuYe. Mais^ au surplus^ on peut pardonner à ^ Abélard de n'avoir pas aperçu la vérité contenue dans le platonisme de Bernard de Chartres. Il est bien arrivé i Aristote de méconnaître, dans Platon, la théorie de Tidéal, et de la confondre^ chose étrange , avec la théorie de l'abstrait et du général. ,

D'ailleurs la philosophie doit lui savoir gré d'avoir nonseulement employé avec une dextérité extraordinaire le procédé de la généralisation^ mais d'en avoir approfondi les lois et le mécanisme au point de n'avoir pas souffert que les règles en fussent violées devant lui. C'est ^râce i cette science^ psychologique autant que logique, de la formation par l'esprit des espèces de genres ^ qu'il pat dévoiler le vice radical de la théorie de la non*diffà*ence, et décourager Guillaume de Champeaux^ en lui ôtant cet asile où s'était réfugié son réalisme aux abois.

La seconde thèse de Guillaume consistait effectivemenl à soutenir que l'universel ou le genre, par exemple l'humanité^ est tout entier identique dans chaque individu, non plus comme substance esscutielle, mais comme sub> stance commune à tous, nulle part différente d'elle-même, et par conséquent indifférente. De là, la doctrine de Tindifférence ou de la non-différence. On pourrait en une certaine façon la soutenir; mais Guillaume la développait de telle sorte qu'il la rendait insoutenable. Abélard luimême nous en a conservé le développement, dont voici le résumé.

(( Il n'y a autre chose que riudividu. ^fais l'individu,

» enTÎMigé à différents points de vue^ devient Tespèce^ le » genre et enfin le genre suprême. Socrale est un individu, » parce que la socratiié n'est qu'en lui. Oubliez la socratité » et ne songez qu'au sens du mot homme, Socrate devient T> rèsf|ce. Oubliez Thumanité; faites en' outre abstraction » de \i "rationalité, et de la mortalité y Socrate devient » Vantmal, c'est-à-dire le genre. Enfin négligez toutes ces » formes^ et ne considérez dans Socrate que la substance : )> vous avez alors tiré de l'individu le genre suprême,

» l'être. »

Conclusion : k Socrate^ en tant que Socrate diffère de

» tout ce qui n'est pas Socrate; mais en tant qu'homme^ il » a en soi plusieurs qualités qui^ en lui^ ne sont pas diffé- » rentes des qualités des autres hommes. Ce non-différent » qui est en lui^ c'est Y indifférence y c'est aussi le genre. » Donc le genre est tout entier dans chaque individu, mais » sous la forme âe l'indifféçence : indifferenter. »

Reproduisons maintenant et apprécions la réfutation d'Abélard. D'abord à Y indifférence et au procédé par lequel on prétend y aboutir, Abélard oppose Porphyre et Boëce : Porphyre {\ ), d'après lequel : « Le genre est ce qui s'affirme » de plusieurs différents en espèce^ l'espèce ce qui s'affirme a de plusieurs différents en nombre; » Boëce (2), qui dit : » L'espèce n'est pas autre chose qu'une pensée collective A> qui se recueille de la ressemblance substantielle d'indi- » vklu qui diffèrent numériquement. Le genre est une » pensée tirée de la ressemblance des espèces. » Mais Abélard ne s'en tient pas k l'autorité ; il y ajoute le témoignage

(0 Porphyr. Isagogc 11.

(2) Bœlhi In Porphyr, l. I, p. 56; — Et M. de Rémusat, Abél. ïf, p. 36, 37.

de la raison. Il serait trop long de transcrire les syllogismes qu'il accumule contre cette troisième thèse réaliste ; mus on les peut ramener à ces quelques propositions : a Si tout » individu est^ à lui seul^ une espèce], Socrat6 est une » espèce ; si tout individu est universel, Socrate est un » genre, et s'il est un genre,. il n'est plus un individu; il » n'est plus Socratë. »

Sous cette argumentation dont l'apparence est subtile, dont le fond est remarquablement solide, se cache, selon nous, une exacte psychologie de l'acte de la généralisation dont les partisans de la non-^iffét^ence renversaient la marche et détruisaient le caractère. A les bien entendre, ils transformaient la généralisation en une manière d'opération àprioriy laquelle, par une vertu jusqu'à eux inconnue, tirait de l'individu, d'un seul individu comme principe, l'espèce, le genre et le genre suprême comme conséquences. C'était la logique se niant elle-même. Le regard pénétrant d'Abélard aperçut cette faute énorme et la mit dans tout son jour. U vit, après ses maîtres, nous en convenons, mais du moins il vit avec eux, en écartant tous les voiles syllogistiques, que la généralisation repose nécessairement sur la comparaison ; que la comparaison qui saisit les ressemblances ou les différences entre plusieurs termes, exige que rintelligence opère sur plusieurs individus, et partant, que de Socrate tout seul, il est impossible de déduire l'espèce, le genre et le genre suprême ; à moins de se faire Tétrange illusion de croire que lorsqu'on pense à l'homme en général à propos de Socrate, c'est dans la considération du seul Socrate qu'on a puisé cette idée abstraite.

Mais la théorie de la nori'^lifférence avait un autre tort : elle était comme l'affirme Abélard, qui l'expose, la destruc-

lion de la première doctrine de Guillaume de Champeaui . Dans celle-ci, que Ton s'en souvienney le genre était la substance ; bien plus^ le genre était Vessence, et les individus n'étaient, peu s'en fallait^ que des accidents advenus à la substance commune; d'où il s'ensuivait que la plus grande réalité appartenait au genre, et^ au contraire, la moindre réalité à l'individu vivant. Dans la doctrine de Vindifference, tout est changé- : le genre perd le caractère éminent de l'essence que Guillaume lui avait autrefois conféré; il n'est plus, à sa suprême hauteur, que le fond commun, efiacé^ indéterminé^ que laisse après elle la soustraction de toutes les propriétés : il est la pure et nue puissance d'Aristote ; et c'est à l'individu que reviennent l'être, la réalité et la ^vie. C'était une capitulation complète, encore que déguisée. Personne ne s'y méprit: on déserta Vécole de Guillaume, et il y avait de quoi chanter victoire, même pour qui n'eût pas eu Tamour-propre plus qu'oMinai re d'Abélard . Toutefois, cette théorie de la non-différence appartenaitelle à Guillaume de Champeaux et est-ce sur ce terrain qu'il fut vaincu définitivement par Abélard? M. V. Cousin a le premier soutenu cette opinion, et après lui, M. de Rémusat et H. Hauréau l'ont admise, tout en remarquant que Gautier de Mortagne et Adélard de Bath avaient, eux ausâi, professé un certain réalisme fondé sur cette idée particulière de Vindifférence {\). Mais M. Ritter est d'un autre avis (2). 11 estime que, dans le texte de VHistoria calami'

{h) M. deRémusat, Abélard^ t. H, p. 34. — M. Hauréau, De la philotùphie scolastique^ t. I, p. 264-263.

(2; Geschiehte der chriitUehen piuiosaplùe. Dritter Thcil, p. 358, DOteî.

354 ËTUi)ES DE PHILOSOPHIE.

tutum, où Abélard raconte comment il ooniraignlt m Adversaire nonnsealemenit à modifier, maie à détniiie si première doctrine^ il faut écarter la vuriante indifferei^^, reproduite en marge par d'Amboise, et conserver rancienne leçon individualiler. Selon le savant allemand^ M. CoosiB n'a pas apporté de suffisantes preuves à l'appui de la emrection qu'il introduit. Nous aurions souhaité que M. Rittei eût discuté en détail, au lieu de la juger stoimairement dans une note de six lignes, la correction proposée par réditeur d' Abélard. Nous rappellerons donc les raisons fournies par M. Cousin^ afin qu'on en apprécie FimpoN tance. La première, c'est que le mot individualiler^ i Fendroit où on le place^ est une naïveté ou uû non-sens : une naïveté, s'il veut dire que Tuniversel ou le genre est individuellement dans chaque individu, ce qui n'a pas besoin d'ôtre dit, et se comprend assez de soi-même» comme le remarque M. Ritter {es verstehi sich von selbst); un nonsens, si ron essaye de l'interpréter autrement, car alors il est impossible d'en tirer la moindre significatioâ* Voilà donc le mot individualiter condamné^ en quelque sorts^ par son évidente absurdité* Que faire alors? Laisser un blanc dans le texte? Mais un des éditeurs d' Abélard noos offre une variante qu'il n'avait apparemment pas inventée, et qui a le double mérite de répondre exactement i Tone des théories réalistes, et d'expliquer de la façon la plus plausible la modification que Guillaume de Ghampeanx apporta, d'après Abélard, à sa première doctrine. Pourquoi ne pas l'accepter? En vérité, il ne lui manque plus qu'un titre à hotre confiance, c'est d'être retrouvée dans quelque manuscrit; et jusque-là elle nous semble très-suffisamment établie. Avec le mot individualiter, M. H. Ritter ne se read

QliAtRlÈME ÉTUDE. m

paè tout à fait cofiiine de la viotoirt qu'AbélaM préteiia à¥dï rempofl^e sur l'écolâtre de Saint-Victor ♦ eet embarraë est tout naturel ; le texte^ ainsi lu^ èbscdtoit et embrouillé tout. Mais, avec la variante de d'Amboise^ la lamière se fait sur Tun des points les plus curieux de cette querelle méraotable.

Au total, nous sommes convaincu qu'Abélard obtint sur le réalisme^ représenté par Guillaume^ de Ghampeaux, plu» d'un avantage sérieux^ et un dernier triomt)he, qui fut décisif. Nous croyons, en outre, que sa force lui vint non pas seulement de son habileté consommée à se servir tantAfr d^ Fautorité et tantôt du raisonnement, mais encore d'un commencement très -visible déjà d'observatioii et de psychologie, au moyen duquel il tnultipliait, diversifiait, renouvelait les textes d*Aristote, de Porphyre et de Boèee/ et donnait à son argumentation cette vigueur et cette sou-^ ple«se que persôtme ne peut communiquer à des raisons d'emprunt. Abélard parlait déjà en son propre nom; déjà il défendait quelque chose comme son idée ou sa découverte personnelle. Nous pourrions encore suivre ta trace, ou plutôt la saillie de cette énergie naissante de Tesprit nouveau dans la polémique de maître Pierre contre Rôscelin. Mais sa critique du nominalisme se lie et se mêle étroitement à sa doctrine conceptualiste, et nous y arrivons.

Le nominalisme pur, c'est le pur empirisme, et Rôscelin est, parnû les scbolastiques^ l'ancêtre de Gondillac. Dire, comme le premier, quHl n'y a que des individus^ objets dil nos sens; ou, comme le second, qti'il n'y a que déS sén-

salions, c'est tout un^ Roscelin a-t-il enseigné dans sa ligueur la doctrine qu' Abélard lui attribue ? Cette question n'est pas entièrement vidée. Mais ce qui importe et ce qui est hors de doute^ c'est que l'absolu nominalisme a été attaqué de iront et réduit à Tabsurde par Abélard.

La thèse de Roscelin^ telle, du moins, que la reproduit Abélard, se ramène à cette triple affirmation : il n'y a que des individus ; au-dessus des individus, les genipes et les espèces ne sont que des mots; au-dessous des individus, les parties des individus et des touts ne sont que des mots et ne sont rien.

Ces étranges assertions de Roscelin et des siens (car il eut son école) inspirent à Abélard une abondance singulière d'objections, où se joue et se déploie sa merveilleuse souplesse de dialecticien. M. Cousin a publié^ dans le volume des ouvrages inédits, et traduit, dans sa belle introduction^ la plupart de ces curieux arguments ; M. de Rémusat en a intercalé plusieurs dans son exposition de la doctrine du maître Pierre. Citons néanmoins celles d'entre ces raisons qui mettent en plus vive saillie la verve critique et le bon sens, parfois tout français, d' Abélard.

Que les genres et les espèces ne soient rien, Abélard le nie. Il estime, avec Tautorité, que ce sont là des choses, re9. « L'autorité affirme^ dit-il {{), que les genres et les » espèces sont des choses. » Boèce dit, dans son Commentaire sur Porphyre (ï) : « On ne doit entendre par espèce » qu'une conception recueilli^ en vertu d'une ressem- » blance substantielle sur une multitude d*individus dis-

(4) Ouvrages inédits^ p. 522-l>U. Nous citoos la tradaction de M. Cousin, Frag» de phiL du moyen âge^ nouv. édit. p. 17.4. (i) Boeth, m Forphyr, p. 56«

QUAtRifiME ËTUDE. 357

» «smblables; ptr genres, une tonœption qui fésaUe de la * leesettiblanoe des espèces. » Que ces ressemblances soient ippôléés par Boèce des choses, c'est ce que démontre cla1«rement un passage qui se trouve un peu plus haut : « Il y a » donc des choses de cette nature dans les objets corporels M et sensibles ; mais elles sont conçues indépendamment » des objets sensibles. » On comprend qu'Abélard se (onde sur cette doctrine de Boèce : il y trouvait les éléments de son conceptualisme et de son réalisme, tels que nous essayerons de les démêler. Adopter et prendre à son compte le passage précédent, c'était se placer d'emblée entre les deux solutions extrêmes. Mais il fallait prouver que les genres et les espèces ne sont pas uniquement des mots Abélard n'en est pas en peine $ qu'on en juge :

a Puisque^ suivant eux, il n'y a rien que des individus, » et que cependant ces individus sont exprimés tant par » des mots universels que par des mots singuliers, animal » et homme signifieront absolument la même chose (4). »

Cet argument; si brièvement présenté^ est gros de conséquences mortelles au nominalisme. Abélard ne les a pas déduites. Ses historiens n'ont pas eu le temps de les développer. Selon nouS; les voici, ou du moins, voici la plus grave.

S'il n'existe au monde que des individus, si les genres n^on t aucune réalité quelconque, et les espèces pas davantage, chaque individu devient seul de son genre . Tl en résul te aus * sitdt qu'il n'y a plus que des caractères propres, des qualités individuelles, des attributs singuliers. Dans un univers ainsi composé, seuls les noms propres ont un sens; les

(4) Ouvrages inédits, 1. I.

368 ËTUjOIS DE PHU^gQFUIE.

popis 60imnmi« sont impoi^iWes, çt les «djeeiifli nbftf^ent 46 eignificatien qbaque îm qu'on les applique k w 4Bdiyidu différent, Que devient alors la langue ) Eq yénté^ las nominalistes restaient en à&qh de leurs prinoipes, ear, où la chose signifiée dispf^raît, il esl contre la raison de maintenir le sigoe. Mais ce n'e^ pas tout ; une fois lei$ g^pres i|npi»îoiés et 1q langage réduit 4 n'exprifnor que le particulier c'en est fait de la science, ^istote le pavait bien, quand il écrivit ce jugement marqué à Vempreinte de son génie : Il n'y a de science que du général. Platon Tayait se ^t proclamé ayant Aristote^ Que radv^^saire de Roscelln eût connu la Métaphysique et le Théétète^ il était homme j^ développer Targuipent que nous avons transcrit et à ep tirer^ avec son })|J)ileté^ sa finesse et son ironie, une victorieuse réfutation de cette doctrine, toujours combattue et toujours renaissantej qui ne vmt jamais qu'elle marche droit à la négation de la science et de la pbilosoi^e. . Boscelin prétendait encore que les parties d'un tout quelconque ne sont que de^ mots^ de la même façon que les espèce^ et les genres. « Mon maître Boscelin^ dit Abé- » lard (4 ), professait cette opinion insensée» qu'aucune chose n'est formée de parties; il réduisait à de pursipots » les parties, comme il faisait les espèces. » Et Roscelia prouvait sa thèse par des arguments à lui • Il disait qu'un mur n'est point une partie de la maison^ parce qu'il serait alors partie du tout et partie de lui-rtnême, ce qui est insoutenable, et parce que^ en outre, le mur, dans ee cas, se précéderait lui-môme, ce qui ne se peut en aucune façon.

(1; Ouvrages inédits, p. m : Fragm. de phil, du moyen âge, p. 400

et m.

QUATRIÈME ÊTUDË. 3t9

Abélard démêle promptement le sophisme eaehé 9ou8 ces doux raisonnements. « On peut dire, lépliquert-il, du mur, » qu'il fait partie de lui-même et du reste, mais en tant )> que réunis et |)rt9 ensemble. Lorsqu'on dit que la maison )) est ces trois ebopes, le mur, le toit et le fondement, on ne » ¥eut pas dire qu'elle est chacune d'elles prises à part, » mais toutes trois unies et prises ensemble; de même le » mur est une partie de lui-même et du reste réunis, c'est- » 4-dire de la maison entière, mais non pas de lui-même » tout seul : il précède lui et le reste réunis, mais il ne se B précède pas pour cela lui-même, car le mur a été ayant » d'être réuni au reste. Il faut seml^lablement que chaque » partie existe avant de former la collection où ellejiera » comprise. »

Sn lisant ce passage, on ne peut s*empèeher de remar«* quer combien Abélard est supérieur à ses adversaires. Ceux-ci, évidemment,^ s'enivraient de logique, au point d'oublier et la logique et le bon sens. Âbélard, lui, est maître de l'instrument dont il se sert, bien loin d'en être l'esclave. Il met le sens commun au-dessus de la logique. Il retourne contre ses rivaux l'arme dont ceux-ci le menaçaient. Toutefois, telle est la mécanique fatale du syllogisme, qu'elle peut fausser et faire dévier les esprits les mieux trempés. L'intelligence d'Âbélard s'est plus d'une fois prisa à ce piège; et nous en avons justement un exemple dans le second des deux seuls textes que lui* même nous ait transmis sur sa lutte avec Roscelin. Dans la lettre à l'évêque de Paris, que nous avons citée déjà {i ), Abélard accuse son ancien maître d'avoir, par sa doctrine

(4) Voir notre premier paragraphe.

:iCO ETUDES DE PHiLOSOPHtE.

(le la nullité des parties^. corrompu le sens des saintes Écriture: a Car, à ce compte, dit-il , dans l'endroit où » rËcriture rapporte que Jésus mangea une partie d'un. » poisson y il devrait dire qu'il s'agit seulement d'une par- » tie du mot poisson, et non pas d'une partie de la chose » elle-même. » Abélard défigure ici, sans le savoir apparemmenty la théorie qu'il réfute. Selon ce qu'il nous en a lui-même appris, cette théorie était non que tel individu, telle chose, telle poisson, ne fût qu'un mot, mais que les parties du poisson n'étaient que des mots. En sorte que Roscelin aurait, bon gré mal gré, fait dire à l'Écriture que Jésus mangea une partie de poissoQ, laquelle partie n'était qu'un mot. C'est déjà bien absurde; mais c'est assez d'une absurdité, et la subtilité agressive d'Abélard en prête deux à son maître . Tant le raisonnement dégé*^ nère aisément en sophisme, et la discussion en dispute ! C'est que la logique, fiU^elle entre les mains les plus puissantes, les plus sûres et les plus délicates, n'a par ellemême aucune force. Vigoureuse, mais indigente, il lui faut , pour agir, le secours de richesses prêtées. Ses deux prêteuses , sans lesquelles elle meurt de misère, ce sont : la raison, qui lui apporte un trésor de principes, et l'observation, qui lui fournit des provisions de faits. C'est là une vérité bien connue, et pourtant, comment se lasser de la répéter, quand on voit des intelligences comme celles de Hegel s'abandonner sans précaution et sans condition au dragon robuste et infatigable, mais opiniâtre et aveugle, de la dialectique? Comment, au contraire, ne pas honorer dans Abélard un de ces esprits naturellement dégagés et libres, rebelles à la routine et à toute impulsion mécanique, qui, sinon toujours, du moins le plus souvent.

ne consentent à manier ^algèbre du syllogisme qu'aprèà avoir examiné les données qui vont se cacher sous les signes y et avec la réserve expresse de peser le résultat final de ropération dans les balances de la raison et de l'expérience? En.effet, tandis que ses rivaux tournent dans le vide autour de l'autorité^ qu'ils interprètent en sens contraire et à outrance, et qu'ils écorchent de temps BVL temps {peltem incidunt, dit vivement Abélard), notre philosophe^ lui^ essaye^ à ses frais, de renouveler la tradition, dont il ne possède que quelques lambeaux, au moyen d'une analyse de Tintelligence humaine. C'est ici sa critique affirmative des excès du nominalisme. In«> sistons sur ce point de sa doctrine et voyons quel en est l'élément personnel.

Puisqu'il est aburde que les termes généraux n'aient ni sens aucun, ni valeur aucune, quels en sont donc le sens et la valeur? Abélard s'est posé cette question, et il y a répondu dans plusieurs passages, mais surtout dans son petit traité de Intellectibus, qui est comme une psychologie de la connaissance. Le manuscrit de cet ouvrage fut longtemps conservé à l'abbaye du Mont Saint-Michel, puis à la bibliothèque d'Avranches. M. Cousin, rayant retrouvé en ce dernier endroit, le publia une première fois dans la quatrième édition de ses Fragments philosophiques (t. III, append. xi, p. 448 et suiv.), et il nous le donne une deuxième fois dans le second tome de l'édition in- 4** des ouvrages réunis d'Abélard. Sous une forme brève et sèche, cet écrit contient ce que nous appellerions aujourd'hui une théorie des facultés de l'intelligence, et^ comme conséquence, une théorie des intellects, ou concepts,. ou idées générales, c'est-à-dire une élude des uuiversaux pris

et eayii^iigés dans notre entendemmil, G'e^ li qu*app»ait ea £011 ensemble le conceptualiane d'Abélard^ et epi'ilse distingue nettement du nominalisme, avee lequel on ne pourra plus le confondre désormais.

£t d'abord, quel prix faut-il attacher à.sa théorie des fai- Qultésde rentendementy et cette théorie lui appartient-elle! Pour distinguer les intellects ou concepts de tout ce qui n'est pas çui , Abélard compte cinq choses^ dont il convient,^ dit-il, de les isoler : le sens^ Timagination^ l'estimation, la science etla raison, {i ) Cette liste de facultés e8teelle4li mésie qui se lit au troisième livre du Traitéde VAme d' Aristote (9), qui y distingue Timagination de la sensation^ de ropinion, de la science et de l'intelligence. Abélard n'avait pas le Traité de VAme y et Boèce, dans lequel il étudiait Aristote, et qui connaissait et citeletfe Anima, quoiqu'il ne l'ait pas traduit^ ne semble avoir reproduit nulle part, dans son ensemble, la série de facultés dont il s'agit. Nous la lui avons vainement demandée^ après H. de Rémusat. Tout ce que nous avons pu découvrir c'a été^ en plusieurs endroits divers, des phrases où Boèce établit, en effets entra les facultés notées par Aristote, les mêmes différences à peu près qu'Aristote et Abélard. Au contraire, on rencontre, à la fin de la première partie des Seconds Analytiques (3), une autre classification des facultés de la eonnaissanee, qui est aussi dans la Morale à Nicomaque (4), et que Boèce

{\)Ùe Intelleetibust P. 733 et mv.

(2) Ql). m, § 6, p. 284 de la traduction 4e M. Barthélémy ^iot*Hilaire.

(3) Derniers Anaïyliq.fiis. I, ch. xxxiii, §8 : traduction de M. Barthélémy Salnt-Hilaire, p. 485.

(4) Morale à Nieofnaque Ht. VI, ch. ii, § 4 ; traduction de M. B. S. Hilaire, p. 498.

QUATRIÈME ËTU|I«. 363

répète p;acteaiei^t (Jan^ son mteyprétation 4â» Anolytiques (4). Cette autre liste, qu*Aristote Qe s'est pa« occupé de coiicilier avec Ta première, cooipveod le raisonnement, Tentendement, la science, rart> la prudence et la sagesse. U ne serait pas difficile de prouver que, de ces deux classi* fîcations^ celle qu'offre le Traité de l'Ame est> à plus d'uii égardt supérieure à celle des Analytiques et de la MoraU à Nicomaque. Eh bien ! c'est précisément la meilleure qu'Abélard a adoptée, quoiqu'il lui ait peut-être fallu la reconstruire, taudis que l'autre se préseutait à lui toute prête. U nous sera permis, sans doute, de voip 1^ plus de choix que de hasard, Abélard n'a pas inventé cette énumé* raiion> très- remarquable^ de nos principales puissancejs de connaître; mais il a su la préférer à une autre qui valait moins, et, en outre^ il l'a énoncée dans un ordre qui répond à la marche de l'esprit s'élevant del'iudividu à l'universel. Ce mérite n'est pas énorme; niais nous pensons qu'il est bien à lui, et qu'il témoigne de l'nsage habile qu'il faisait de la tradition.

Nous croyons qu'il est encore plus lui-^mème^ quand > dQ l'étude comparée de l'intellect et des autres facultés qu'il a admises, il fait sortir la réfutation de la doctrine manifestement sensualiste de Hoscelin. Non, certes^, que cette comparaison méthodique et suivie lui appartienne en propre; Boèce la lui a fournie^ et Aristote l'avaii fournie à Boèce, Nous avons conféré Abélard avec Boèce, Boèce avec Aristote, et nous nous sommes assuré que, presque spus chacune des phrases du de Intellectibus, on pourrait me%^ tre une phrase k peu près identique des Catégories, de

(4) Boèce, p. 544.

YHermeneia et des AnalytiqwMy et même quelque réminiscence à peiné altérée^ quoique indirectement transmise, du Traité de l'âme et de la Métaphysique. Mais Boèce, après tout, interprète et compile; Abélard, lui, trie et coordonne. En outre, les riyaux d' Abélard avaient à leur disposition ces mêmes ressources péripatéticiennes. Qu'en faisaient-ils ? Tantôt ils mettaient Tautorité à la torture ; tantôt^ quand elle leur résistait trop, ils disaient qu'elle avait menti. Bref, leur moindre violence à Tégard d'Aristote était de forcer son principe, si profond et si vrai, qu'il n'y a de substance première et de réalité vivante que dans rindividu, et d'en conclure qu'il n'y a ni genres, ni idées générales, mais uniquement des individus sensibles et des idées de ces individus acquises par la seule sensation. Aux mains d'Abélard, la logique d'Aristote et le peu qu'on entrevoyait de sa psychologie rend des conséquences toutes contraires et remarquablement justes, bien qu'insuffisantes.

Abélard ne souffre pas que l'on professe que nous n'avons qu'un seul moyen de connaître : les sens. Au-dessus du sens, il place Tintellect, et il distingue l'intellect des sens et de l'imagination. Le sens, dit-il, est la perception d'une chose corporelle, et cette perception exige un organe corporel. L'intellect, c'est-à-dire la pensée mèm^ de l'âme, n'a besoin ni d'un instrument corporel, ni même de la vertu effective d'un objet réel qui le fasse penser; la preuve, c'est qu'il pense, c'est qu'il conçoit également des objets existants et non existants, corporels et non corporels, des choses passées et futures, et même des êtres qui ne seront jamais, tels que des centaures, des chimères et des sirènes. De plus, le sens n'a aucune puissance de ré-

QUATRIÈME ËTUPE. 366

fléchir sur les êtres, ni d'en saisir la nature essentielle ; œ que fait le seul intellect en s'appuyant sur la raison. Quant à l'imagination , comme elle n'est qu'un certain souvenir du sens (quœdam sensus recordatio), l'intellect en diifère autant que du sens lui-même.

Mais Âristote et Boèce vont plus haut et plus loin et Abélard n'a garde de ne pas les suivre. Après eux, ilproclame avec empressement qu'il existe une intelligence que bien peu d'hommes possèdent^ qui n'appartient qu'à Dieu seuU et qui dépasse tellement les sens et l'imagination^ qu'elle s'exerce sans leur concours^ et que, par elle^ rien ne se présente à l'esprit que ce qui est intelligible et concevable c( Mais il est clair^ ajoute Abélard^ qu'en

» Dieu il n'y a ni sens ni imagination^ puisque ce ne sont là •» que des perceptions confuses de l'âme, mai^ qu'éternel - 9 lement Dieu contient tout dans son intelligence^ et que^ M pour Dieu, si nous y pensons bien^ concevoir et savoir, n c'est tout un. Voilà pourquoi Boèce dit que cette intel- » ligence se rencontre dans très-peu d'hommes et que, » selon Aristote, elle ne brille jamais pendant la vie pré- » sente, si ce n'est pour celui que l'excès de la contempla- » tion élève jusqu'à une sorte de révélation divine. £t o nous croyons que cet essor de l'esprit, Aristote l'appelle » science plutôt qu'intellect, et qu'il ne faut pas le nom- )> mer une puissance de l'âme humaine, mais une puis- » sance de l'âme divine. L'âme, en effet, issue de Dieu, » revêt Dieu, en quelque sorte, et, quand, en nous, » l'homme s'évanouit et meurt, Dieu pardt (4). » Dans ces dernières lignes, où Abélard reconnaît et recueille avec

{h) De Intelleetibuif édit. V. Gousio, p. 737, toni. poster.

M6 ETUDES hÈ PHtLÔâQ^tilE.

âne noble avidilé le plus pur de la peoâde aristotéli^tie^ M. de Rémusât (4) croit apercevoir uâ souTenir du Timéé plutôt que du de Anima, ou peut-être un reflet du troiBièmi» litre, chapitre cinquième du dernier ouvrage. Pour noiis, sans nier ces analogies, il nous semble que la forte doctrine dont Âbélard reproduit l'empreinte un peu efiacée, est ^rteut au Traité de l'Ame, livre premier, chapitré quatrième, et dans les lignes im.posantes que voici : « Quant n à FinleUigence^ elle semble être dans Tftme comme une » sorte de substance^ et ne pas pouvoir être détruite [%), I» Aussi cette chose (le corps) étant détruite^ le principe ne » peut ni se souvenir, ni aimer; car aimer, se souvenir^ v> n'était pas de lui; c'était de cette chose commune qui a » péri. Mais l'intelligence est peut-être quelque chose de » plus divin, quelque chose d'impassible (3). »

Nous voyons encore celte grande leçon suivie par Abélard, d'après Boèce, dans le douzième livre de la Métaphysique, chapitre septième : « Il y a donc identité entre Tin- » telligence et l'intelligible; car la faculté de percevoir p Tintelligible et l'essence, voilà rintelHgencé ; et l'actua- D lité de l'intelligence, c'est la possession de rintelligible. » Ce caractère divin, ce semble, de l'intelligence se trouve » donc au plus haut degré dans l'intelligence divine, et la » contemplation est la jouissance suprême et le souverain » bonheur (I)., » Certes, être frappé de ces lueurs de la science antique, alors même qu'elles n'arrivent qu'à tra-

(4) Âbélard^ 1. 1, p. 4S9, en note.

(2) Traduction de M. Barthélémy Saint^Hilaire, p. 444.

(3) Ibid., p. 442, ô oè voO; ïcw; eÊioxepov tt xac àTiaôeç iativ» Édit. Trenddcnburg, p. ^3, 1. 7.

(4) Traduction Pkrron et Zévort, t. II, p. US.

Y&n le voile épais d'une iaterprétation qui les éteint pfèS^ que; les rassembler et les concentrer sur Tinlellect^ afin d'en mieux marquer le haut caractèi^ et de le distinguer par là radicalement de la perception sensible, c'est assurément le trait d'un génie philosophique, qui ne fait, nous Ta- Youons> que retrouver^ mais qui en d'autres teiJQpseât inventé. Comment Abélard ne s*est«il pas avancé davantage, sur les pas d'Aristote^ dans cette large voie qui menait au conceptualisme en Dieu? Comment s'est-il arrêté au conceptualisme incomplet qui^ bien qu'eii disant que Dieu conçoit et sait tout, n'affirme Tidée des genres que dans l'intellect de Thomme ? Nous tâcherons plus bas de l'expliquer.

Mais notons tout de suite qu'il a très-bien oorapris que, dans notre intellect, il y a des concepts (ndtis dirions aujourd'hui des idées)^ des genres et des espèces qui, loin d'être des représentations sensibles, nécessairement produites par tel individu particulier, contiennent ^lus et moins que la représentation sensible, et n*en sont pas pour cela moins vrais. Ses adversaires disaient : « Lorsque vos » sens perçoivent un homme, il est nécessaire qtie ce soit » celui-ci ou celui-là, quelqu'un ou quelqu'autre; car tout » homme est celui-^i, celui-là, ou un autre. De même, » notre intellect procède à la façon de nos sens; et si vous n concevez l'homme^ il est nécessaire que vous concédiez » celui-ci, celui-là ou un autre. Car homme ne signifie D rien^ si ce n'est un certain homme déterminé. Partant, » quiconque a le concept de l'homme, â certainement le D concept d'un certain honmie, le concept de eelui-^oi ou de celui-là (I). d — « Cela est manifestement faux, » ré«

(4) De IfUellectibus^ éUît* V. Oou8iQ> tom. poster, p. 780.

plique Abélard. Et il le prouve par d'excellents exemples: <c Si je dis : Une cape est désirée par moi^ ou Je désire une » cape^ quoique toute cape réelle soit celle-ci ou celle-là, il » ne s'ensuit pas du tout de là que je désire telle ou telle » cape déterminée (0* ' l^t^ un peu plus loin : a Non^ il » n'est pas nécessaire, pour que je conçoiye Thomme^ on » pour que j'aie quelque concept par lequel je conçoive la » nature humaine^ il n*est pas nécessaire que je pense i tel ».ou tel homme en particulier^ car il y a mille concepts » différents dans lesquels entre la conception de la nature » humaine (2)... »

Ainsi, premier résultat établi par l'observation psychologique, il y a des concepts universels dans notre intelligence, et ces concepts ne sont pas des représentations d'êtres individuels. Mais alors^ que sont-ils et que valent-ils? Ds sont, en un sens^ quelque chose déplus que la représentation sensible; en un autre sens> ils sont quelque chose de moins; et, cependant^ quand ils sont légitimement formés, ils sont vrais.

Le concept universel est quelque chose de plus que la représentation sensible, alors même qu'il la présuppose. En effet, et Abélard Ta déjà dit au commencement du traité de IntellectibuSy le concept contient une notion de la nature essentielle de Tobjet, notion que l'intelligence se crée en s'appuyant sur la raison. Cela est vrai. Il est regrettable, toutefois qu'Abélard n^ait pas su décrire^ au moins grossie ~ rement^ le rôle que joue la raison dans l'acquisition du concept. Faute d'une analyse quelconque de ce travail rationnel, son assertion reste sans preuve.

(4) De Inteîleaibu», édit. V. Cousin, ton), poster., p. '/(M). (8) Ibid., p.76t.

Mais il expose fort bien comment le ooDcept universel contient moins qne la représentation sensible et peut néanmoins être accepté comme vrai. Il avoue qu'aucun concept de genre ou d'espèce ne donne la chose^ res, telle qu'elle est. Il y a^ d'après lui^ deux sortes de concepts universels : Vun par abstraction^ l'autre par soustraction. Le concept par abstraction est celui qui conçoit ou bien une nature formelle, la nature d'une forme sans aucun regard à la matière qui lui sert de sujet, ou bien une nature (essentielle) quelconque, à l'exclusion de tous les individus distincts qui en sont revêtus. Il est évident qu'un tel concept ne donne pas la chose comme elle est, puisqu'il sépare les formes des matières, les natures de leur sujet de fondation, et que cette séparation n'existe pas dans la réalité. Le concept par soustraction est le fruit ie l'opération inverse ; l'intelligence l'obtient lorsqu'elle soustrait le sujet qui réside sous les formes, et considère ensuite celui-là à l'exclusion de celles-ci. Il est encore évident que ce concept présente la chose autrement qu'elle n'est; car, de même que le concept par abstraction^ il me fait concevoir, en tant que divisées, les choses qui ne subsistent pas séparément : par Tun, en effet, j'eiv^isage séparément la matière ; par l'autre, c'est la forme que je considère isolément : « modo videlicet solam materiam per se, modo solam at- » tendo formam (1). » Mais quoi? s'ensuivra-t-il de laque les concepts universels soient faux? Point du tout : sans doute, ils donnent la chose autrement qu'elle n'est ; mais certes, ils ne conçoivent pas autre chose que ce qui est ; au contraire, ils conçoivent cela même qui est, mais envisagé

(0 De hUellectibus, p. 746.

UiUB^ jou fond et dans son essence : a Nihil utique aUud, Mi iAm penitus essentialiter (4). » D'ailleurs, qu'on y «lage : il n'y a pas un seul objet, un seul être que nous connaissions absolument tel qu'il est, et en embrassant toute sa nature et toutes ses propriétés. Et si vous récusez Fintellect humain toutes les fois qu'il conçoit une chose autrement qu'elle ne subsiste dans la réalité^ si vous le taxez alors de vanité et d'impuissance^ tout intellect humain sera à jamais^ de votre propre aveu, impuissant et vain (2).

Nous ne savons si nous sommes en ce moment dupe de l'illusion que subissent parfois ceux qui vivent quelque temps dans l'intime commerce d'un auteur, mais cette discussion d*Âbélard est à nos yeux d'un prix réel et d'un singulier intérêt. Et en cariant ainsi^ nous croyons être sur de ne pas le surfaire. On a souvent accusé Aristote d'être sensualiste. Volontaire ou non^ c'était là une injustice. Mais enfin^ quiconque a pratiqué les ouvrages de ce philosophe sait de reste que des esprits neufs et médiocrement expérimentés peuvent s'y méprendre^ et que la méprise devient encore plus excusable quand ceux qui y tombent ne possèdent qu'un Aristote incomplet. Que si^ à toutes ces causes d'erreur^ s'ajoute chez le lecteur un penchant malheureux pour l'explication de la connaissance au moyen de la-seule sensation, on peut parier à coup sûr, qu' Aristote, mal compris et défiguré^ sera interprété exclusivement dans le sens du pur empirisme. Nous faisons là Thistoire du nomina- Usme radical, duquel il est juste de dire, en empruntant un mot de M. Cousin, qu'il est « la plus mauvaise scholas-

(4WV iHteUeclibuSy p. 740.

[t) Ibld., p. 747.

OUATRtÉMB ÉTUDB. m

tique péripatéticienne (4). » Or^ placé dans les mêmes conditions, n'ayant^ lui non plus, qu'un Aristote tronqué^ Àbélard suit constamment le chemin contraire. H a vn dans Boèce, il a recueilli et il transcrit ce principe d'Aristote^ que toutes nos connaissances ont pour premier IK)int de départ la sensation : a Quippe^ut louge supra mominimus, tota humâna notitia a sensibus surgit (2). d Mais^ bien loin de s'enfermer dans ce vestibule de la théorie péripatéticienne et de s'obsUner à soutenir que la maison ne s^étend pas plus loin> il parcourt tous les endroits ouverts et accessibles de Tédifice^ il devine de son mieux quelques-uns de ceux qu'il ne voit pas; bref, il cdmprend Aristote exactement, sinon complètement, et il tire de ce qu'il sait du maître une réfutation du SQpsualisme, laquelle vaut encore aujourd'hui contre la doctrine de Condillac. « Si toute connaissance, a dit M. Cousin^ n'est vraie que » par la vérité de la représentation, c'en est fait de la vé>- » rite de la connaissance (3) . » C'est précisément ce qu'Abélard répond aux nominalistes dans le passage du de In* tellectibus que nous avons tout à l'heure traduit et cité. Ainsij au douzième siècle, Abélard accomplissait, selon ses forces, une partie de cette tâche rationaliste que nos maîtres du dix-neuvième ont mis leur honneur à poursuivre. N'est-il pas digne, à ce titre, de toute notre attention, et même de quelque chose de plus ?

(1) Philosophie senstialiste, 3* édU. p. 89,

(2) De Intellectibtu, p. 747.

(3) Philosophie semualiste, 3<ô(lit. p.SS*

Et pourtant Âbélard a été nominaUste. On Ten a accusé de son temps ; on Ten accuse encore aujourd'hui. S'il n'est, à aucun degré, permis d'être nominaliste, Âbélard a eu tort; mais s'il est une mesure de nominalîsme qu'approuie la raison, et si Abélard est resté dans cette juste mesure, la critique lui doit des éloges, et nous ne les lui marchanderons pas. Peut-être a* t*-i] donné sur ce point une nouvelle preuve de l'étendue de son e^rit.

Pour' résoudre cette question par nous-même, nous aurions eu besoin d'avoir sous les yeux le manuscrit des Glossulœ SMper Porphyrium, qui sont bien on ouvrage d'Abélard, et que M. Ravaisson a eu le talent et le bonheur de découvrir il y a déjà longues années. H. Ck)usin et M. de Rémusat ont, an nom delà science, adjuré l'éminent auteur de V Essai sur la Métaphysique d'ArisMe^ de livrer au public sa découverte. Nous joignims, sans trop d'espérance^ notre faible voix à celles-là. Mais^ en attendant, nous nous en rapporterons à l'analyse des Petites gloses que M. de Rémusat a inaérée dans son Abélard (I) et que M. Cousin a ]iiiUiée en partie i l'endroit de son édition {%) où il eût désiré mettre le texte même. Nous déclarons nous fier sans crainte à cette beUe exposition^ où M. de Rémusat a réussi à concilier les intérêts de la science et les devoirs de lldstorien avec la délicate loyauté dn dépositaire.

On venra tout à Theore, et d'qurès les Petites gloses, comment la question des universanx pcntait dans ses flancs

Cl T. U, p. 93 et SUIT.

;l TWH. poster, p. loS «l Mf .

QUATRIÈME ÉTUDE. a73

le problème de Tidentité uniyerselle^ si hardiment résolu de nos jours par les écoles panthéistes. Ne parlons, pour le moment, que du nominalisme d'Abélard.

Il n'y a plus moyen maintenant de confondre ni peu, ni beaucoup, la pensée d'Abélard avec la thèse attribuée à Roscelin. Aussi bien celle-ci, au xii®. siècle, ne s'appelait pas nominalisme^ mais doctrine des mets ou des yoix : smtentia vocum. A en croire Jean de Salisbury, il y avait un autre système, dans lequel Tauteur du Polycraticus dit que son cher Abélard se laissa surprendre en s'atfachant surtout au:^ discours, sermones intuetur (4). Ce témoignage est confirmé par pinceurs texte$^ mais singulièrement par un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford, où se lit une épitaphe d* Abélard, publiée par Rawlinson dans son édition des Lettres (S), et citée par M. de Rémusat (3). Quoi^ que cette épitaphe soit désormais très-connue, qu'on nous permette d'en transcrire les cinq premiers vers :

Hîc docnit voces cnm rebns sigoificare, Et docuit Toces res sfgnificando notare :

Errores generum correxit, ita specicruni Hic genus et specics lu sola voce locavit , nt gonus et species sermones esse notavit.

De ces vers, les deux derniers attribuent à Abélard une doctrine exclusivement nominaliste, et s'ils nous étaient parvenus seuls, ils seraient un embarras plutôt qu'un secours. Mais remarquez que les trois premiers y apportent une restriction très-importante. Ils veulent dire, sans la moindre obscurité, qu' Abélard admettait les mots, les

(4) Jean deSalisbury, Volycrat. lîv. VII, ch. xii.

(2) Londres, 4748.

(3) Abélard, t. II, p. 404.

voix Y les discours surtout^ comme expression des genres et des espèces^ mais à la condition de signifier les genres et les espèces à titre de choses et d'objets, voces cvm rtthm stgnificare, voces res significando notare. Et c'est seulement en ce sens qu'il mit les genres et les espèces dans les mots et dans les discours. Voilà un nominalisme bien mitgé, bien corrigé et bien rapproché de la vérité.

La Dialectique nous montre ce nominalisme circonscrit dans les mêmes limites et avec le même soin. Ce texte précieux n'a pas échappé au coup d'oeil de M. Rémusat, et notre devoir est de le reproduire ici^ non-'Seulement afin d'éclairer le point qui nous occupe, mais encore pour avertir, par l'exemple d'Abélard, certains esprits, que la pliilosophie est tôt ou tard obligée d'appeler à son aide l'étude de la nature. « L'unique fonction de la Logique, dit » Abélard, est, en pesant la valeur des mots employés, » d'établir parla discussion dans quel sens le mot est em- )) ployé dans chaque discours ou énonciation. Mais la fonc- » tien de la Physique est de rechercher si la nature de la )) chose est d'accord avec renonciation, et par conséquent, » si la propriété de la chose est telle ou non qu'elle est )) énoncée. Ainsi, de ces deux sciences, l'une est néces- » saire à l'autre. En effet, pour que l'élève en logique sache » ce qu'il faut entendre par les mots, on doit, première- » ment, rechercher (avec lui) quelle est la propriété de la

» chose Et, lorsque la nature des choses aura été perçue^

» on distinguera la signification des mots d'après les pron priétés mêmes des choses (4), etc. » Conclusion évidente : Le mot n'est pas un pur mot; le discours n'est pas un vain

(4) Ouvrages inédits, Diakctiea, parstertia, Topica, p. 364.

souffle. Le discours, qtf il exprime le genre ou l'espèce, a une valeur, celle-là même que lui donne la nature réelle de la chose exprimée et conçue.

Passons maintenant au Petites gloses. A prendre le commencetnenl de ce traité, tel que l'analyse M. do Rémusat, un nomînalisme presque pur semble s'en dégager. Abélard, en effet, après avoir défini l'universel, comme Aristole, ce qui est de sa nature attribuable à plusieurs, en tire cette conséquence que ni les mots, ni (es choses ne sont universels, mais seulement les discours. Les choses, dit-il, ne sont pas des universaux, car il répugne qu'une chose soit affirmée d'une autre chose, un objet d'un autre objet (par exemple, que Platon soit affirmé de Socrate), puisque, dans cette hypothèse, la même chose se retrouverait en plusieurs, ce qui est absurde. Les mots non plus ne sont pas universels en tant que mots, car le son vocal pris en lui-même, et en tant qu'on le prononce, est toujours tel son particulier. Il reste donc que le seul universel soit le discours, lequel seul comprend tout le défini, parce que seul il est prédicable, sermo prœdicabilis, c'est-à-dire affirmé de plusieurs.

Jusque-là, ainsi qu'on l'a remarqué, nous ne voyons guère qu'un nominal isme plus large, à la place d'un nomînalisme plus étroit, mais rien d'acceptable. En allant plus avant, la pensée d' Abélard s'approfondit et se justifie. Oui, le seul discours est le genre, poursuit-il, mais parce que l'on y attaché une signification générale. Les genres et les espèces sont, lors même que je n'en dis rien et que je me tais. Mais si j'en parle au moyen du discours, mon discours signifiant le genre, devient ainsi l'universel exprimé.

Voilà un premier pas vers la vérité. Si nous entendons

bien M. de Rémusat, Abélard avance encore. Dans les G/ossulcBy comme dans le de Intellectibus, il examine la validité des concepts généraux et il prononce que , bien que ces concepts ne donnent pas Jes choses telles qu'elles sont, ils sont valables et embrassent des réalités existantes. Le conceptualisme d' Abélard rejoint ici son nominalisme, Venveloppe, l'absorbe; le concept universel, fondé en réalité sur les choses elles-mêmes, apparaît comme la signification intellectuelle sans laquelle le discours ne serait rien; et, ainsi le nominalisme prétendu de notre auteur se ramène à sa doctrine, relativement personnelle et d'ailleurs vraie, des concepts.

Au surplus, il nous serait aisé d^apporter d'autres textes à l'appui de cette façon de comprendre la théorie des discours, sententia sermonum. Ce n'est, au fond, ni un nominalisme, ni, qu'on nous passe le mot, un sermonisme; c'est un embryon de système des rapports du langage général avec la pensée ou Tidée générale. En beaucoup de notables endroits, Abélard insiste sur Textrême importance de la signification que donne aux mots celui qui les prononce, signification qui, après tout, est le suc, la moelle unique du langage. A ses yeux, la vraie définition (et la définition est une sorte de discours) est celle qui exprime entièrement la vertu même et la nature du défini : quœ ex integro vint et proprieiatem definiti exprimit (<). A ses yeux encore éclairés par la doctrine d'Aristote, g tout homme est naturellement capable de prononcer des mots, mais tous ne » sont pas capable d'y mettre le vrai sens; ceux-là seuls » le peuvent, qui connaissent la valeur à imposer aux

(4) Theologia ciimtiana^ p. 485, tonu poster^ éd. Gousîd.

» termes (1). » Cette préoccupation constante de la signification exacte et essentielle des mots a été constatée par Fauteur de Tépitaphe déjà citée :

Significatîvum quid sit, quîd significatum, SigniGcans quid sît, prudens diversificavit.

Hic quid res essent, qui voces siguificarent.

Par une pente irrésistible, Abélard passa des mots généraux aux idées générales; puis, des idées il s'avança jusqu'aux choses : quid res essent. Le subjectif le porta jusqu'à Tobjectif. Nous venons de voir qu'il eut son nominalisme et son conceptualisme à lui. Il eut aussi son réalisme. Lequel?

Abélard est-il réaliste^ et s'il Test^ dans quelle mesure Test-il ? Telle est la double question à laquelle nous vou- ' drions essayer de répondre dans ce paragraphe, en nous appuyant sur les textes que nous offre abondamment la belle édition de M. V. Cousin, en nous éclairant à l'occasion des lumières que M. de Rémusat a répandues sur ce sujet dif^cile et obscur, et enfin en ajoutant nos efforts personnels à ceux des critiques éminents qui nous ont préparé la voie.

Mais, avant de nous engager dans cette recherche, sachons bien ce que c'est que le réalisme. De récents débats esthétiques ont détourné ce terme de la signification que la scholastique lui avait donnée. Dans l'art , l'extrême

(1) Theoîngia christiam^ p. 489.tom. poster, éd. Cousin.

réalisme, quand il est conséquent, va jusqu à soutenir que toute téalité quelconque, prise au hasard, mérite, par cela seul qu'elle est, d'être peinte, décrite, représentée, tandis que ce qui est conçu en dehors des objets individuels à titre de beauté générale ou d'idéal, n'est rien et ne vaut pas qu'on s*en occupe. Au contraire, en métaphysique, le réalisme extrême attribue l'existence la plus haute et la plus vraie au genre le plus élevé, à l'abstraction pure, et n'hésite pas à prétendre, comme l'osait Guillaume de Champeaux, que la rationalité, par exemple, n'en existerait pas moins réellement et en substance, alors même qu'elle ne serait nulle part dans le monde des individus vivants . En deux mots : le réalisme esthétique est la négation radicale et excessive de l'idéal dans l'ordre du beau, et le réalisme métaphysique est l'affirmation excessive de l'idéal et du genre dans Tordre du vrai.

Toutefois, dans l'art, et en deçà de l'excès que nous avons marqué, il y a un réalisme modéré et raisonnable. Celuici, que tous les poëtes et tous les artistes de génie ont pratiqué sans fracas, étudie attentivement la nature réelle sauf à l'ennoblir par le prestige de l'idéal ; réciproquement, il aime, cherche et conçoit Tidéal, mais en même temps, il sait y infuser le sang et la chaleur de la vie individuelle. De même, dans la sphère de la métaphysique, il y a un réalisme tempéré, que la raison circonscrit et que la science accepte, ou, du moins, incline de plus en plus à accepter. Autant le réalisme signalé précédemment est étroit et exclusif, autant celui-ci est large^ coiùpréhensif et conciliant. Au lieu de se perdre dans les espaces vides de la logique où manquent également le sol ferme, l'air respirable et les cimes élevées, le réalisme tempéré, tout en

faisant à la logique sa juste part^ cherche, par l'observation des êtres particuliers réels et vivants, la notion de l'individu; par la comparaison des caractères génériques survivant aux individus et contenus dans d'infranchissables limites, il détermine la notion de l'espèce et celle du genre; par l'étude de la nature divine, il poursuit et atteint, au sein même de Tintelligence Imfinie^ les modèles que copient et les cadres que se tracent et respectent les forces physiques et psychologiques dont l'ensemble forme l'univers. En prenant tour à tour et en reprenant plusieurs fois ces routes diverses, le vra^i réalisme métaphysique aboutit, ou, selon nous,' semble devoir aboutir aux trois conclusions suivantes :

Premièrement : les genres et les espèces existent dans la nature en tant que collections d'individus génériquement et spécifiquement semblables. Tels sont le genre animal, l'espèce homme.

Secondement : le genre et l'espèce existent dans chaque individu de l'espèce et du genre, en tant que tout individu naît avec les caractères essentiels du genre et de l'espèce ; conserve ces caractères aussi longtemps qu'il vit, et transmet ou est apte à transmettre ces caractères à d'autres individus qui sortent ou peuvent sortir de lui. Ainsi, quoique ni aucun genre ni aucune espèce ne soient totalement en substance dans chaque individu; quoique ni le genre animal ni l'espèce homme ne soient compris tout entiers en substance dans Descartes, le genre animal et l'espèce homme sont dans Descartes tout entiers formellement. En effet, il saute aux yeux que si un seul des caractères de l'animal, ou un seul des caractères de l'iiomme manquait à Descartes, Descartes périrait. De sorte que, par la forme.

sinon par la substance^ le genre et Pespèce existent réellement dans chacun de leurs individus. Ajoutons tout de suite que la forme du genre ou de l'espèce n'en est pas toujours et nécessairement, Tidéal. Il n'est pas un seul h(Hnme vivant qui ne réunisse tous les caractères de la nature humaine. Par là l'espèce est dans tous formellement. Mais presque aucun homme, et peut-être aucun, ne présente ces caractères portés à leur suprême degré ; d'où il résulte que Tidéal, c'est-à-dire la perfection du genre et 9e l'espèce, n'est dans nul individu.

Troisièmement : ni les plantes, ni les animaux^ ni les hommes ne sont cause première de la forme générique et spécifique qu'ils reçoivent, conservent et transmettent. Ils la reçoivent sans la choisir, et, à Texception de l'homme, la gardent et la communiquent , ou sans la connaître, comme font les végétaux, ou, comme les animaux, sans savoir ni pouvoir la modifier dans son essence. L'homme lui-même, quoique sa raison l'initie à quelques-uns des desseins de la Providence, quoiqu'il exerce sur la nature et sur lui-même un empire étendu, l'homme lui-même ignore, tout en célébrant, le mystère ineffable qui le fait renaître dans son enfant; et s'il lui a été donné de varier artificiellement les couleurs et les proportions des fleurs, le volume, la saveur et le parfum des fruits, la taille, le plumage et la fourrure de certains animaux, jamais jusqu'ici sa puissance n'a su tirer ni un palmier d'un gland de chêne, ni un aiglon de l'oeuf d'un passereau, ni un homme semblable à lui des flancs d'un quadrumane. Dieu seul est le créateur, le dispensateur, connue il est l'incorruptible gardien du genre et de l'espèce. Puisqu^il crée les formes essentielles, il les conçoit, et cette conception ne

peut pas ne pas être éternelle. Le genre et Tespèce sont donc éternellement en Dieu, à titre de conceptions de sa raison, et réels de la réalité même de la pensée divine.

En somme, une triple réalité doit être attribuée aux genres et aux espèces : 1® La réalité substantielle et collective des groupes naturels d'individus semblables; 2* la réalité de la forme générique et spécifique dans Tindividu; 3^ la réalité rationnelle du type générique et spécifique dans la pensée divine. Le vrai réalisme métaphysique nous paraît se réduire à ces trois profitions. Hors de là, et sauf erreur de notre part, il est en excès ou en défaut.

€es considérations préalables étaient nécessaires , on le comprendra, tant pour éclairer d'un jour un peu moderne le réalisme d'Abélard que pour expliquer et justifier la critique à laquelle nous devons le soumettre. En exposant cette doctrine contestée et souvent fuyante, nous tenons à être clair; en l'appréciant, nous voudrions être équitable. • Dans les deux cas, si nous nous trompons, nous désirons qu'on puisse apercevoir aisément notre erreur et nous la signaler.

Plus nous avançons dans notre examen, mieux nous mesurons Timportant service que M. V. Cousin a rendu à rhistoire de la philosophie en publiant le fragment «tir les Genres et les Espèces. En Tabsence de ce document précieux, il serait peut-être difficile de nier, mais à coup sûr il serait impossible d'affirmer et d'établir pièces en main ce réalisme d'Abélard que nous penchons à considérer comme sa dernière pensée. C'est principalement à Taide de ces quelques pages que Tesprit souple et pénétrant de M. de Rémusat a su opérer, dans les trois premiers chapitres de son second volume, un si habile débrouillement

de la question des universaux telle que Ta traitée le douzième siècle. C'est donc là que, nous aussi^ ncms prendrons notre plus solide point d'appui, sans négliger toutefois de très-importants passages de la Dialectique et de VHexaméron qui confirment et même développent le sens du grand texte retrouvé par M. Cousin dans le fonds de Saint-Germain.

' Toute erreur quelle qu'elle soit a son origine dans nn vice de méthode. Le procédé vicieux du réalisme absolu de Guillaume de Cham](ieaux consistait^ nous l'avons dit^ à voir le genre entier, substance et forioe, dans Tètre particulier^ et à se vanter de Ten extraire par l'analyse des caractères d'un seul individu. Cette prétention singulière était exprimée dans un langage non moins singulier : a Unum quodque individum in quantum est homo de se » coUigitur (4 ) ; » en français : le caractère général d'homme se recueille de tout individu, -en tant qu'il est homme. En vrai dialecticien, Âbélard pour détruire la doctrine l'attaquait dans sa méthode. Il répliquait, avec Boèce, que ni le genre ni l'espèce ne sont recueillis dans un seul individu, mais conçus rationnellement par Tesemen comparatif de la totalité des individus. Il le démontrait surtout en disant que si le genre est tout entier substantiellement dans l'individu, le particulier devient égal aU général et se confond avec lui, ce qui est absurde. A cet argument et a d'autres de valeur purement logique, il eût fallu joindre cette raison psychologique, savoir que l'esprit ne discerne l'individu de l'espèce et l'espèce du genre qu'à la condition de les embrasser et de les comparer entre eux. Il eût encore fallu ne pas s'imaginer que la

{\) Âbélard.Ouvrages inédits. De Generibus et Speciebui, p. 520.

notion du genre présuppose la connaissance de tous les individus qui y sont compris, puisque cette complète connaissance est impossible. 11 eût fallu enfin comprendre^ et Abélard ne Ta pas compris^ que, si le genre n'est pas tout entier substantiellement dans chaque individu, il y est tout entier formellement, c'est-à-dire par un ensemble de caractères qui impriment à l'individu la marque du genre. Toutefois , ces réserves faites, il. reste à Abélard le mérite d'avoir aperçu que, pour obtenir la notion du genre, il est nécessaire : i^ d'étudier les individus ; 2° d'étudier les groupes appelés espèces et genres; 3** de prendre pour point de départ de ce double travail l'analyse des caractères de l'individu. Voyons s'il a appliqué ces trois règles, et avec quel succès.

Après avoir réfuté, au moyen de la raison et de Tautorité, les sectes réalistes et nominalistes , Abélard expose sa propre opinion dans le De Generibus et Speciebus. 11 part, effectivement, de la considération de l'individu. Il témoigne ainsi que l'individu est, à ses yeux, la réalité par excellence et la basejpremière, sinon unique, de la généralisation. Cependant, il ne faudrait pas s'exagérer la valeur scientifique de cette marche méthodique. Abélard ne pousse pas l'analyse jusqu'à ces profondeurs où la psychologie moderne s'efforce de saisir les racines vivantes de la personnalité. Ni M. Cousin ni M. de Rémusat ne s'y sont mépris. Nous ne pouvons davantage nous y méprendre. A cette question. Qu'est-ce que l'individu, Abélard répond en quatre mots par la formule aristotélique : Tout individu est composé de matière et de forme ; Socrate a pour matière V homme ^ et pour forme la socratité (i). La vérité de su

(4) De Generibus etSpeôiebwt, p. 524.

théorie dépendra des coDséqaehces qu'il aura déduites de cette loi métaphysique.

Il en fait sortir d'abord un tableau des espèces et des genres, une manière de système ontologique dont le plas bas degré est l'individu , et le degré suprême la pare matière ou l'être absolument i|[idéterminé. Gcmiine cette conception porte toute la doctrine réaliste d'Abélard, comme elle est pour lui féconde en embarras doni il ne triomphe qu'en partie et au prix de plus d'une contradiction, nous sommes obligé de la reproduire ici.

« Tous les hommes, comme Socrate, soot composés de matière et de forme: la matière est semblable pour tous, la forme différente. La matière de Platon est Vhommey comme celle de Socrate ; mais sa forme est autre : c'est la platonité. Et de même que la socratité, quiconstitae la forme de Socrate, n*est nulle part ailleursque dans Socrate, de même la portion d'essence humaine qui, dans Socrate supporte la socratité, n'est pas non plus ailleurs que dans Socrate. Ainsi des autres individus.

Passons à Tespèce. J'appelle espèce, dit Âbélard, non pas seulement cette portion d'essence humaine qui n'existe que dans Socrate, ni seulement celle qui est duns quelqu'autre individu semblable, mais toute la collection des essences humaines comprises tant d»ns Socrate que dans les autres individus humains. Toute cette collecUon, quoique esseotiellement multiple^ est considérée par les autorités comme une espèce une, comme un universel un^ ct)mmc une nature une, de même qu'on peuple est appelé un, encore que composé d'une multitude de personnes. Maintenant, chacune des essences de la collection appelée humanité, b sa matière et sa forme ; la matière est la même dans toutes : c'est l'animal ; quant à la forme, elle n'est pas une, mais elle embrasse diverses formes substantielles, telles que la rationalité, la mortalité, la bipédalité. Et ce qui a été dît de l'humanité, savoir que la portiou d'essence humaine qui soutient la socratité n'est pas la portion d'essence humaine qui soutient la platonité, il faut le dire également de l'animal. Car cette portion d'animalité, qui soutient en moi la forme humaine, n'est pas uiileurs que dans moi ; mais l'animalité est indilTé-

rcmmeut (sans différence) dans les matières particulières des individus du genre anîoitl.

Or cette multitade d*essences d*aDimal qui soutient les formes des espèces particulières d'animal, je dis qu'il faut l'appeler genre, et cette multitude est différente de celle qui constitue Tespèce. En effet, celle-ci n*est que la collection des essences qui soutiennent les formes des individus, tandis que la multitude appelée genre est la collection des différences substantielles des diverses espèces.

De même, pour pousser jusqu'au premier principe, on doit s:ivoir qiie les essences particulières de la multitude appelée genre animal se composent d'une certaine matière ou essence de corps et de formes substantielles, c'est-à-dirê de Tanimation et de la sensibilité, et ces essences corporelles, comme le genre animal^ n'existent pas essentiellement ailleurs, mais seulement soutiennent, sans difTérencc, indiffé* remmcnt, les formes de toutes les espèces de corps. Et la multitndo de ces essences de corps est le genre même ou lu nature que constitue, selon nous, la multitude des essences de l'animal.

Mais ces essences particulières du corps, qui est un genre, se composent à leur tour d'une matière, c'est-h-dire d'une certaine essence substantielle^ et d'une forme qqj est la corporéité.

Les essences indifférentes, ou non différentes, qui sont au fond des précédentes, forment une espèce nouvelle dont la forme est l'incorporéité et la matière; la multitude même des essences composant la substance généralissii^e.

Celle-ci elle-même n'est pas simple; elle a une matière : la pure essence, pour ainsi dire; elle a aussi une forme : la suscepiibilitc des contraires. Cette pure essence est-elle un genre? et sinon, pourquoi non 1 c'est ce que nous dirons plus bas (i).

Dans ces lignes^ que nous avons dû traduire littéralementy on reconnaît au premier coup d'oeil cette sorte de réalisme qui affirme les espèces et les genres à titre de collections d'individus vivants. On y remarque aussi que Tespèce et le genre sont considérés comme existant réellement dans les individus où ils jouent le rôle de.matière

iV, De Gâtieribus et SpeciebuSy[i, Ô2i-5i6.

soutenant la forme. Dès à présent, la première de ces deux assertions nous semble vraie, et^ au contiraire^ la seconde nous semble fausse. Hais ne nous hâtons pas de prononcer. Assurons-nous d'abord si Abélard a bien démontré Voue, et sj^ par hasard^ il n'aurait pas cxphqué et rectifié Tautre.

Tout genre est une collection; mais la réciproque n'est pas toujours vraie> car toute collection n'est pas nécessairement un genre ou une espèce, àbélard le sait; aussi distingue-t-il les collections fictives et apparentes des collections réelles^ et les genres artificiels des genres naturels. 1408 armées, les tribunaux^ les nobles^ voilà des collections fictives et des genres artificiels. Les anim^iux, les métaux, les arbres^ voilà des collections, des genres naturels (4).

Toutefois, il faut s'expliquer encore, et dire ce que c'est qu'une nature et surtout une nature d'essence. La Dialectique nous rapprendra. Comme Aristote^ Abélard compte quatre causes :1a cause matérielle, la cause formelle, la cause finale et la cause efficiente. Celle-ci est créatrice, Mais Dieu seul est cause créatrice. Dans l'acte procréateur, est-ce le père qui est cause efficiente plutôt que la mère? Pli l'un ni l'autre ne l'est. Ce nom ne convient qu'à Dieu^ « dont la merveilleuse et secrète opération adapte insensis blement et imprime la forme au germe communiqué et D reçu. » La véritable cause est celle qui, opérant sur une matière comme sur un sujet, imprime à chaque chose sa forme, comme l'ouvrier donne la forme au couteau, comme la nature donne à l'homme sa forme. Proprement, rien n'est un selon la nature que ce que Dieu crée et achève par sa divine opération. Les objets qui procèdent de i'opé-

(0 Abélard. Ouvrages inédits. Dialectique^ p. ii\ ; If. de Rémusat, Abélard,i.lyp. m, l^%.

QUATRIÈME ÉTUDE. m

ration humaine^ un navire, une maison^ ne sont pas créés par les hommes; dans ces productions^ en effet, il n'y a pas substance créée : il y a seulement assemblage de substances déjà créées^ et Tunité n'est pas dans ce que n'a paç uni la nature] de la substance. Créer ^ c'est donc faire h substance elle-même, et cela n'appartient qu'à Dieu (1 ).

On verra tout à l'heure en quoi cette théorie s'applique aux genres et en quoi elle dépasse l'aristotélisme. Mais suivons-la jusqu'où la pousse Abélard. Elle conduit fort au delà du canceptualisme^. dans les régions d*un réalisme singulièrement prononcé.

Il y a moavement dans la substance (ou dans la Dator«, ce qui est tout UD) lorsqu'une chose est créée ou détruite dans sa sabstanee. Une chose est engendrée lorsqu'elle revêt une certaine substantialité déterminée : ainsi quand un corps reçoit la vie, il revêt la substance d'un corps animée animal ou humain. Une chose est détruite, lorsqu'elle dépouille cette même substanUalité ; ainsi le corps, à la mort, rede<* vient inanimé. U y a donc deux espèces de mouvement de la substances la génération, qui est l'entrée de l'objet dans sa substauce, et la destruction, par laquelle l'objet sort de sa substance. — Le mouvement de génération par lequel un (^jet entre dans la nature de sa substance dépend du Créateur seul. L'autre parait dépendre de nous^ notMBDient celui par lequel nous tuons quelqu'un, ou nous changeons le bois en cendres au moyen de la combustion, ou le foin en verre au moyen de la liquéAiction. Et, en cela, nous semblons disposer du pou« voir de la génération, puisque un n»ême acte de notre part fait entrer dans une substance nouvelle ce qu'il a fait sorUr d'une substance ancienncv Mais ce n'est pas là une création première, et jamais une créa* tien première ne nous appartient (3).

Parvenu à cette idée de création première Abélard l'ap^

(4) Dialectique j 3" partie. Topiques, p 443, 4U. (2) Ibid., p. 4U, 415.

profondit, il la creuse, en quelque sorte, selon ses forces, et voîd ce qu'il y trouve :

Les prcmièros créations des choses dans lesquelles Dieu a créé non-seulement les formes, mais encore les substances elles-mêmes, comme par e&emple quand Dieu a conféré la première existence aax corps, ces créations ainsi que les destructions qui y correspondent, ne doi^nt être rapportées qia*an seul Tout-Puissant. Car Tacte de l'homme ne saurait anéantir la substanced*aucun corps. Or nons appelons créations premières celles par lesquelles les matières des choses ont commencé d*exîster, et cela sans aucune matière antécédente. Toilk pourquoi II est dit dans la Genèse : « An commencement Dieu créa le ciel et h terre, > c*est>2i-dire en première eréaUon. Dieu, ea effet, commença par le ciel et par h terre, et y enferma la matière de toos les corps, p«isqu*U y mit tous les éléments qui sont la matière de • tous les autres corps (4).

Ici nous prions le lecteur de noter que^ dans cette cosiQologie d'Abélard^ la matière est cxéée, et que Dieu en est Tunique ciéateur. Mais il y a plus : Dieu crée aussi les fonme$ smèsianHeiles, et ce point de la doctrine est capital

Écoulons notre nhilosoriie :

Les ium è ts ercatioBS «it Kea, dltHl, lofsqve Diei, par Fadjonclion, et la forme sabstantieUe , £iît entrer la matière déjà créée dans une ttfcteace ■a u i d le, comme lersqae Dia créa rbomme atec le Uaou de b terre. Ea qMinoas B^aperceioas aKuac BoaTelle Matière, mais s cri eme a t la sarreaae dTaae ferme dHéreate.^.. Aassi Hoise a-t-fl dit jasicmeat : ttea^naa rhnmmr, tl, par ce mat, il a caractérisé cette créatiaa de la ferme» afa de la dÊstiafaer de la créatiaa première, oa créatîoa de la matière.^.. Mai^ al les créatiaas premières, al même les dernières ae saat soaaMscs à aatre paaitir. Taate eréatiaa est aides^as de nés paissaaces et ae diit êtr» rap^ertée qa^ Uiea. Quand la ctadre dafeîa est p lacée daas lafiMnraaise; cra*esl pas aatre action qat opère et crée k verre; Dica seai» peadaat fae aaas ijpioroos la

(4^ ^fûktiifiÊe^ ^ partie. TtffMfiMt» p. ilov ^1^**

physique, opèi'e mystérieusemeut sur ia matière par nous préparée, et produit uoc substance nouvelle (0*

De toutes ees considérations sur la puissance créatrice que faut-il conclure par rapport aux genres et aux espèces? Deux choses. Premièrement^ que : a Dans ces premières » comme dans ces dernières créations^ les substances gé- » nérales et spéciales ont été constituées (i). v Secondement, que : « Ce n'est pas le seul changement de forme, mais bien le changement de substance qui produijt la diversité des genres et des espèces. En effets quoique dans les espèces de la substance, la vraie cause de la diversité des espèces soit la différence^ cette diversité est surtout l'effet de la diversité de ia substance. C'est de là que Ton a nommé différences substantielles celles qui , en survenant dans la substance^ produisent la difiiérence de substance et l'unité de nature. En effet : quant au genre et à l'espèce^ notre seule conclusion est qu'ils consistent dans l'unité naturelle et substantielle produite par l'opération divine (3). »

Cette théorie de Torigine des genres et des espèces s'achève dans VHexaméron, sorte de commentaire des premiers chapitres de la Genèse, qu'Àbélard avait écrite à la demande d'Héloïse^ pour elle-même et pour ses filles spirituelles. Il y détermine de son mieux l'étendue et les limites de l'action divine sur la production et la conservation des espèces et des genres.

pans les œuvres des six premiers jours, dit-il, la seule volonté de Dieu exerçait la puissance depuis dévolue k la nature; car celle-ci

(4) Dialectique, 3* partie. Topiques, p. 41 6, 447.

(2) Ibid., p. 448.

(3) Ibîd.

n'était encolle qo*en vote d*être crééei c*est^li-dlr*e qB*âi ce ttoneMane certaine force fécoqde était conférée aux chosed qui naissent. Et c*est par cette force que la nature devait plus tard suffire à la multiplication des êtres, ainsi qu*à tous les effets qui devaient procéder ou naître d'elle (4)* — Ainsi Dieu ne créa pas tous les individus de chaque espèce, mais chaque espèce d*oiseaux et de poissons (2). Et il dit : croissez et multiplies, c*est-&-dire : prenez accroissement par le nombre des individus, muis non pas par la diversité d^espèces nouvellcb (3). — Il créa Tàme vivante ; entendez qu'il créa l'être vivant dans son genre; en effet, quoique les animaux primitivement créés périssent quant à eux-ménfcs; quoiqu'ils ne restent pas en même nombre qu*aa moment de leur création^ néanmoins ils vitent toujours dûnn tenr genre^ en quelque sorte, puisque, pendant que les individus e'éteignent, on ne voit disparaître ni le genre, ni Tespèce. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran mort qu'il vit dans ses enfants (4).

D'après ces fragments^ qui concordeut entre eux et qui sont empruntés aux ouvrages les plus importants et lies plus philosophiques d'Al)élardj il nous semble tout à My évident que Tauteur de la Dialectique^ du traité sur le$ Genres et les Espèce,^ et de YHexamiron^ professa ce réalisme qui admet la réalité des espèces et des genres naturels à titre de groupes essentiellement semblables. Nous croyons, en outre, que cette affirmation de sa part n'était point gratuite, mais, au contraire, fopdée sur des raisons qu^Abélard connaissait et qui se détachent nettement sur le fond de ses argumentations plus ou moins subtiles. Ces raisons, que Ton aura sans doute entrevues au passage, et qui constituent une sorte de démonstration, i^sumons^Ies en quelques lignes.

» • • (4) Petrl Abœlardi Opéra, éd. Cousin, tomus prier, ExposHio in

HexameroUj p. 64i.

(2) Ibid., p. 653.

(3) Ibid., p. 654.

(4) Ibid.. p. 655.

QUATRIÈME ËTUDE> 391

A jeter les yeux sur le monde, on y découTre des collectionç d'individus, ou de natures, ou de substances particulières essentiellement semblables* Ce sont là les espèces. Une collection d'espèces semblables est un ge^re, Tandis que les individus passent, leurs espèces restent; elles sont permanentes. Le principe de cette permanence est une certaine force (mquœdam) en vertu de laquelle Tindividu produit son semblable. L'espèce sort ainsi de Ti^dividu et rindividu revit dans son espèce. Mais Thonmie ne <îrée ni ne détruit rien absolument* Ce n'est pas lui qui a créé les genreà et les espèces; ce n'est pas non plus la nature, laquelle est elle-même créée. C^est Dieu qui a créé les indi* vidus, les espèces et les genres, et iqui les conserve par h torce qu'il a conférée aux substances naturelles de se nsproduire. Lés genres et les espèces sont contemporains de la créatioâ. Les individus croissent en nombre; il n'est pa$ en leur pouvoir d'augmenter le nombre des espèces et deç genres.

Nous le demandons, n'est-ce pas là un réalisme? Et dans les traits généraux de ce réalisme, y à-t-il une seule pvo* position que la science la plus sévère doive réprouver?-

On répondra peut-être que cette doctrine est vulgaire, dé simple bon sens, et qu'après toutÀbélard la trouvait totite faite dans les livres et dans Aristôte.

Dans la suite de ces études, nous nous s(mimes soigneur sèment gardé d'enfler le mérite et d'exagàrer l'originalité d'Abélard. Nous voulons nous en garder jusqu^à la fini Mais, tout en restant dans la stricte justice, nous fwons observer, en premier lieu, que si ce réalisme d'Abélard eût été si facile à démêler et à professer, la querelle des universaux n'aurait eu ni tant de retentissement, ni tant

de durée. Eu second lieu> nous remarquerons, en y iosistantun peu plus que M. de Rémusat, que la solution adoptée par Abélard n'est pas dans ceux des ouvrages d' Aristote qu'il connaissait, et qu'elle n'est pas davantage dans les traités du Stagyrite que ce siècle ne possédait pas.

On peut lire d'un bout à l'autre, ligne à ligne et mot à mot, tous les traités qui composent la logique d'Aristote, c'està-dire les Catégories^ VJnterprétation, les Topiques et les Atialytiques, tant premiers que derniers; on n'y découvrira nulle part la notion de cause efBciente et positivement créatrice, telle qu' Abélard vient de l'exposer en l'appliquant à la question de l'origine des genres. Non, certes^ nous le répétons, qu'Abélard ait conçu cette cause à l'image infiniment agrandie de notre énergie personnelle saisie au fond de nous-mêmes par le sens intime ; il s'en fallait de sept siècles que la métaphysique en fût là. Mais Abélard entend par cause efficiente, une force première, active, consciente de son acte et de tous les effets de son acte, et qui eréô tout de rien, produisant et le monde, et les éléments du monde, et toutes les matières, et toutes les formes, et toutes les combinaisons de la matière et de la forme. Rien de pareil dans la logique d'Aristote.

Rien de pareil non plus ni dans ses ouvrages de physique, petits ou grands, ni dans sa Métaphysique. Abélard ne les connaissait pas; c'est lui-même qui l'avoue (1). Mais eût-il connu ces écrits, d'ailleurs admirables, d'un puissant génie, Aristote, au lieu de le secourir, l'eût embarrassé. Qu'on ne s'y trompe pas, le dieu d'Aristote n'a pas besoin d'être créateur, et, en fait, il ne l'est pas. Le mo-

(<} Dialectique, p. 200.

teur immobile du douzième livre de la Métaphysique n'a pas besoin d'être cause créatrice^ par cette raison décisive qa*aux yeuxd'Aristotele monde est éternellement ce qu'il est; c'est un tout achevé et continu qui n'a jamais cessé et qui ne cessera jamais de produire des animaux et des plantes et des êtres de tout genre (1). Dieu 7 joue seulement le rôle grand encore^ mais incomplet, de cause finale. Le monde tend vers lui^ mais il n'en vient pas. L'univers d'Aristote a un but^ ce qui ne veut pas dire qu'il aura un terme. Hais d'origine, ce? monde n'en a pas. Cela posé^ Dieu n'a que faire de connaître le monde; bien plus, il ne le peut ; car à connaître autre chose que lui-même, il s'abaisserait. Il n'a connaissance que de sa pensée, et sa pensée n'a qu'un seul objets sa propre, pensée. C'est un dieu conscient^ mais non pas un esprit omniscient. Dans un tel système^ d'où viennent les genres ? Ils sont, ils ne deviennent pas. Etcomment les genres, cette matière unique de la science^ se conservent- ils? Par cette loi constante^ bien qu'ignorée de Dieu, que tout individu engendre un indi- ' vidu semblable à lui-même. Chaque essence provient d'une essence de même nom (2). C'est un homme qui engendre un homme, c'est l'individu qui produit l'individu (3). C'est Pelée qui est le principe d'Achille. C'est ton père qui est ton principe, dit Aristote (4) .

Ainsi la première partie du réalisme d'Abélard^ ou^ si l'on veut, l'élénlent physique et cosmologique de ce réa«

(4) Métaphysique, XII, 6. Brandis, p. 247 : *A).Xà rà aOrà àelfj neptoSif) ^ flcXXfloc. De9 Plantes. Bekker, p. 847. (%) MétapK, \U, III.

(3) Ibid.

(4) Ibîd., XII, V.

lisme, procède de la Bible et uon d'Aristote . Toutefois, il ne copie pas la Genèse; il la commente^ il l'explique. Par quelle méthode essaye^i-il d'éclaircir le texte sacré? par l'observation et le raisonnement» Dans quel esprit aborde? t-*il ces questions obs^oures et profondes? Dans un esprit philosophique et avec des allures et même des réminiscen* ces Qà et là péripatéticiennes. Ses contemporains eux aussi avaient la Bible, et Boèce^ et un peu d^Aristote. Ils n'en ont pas tiré le même parti»

Il nous faut à prétfent étudier le çâté^ non plus phyeiqui et cosmologique, mais purement métaphysique tle son réalisme. Il nous faut tftoher de débrouiller et d'apprécier sa doctrine^ précédemment annoncée, sur la matière et la forme envisagées comjne éléments et principes du genre et de Tespèce. Ce point est des plus obscurs. Pour Taborder avec quelque courage, nous avons besoin do compter sur toute l'indulgente attention du lecteur^

On l'a vu dans le long fragment que nous avons traduit einlessuB^ Abélard considère l'espace comme la matière de ses individus^ le genre comme la matière de ses espèces, et enfin le genre suprême ou pure substance» comme la matière de tous les genres. Est*ce à dire pour oda qu'il affirmé l'existence . d'une matière universellej indétarmi* née^ substance et support de tout ce qui e8t> et pouvant exister à l'exclusion de toute forme. Point du tout. H est dit) dans les Gloutdœ êuper Porphyriwn que la substance divine diffère de toute autre substance. Il y est dit encore que^ si la même siAstance convenait à toutes les formes^ la contradiction se réaliserait dans un même sujet; qu'on ne pourrait distinguer une substance simj)le d^ind substance composée, qu'enfin une âme éprouvant de la Joie ou

de la douleur^ toutes les autres âmes, confondues avec celle-là dans l'unité d'une même substance, éprouveraient à la fois cette joie ou cette douleur. Le réalisme aboutirait donc à l'identité universelle. Abélard n'y consent pas (i), et Bayle le loue .avec raison de n'y avoir pas consenti (â). Hais ce n'est pas tout : selon Abélaid^ la pure essence ellemême a une forme, qui est la susceptibilité des contrai** res^ et nous avons lu dans la Dialectique que le Créateur* quand il produisit de rien la matière, la fit non point indéterminée, mais revêtue de la forme des éléments. Oonc^ point de matière indéterminée commune à tous les êtos;

Toutefois^ il demeure acquis^ d'après deif textes nom»» breux que^ dans les êtres^ la matière est précisément> pour , Abélard, l'élément général. Il n'y a pas à s'y mé* prendre; les mots sont clairs : l'humanité est le sujet qui soutient la platonité; l'animalité est le sujet qui sou** tientrhumanité. La matière homfne étant donnée, la forme individuelle ou platonité advient à cette matière, et voilà Platon constitué. La matière animal étant donnée, la forme spécifique, par exemple Vhumanité^ advient à cette matière, et l'homme naît.

Abélard ne s'aperçoit pas que cette ontologie périlleuse le rejette dans le piège de la substance universelle, qu'il a vu et qu'il a juré d'éviter. Comme que l'on s'y prenne, le général est ce qu'il y a au monde Se plus réparé de tout sujet et de plus vide de toute matière. Procédez-vous logi** quement? Vous montez l'échelle de Tabstraetion, et cha» que pas que vous faites vous rapproche de l'abstrait pur et

(4) M. de Rémasat, Abélard,i, II, p. 99.

(2) Dictionnaire de Bayle, article Abélard,

Yous éloigne du concret^ c'est-à-diré de la matière. Procédez-vous métaphysiquement? vous ne rencontrez de substance, de sujet, de matière, que dans Tëtre particulier ou individuel. Si l'espèce, comme le professe Abélard, est matière et forme, elle est une substance réellement vivante, et, dans ce cas, Thomme en général existe^ vit- quelque part. Si le genre est matière et forme, Tanimal en général existe également, au même titre que l'individu. Et voilà Abélard revenu par un détour au réalisme de Guillaume de Champeaux. Ce n'est assurément pas là ce qu'enseigne Aristote . Qu' Abélard eût eu la Métaphysique sous les yeux, il y aurait lu que a chaque principe est difTérent pour les » différents individus. Ta matière, ta forme, ta cause mo* trice ne sont pas les mêmes que les miennes ; mais, sous » le point de vue général (ou analogique) il y a idenn tité (1). D Or Abélard n'entend point cette identité au sens purement analogique. Il tient que V humanité est, à la lettre, la matière de Platon ; de sorte que, malgré qu'il en ait, tous les hommes ont même substance. Et, par malheur, cette substance ou matière n'est qu'une abstraction. II semble qu' Abélard l'ait senti. C'est un spectacle atta^ chant pour le philosophe que celui de cette intelligence ardente et infatigable, aux prises avec le plus formidable des problèmes, avançant, reculant, tombant, se relevant, et jamais ne jetant bas les armes. Voyez plutôt. Décidé i réserver à tout prix les conditions essentielles de l'individualité menacées par sa théorie, voici le biais qu'il imagine:

^ L'animal ou l'homme qui est Socraté, dit-il, n'est pas ailleurs que (4) Métaphysique, XII, v.

dans Socraic (4). Celte essence d'homme qui soutient la socratité dans Socrate, n'est qu'en lui (f). Sans doujte^ cette muUitude tout entière qu'on appelle humanité est la matière de Socrate etde tous lesautjrcs (3); cependant, il n'y a que la portion d'humanité inhérente k Socrate qui soit informée par la socratité (4). Je dis donc que l'humanité est inhérente h Socrate , non en ce «ens que rbumànité tout entière s*épu1se dans Socrate, mais en ce sens qu'une portion seulement de Thnmanité reçoit la socratité comme forme (5). C'est ainsi que To^i dit que je touche un mur; non que toutes les parties de mon être soient adhé* rentes au mur ; mais on dit que je le touche alors peut-être que ce n'est que du bout du doigt (6).

La conséquence de ces textes^ c'est que Tespèce n'est totalement dans aucun de ses individus, quoiqu'elle s'individualise dans chacun d'entre eux. Cela serait incontestable et nous nous hâterions de raccorder^ si Tespèce était effectivement la matière de l'individu. Nous avouons sans peine qu'aucun individu n'absorbe en lui-même toute la quantité de substance répartie entre les divers autres individus de l'espèce. Mais nous avons montré que d'aucune façon l'espèce n'est matière. Il reste donc qu'elle soit forme ou ensemble de caractères se retrouvant constamment dans l'universalité des individus d'un même groupe. Or telle étant l'espèce, en tant qu'elle pénètre l'individu et le caractérise^ il n'est pas vrai que l'individu ne la contienne que partiellement. On est homme^ ou on ne l'ejst pas; on n'est pas une moitié d'homme ou un quart

(4) De Gêner ibiu et Speciebus^ p. 649.

(3) Ibid., p. 524.

(3) Ibid., p. 526.

(4) Ibid.

(5)Ibid.

C6) Ibid.

d'homme. Tous les caractères essentiels de l'homme sont en moi^ comme dans Socrate, comme dans Descartes, comme dans mon lecteur. Ainsi, à la prendre comme elle est^ la nature spécifique est dans mes semblables autant qu'en moi ; elle est tout entière en moi^ tout entière dans chacun de mes semblables. Guillaume de Ghampeaux avait peut-être entrevu cette vérité; il la compromit et en fit une êrreiir parce qu'il ne sut pas la défendre. En la niant, Abélard s'est trompé.

Cette première méprise^ causée par la confusion de la matière et de la nature spécifique^ est accompagnée de plusieurs autres dont Torigine est la même. Nous ne saurions, sans tronquer ce travail, négliger de les faire conn^tre.

De sa théorie de la pure essence considérée conmie matière supportant toutes les formes, Abélard voit sortir deux objections qu'il tente de résoudre. Voici ces deux difficultés • y

Premièrement : toute chose étant suffisanuneni constituée par la matière et par la forme; toute substance individuelle étant constituée par son espèce (comme matière) et par sa forme propre ; toute espèce étant constituée par son genre (comme matière) et par la difiërence comme forme; d'où proviennent les éléments qui sont le fond des substances corporelles?

Secondement : si l'âme a pour sujet la substance, comme la substance se ramène à la pure essence^ laquelle n'est que l'universel, il en résulte nécessairement que l'âme a pour substance Tuniversel.

En face de la première de ces diflBcultés, Abélard n'est pas sans crainte. Voilà dit-il^ un rude terrain; dura est hœc

OUATRIÉME ETUDE. 399

provineia. Mais, ces quatre mots prononcés^ il reprend eourage, s'élance en avant, et prcqpose la solutioii.qni lui parait vraisemblable.

Les physiciens, remarque-t-il, cherchant la nature des choses, ont tout d'abord étudié les choses visibles. Ne pouvant les biea coDnaitre à cause de leur eompositioiii ils les ont décomposées jusqu'au^ point où leur intelligence a rencontré des parties résistant par. leur petitesse > mémo à toute nouvelle division. Parvenus là, ils se sont dcBiandé si la molécule indivisible iesientiola) était encorei composée de matièi*e et de forme. Cette méthode leur a prouvé que ces petits corps étaient Troids ou chauds, ou revêtus de quelque autre forme. Us ont fait abs* traction de ces formes, et, d'abstraction en abstraction, ils sont arrivés jusqu'à la matière suprême dépouillée de toute forme; cette matière« support de toutes les formas visibles» ils l'ont appelée Tuniversel, c'est-à-dire l'informe, non qu'il ne puisse recevoir aucune forme, mais parce qu'aucune forme ne le constitue (4).

Que nous apprend cette description plus ou moins exacte de la physique ancienne? Que les éléments, ainsi que les êtres vivants^ sont constitués par certaines formes, comme le froid, le chaud^ et autres semblables, et par la pure essence supportant ces formes . Or ce n'est pas là une solution de la difficulté ; ce n'est que la répétition, sans preuve nouvelle, de Thypothèse d'une substance identique sous toutes les formes; hypothèse qu'Abélard a' repoussée ailleurs^ et dont il ne peut user qu'à la condition de se contredire. Ce terrain était trop dur, en effet; ni la vigueur du bras d'Abélard, ni son audace juvénile n^ont pu en entamer la croûte épaisse.

Reste l'autre difficulté, relative à l'âme. On se le rappelle : si l'universel ou pure essence est le fond de toute substance, l'âme elle-même n'aura pour substance que

(4) De Generibus et Speciebus^ p. 538.

l'universel. Mais voilà une conséquence qu^Àbélard ne tolère pas. Que répondra-t-ildonc? Des choses enfantines^ entourées d'un appareil naïvement métaphysimiey parce qu'il lui faut réponse à tout.

Si l'on objecte, dit-il, qae^dansma doctrine, Tâme n*a pour substance que Tunivcrsel, on ne m*a pas compris. J*appel!e universel non point toute la collection de toutes les essences, laquelle informée par la susceptibilité des contraires, produit d'un côté les corps« de l'autre Tesprit; non, je n*appclle uniTcrsel que cette multitude d'essences qnl, informée par la susceptibilité des contraires, soutient la eorporéité. Or Tessence de Tesprit n*a rien de commun avec cela (0-

Singulier subterfuge qui provoque une nouvelle objection. Car enfin^ puisqu'il n'y a. aucune différence entre la pure essence qui est au fond des corps et la pure essence

sujet de l'esprit, de quel droit donnera-^on un nom à Tune et laissera-t-on l'autre sans appellation ? Abélard se tire de là comme il peut, c'est-à-dire fort mal.

On ne contraindra pas, dit-il, celui qui a nommé la pure essence à avoir pensé k la fols à la substance des corps et à celles des esprits. Ce n*est pas de l'invisible qu'il est parU pour s'élever à rintellectael, mais bien et uniquement de ce qui est visible. Voilà pourquoi le physicien n*a nommé" que ce que la pensée rencontre en allant du visible il rintellecttiel ; quant, ii Tautre essence, quoiqu*elle ne diffère pas de celle^lii, le physicien n'y a sans doute pas songé, ou ne s*cn est pas soucié ; quod forêan non eogitavit vel non curavU (2).

Nous voilà médiocrement avancés. Abélard le prend à son aise. La difficulté n'est pas résolue, a-t-il l'air de dire; mais ce n'est pas ma faute. Adressez-vous au physicieniy c'est-à-dire à Âristole. Au fond, il a raison de rejeter sur

{\) De Generibus et Spec'iebus^ p. 5^, 539.

d) Ibid., p. 539.

QUATRIÈME étude; 404

un tel coupable la responsabilité d'une lacune énonné ({ue la scholastique n'a jamais pu combler. Dans un instant nous 7 reviendrons. Donnons auparavant la Solution positive de Tune et de l'autre difficulté qu'Abélard essaye aussitôt, comme s'il rougissait de s'être timidement et vainement couvert du rempart aristotélique, à l'endroit même où une brèche en interrompt Tinrposante continuité. Cette solution sera réaliste encore^ réaliste a!u point d'accorder une fois de plus la solidité substantielle au plus abstrait de tous les universaux^ et de construire sur ce vide l'existence individuelle. Traduisons; car aussi bien il n'y^a pas moyen de résumer.

Prenons Socrate pour exemple :. cer que i» Faison iiiicB»4écoiiv«rtefl lui, elle pourra sans hésiter l'affirmer des autres. Donc il y a dans Socrate une certaine portion de la pure esseffece, nommée universel, et qui elle-même consiste en une essence en laquelle.il y a des parties; mais cette dernière essence n^est pris la substance; elle n*ost'quela susceptibilité des contraires. Les contraires Thiforment, et il en résulte gne 4;ertaine essence de substance. Or sachons que, comme la susceptibilité des contraires advient ii ce tout, de même elle advient à chacune des parcelles de cette essence. Ainsi, ce qui, dans Socrate, e§t constitué par la pure essence, a pour facteurs la ^osceptibllité des contraires et la corpopéité, et il en résulte une certaine essence de corps. Mais, dès que la corporéité a affecté ce tout, aussitôt les corporéKés de celle-là affectent les parcelles do même tout, et produisent des essences corporelles. De la même façon, à ce tout advient l'animation^ laquelle produit une certaine essence de corps ankné. Cependant Tanimation n'advient pas à toutes les parties du tout, mais, au contraire, rinanimatioD ; car, pendant que le tout est animé, chacune de ses parcelles est inanimée. De même la sensibiliCé advient au tout, et produit une certaine essence d'an|mal;età ses* parties adviennient d'autres formes qui produisent certaines essences spécifiques d'animal, dont les noms ne me sont pas présents. De même au tout advient l'intelligence qui produit l'homme ; et b chacune des parcelles advienncnt

certaines formes qui font d'antres essences dans le» êtres animé». Enfin la socratité informe toute cette essence d^buroanUé, et produit Socrate. 'Tout aussitôt les autres atomes de cette essence d'humanité sont affectés par les couleurs et les formes dn feu, qui en font du feu ; d^autres par les formes de Tcau, qui en font de l'eau ; d*autre8 par les formes deTair^qui en fontdcTair; d^autres par les formes de la terre, qui en font de la terre» et ainsi chacune des parcelles est du feu^ ou de l'eau, ou de Tair^ ou de la terre. Ainsi il n*est pas plus impossible que Socrate soit composé des quatre éléments qu'il ne Test que So* crate soit composé de mains et de pieds. Et notez qu'ici nous venons de déterminer du même coup Torigine des éléments et celle des individus; de sorte qu'il ne paraîtra plus absurde que les essences générales et spécifiques aient pour fond les éléments (4).

Il est sans doute superflu d'insister sur Timportaiice de ce texte. Comment^ après l'avoir lu, se demander encore »i Abélard est réaliste? Comment n*y pas apercevoir, claire comme le jour, l'affirmation démonstrative de la réalité tant physique que métaphysique de Tespèce et du genre ?

Malheureusement , à cet endroit, la doctrine d' Abélard continue d'être chargée d'hypothèses et mêlée d'erreurs. Notre dessein n'est pas de relever en détail les unes et les autres. Notons seulement, comme nous l'avons promis, l'erreur capitale de ce système, et la part qui en doit être imputée à Aristote.

Dans Abélard comme dans Aristote^ Thomme est UD composé de matière et de forme. Le corps est, en nous, la matière ou le sujet qui sert de support aux formes de la vie psychologique telles que la sensibihté et l'intelligence» Mais comme la forme séparée de sa matière n'existe pas, du moins individuellement, il s'ensuit de là que la sensi*» bilité et l'intelligence ont besoin, pour être, d'être dans le

(1) De Generibus elSpeciebas, p» uiO«

ULATHIÈME LTIJDE. 403

corps. Bien plus^ elles ne sont, au vrai^ que des manières d'être du corps. Aristote, qui le dit plus d'une fois, n'a pas compris peut-être toute la portée de sa théorie. Ses défenseurs rappellent à sa décharge que le voO; était, à ses yeux, séparable du corps; mais ils oublient toujours que toutes les autres facultés de Tâme soni condjamnées, par Aristote, à périr avec le cori)s. D'où est venue une pareille erreur? Abélard le dit innocemment : de ce que ce physi" dm est toujours parti, dans ses recherches métaphysiques, de la considération des choses visibles et de ce qu'il n'a pas songé ati procédé à employer pour déterminer Tes^ sence intime de l'âme. Psychologue de génie, Aristote se sert de la conscience ou sens intérieur sans distinguer cette faculté de nos autres instruments d'observation. Quand il en arrive à la nature de l'âme, il ne parle plus en psychologue, mais en physicien et en métaphysicien apiJuyé sur le seule physique. C'est ainsi qu'il fait de la sensation et du corps non-seulement la condition actuelle^ mais la condition substantielle du souvenir^ et que, selon lui, la mémoire meurt avec le corps. Sans connaître le traité de VAme, Abélard, qui est logicien, tire de ce qu'il en a entrevu des conséquences légitimes autant qu'erronées. Il n'hésite pas à dire que le corps, un corps composé d'atomes, est le sujet (notez bien ceci) de la sensibilité et de FintelligeDce, et que ce tout matériel reçoit l'intelligence et la sensibilité comme en leur substance. C'est là du matérialisme pur, et d'ailleurs involontaire. Mais c'est la suite naturelle de la doctrine aristotélique de la matière et de la forme. Pour modifier celte doctrine, il eût fallu savoir manier l'instrument psychologique et l'appliquer à l'intuition directe de l'âme, laquelle, en dehors du corps,

f4 ÉTUDES DE PUILOSOPHIE.

est matière et forme; matière, c'est-à-dire substance spiiiuelle, et forme, c'est-à-dire propriétés et facultés. Il eût l'allu posséder Platon et devancer Oescartes.

Abélard savait bien peu du premier et n'était pas le second. Il a fait te qu'il a pu. Or il a pu corriger un peu son réalisme; il a pu diminuer le rôle qu*y joue la matière et agrandir le rôle qu y joue la forme. Le pouvant, il Ta fait. Si le mérite n'en revient pas à son intention, nous devons du moins en faire honneur à la rectitude, même inconsciente, de son esprit. Terminons donc sur ce point, en exposant ce qu'a pensé Abélard au sujet de la forme substantielle.

La définilion de l'espèce à laquelle s'arrête Abélard est celle-ci :

Toute nature inhérente substantiellement {malenalUer) U plusieurs ndividus, voilà ce que j'appelle respèce(4).

Alors qu'est-ce qu'une nature?

rappelle nature, dit-il, toute chose qui diffère par sa création d€ tout ce qui n*est pas celte chose ou sorti de cette chose ; soit que cette chose soit une essence, ou plusieurs essences; ainsi Socrate diffère par sa création de tout ce qui n'est pas Socrate (2).

L'espèce étant ainsi définie par la nature, et la nature par la différence de création, il en résulte que l'espèce est ramenée à la différence. C'est donc la différence qu'il s'agit maintenant de définir, sous peine de laisser cette théorie inachevée. Abélard le comprend, et de là le fragment^ malheureusement très-court, qui fait suite au />e Generibtts et SpeciebuSy sous ce titre particulier ; De Differentiis^

Tout l'effort d' Abélard, effort singulièrement remar-

(4) De Cenerlbus et Spec'iebus^ p. 53".

(5) Ibid., p. 533.

quable et digne des plus profonds métaphysiciens, va d'abord tendre à démontrer deux propositions : rla différence spécifique n'est pas une pure catégorie; 2<* elle n'est pas non plus la matière nue et indéterminée. Il essayera ensuite de dire ce qu'elle est. Nous sommes ici au cœur de sa doctrine.

Si la différence spécifique n'est aucune des abstractions de la pensée, et si en même temps elle est quelque chose, son existence est plus que subjeclive, elle est réelle, et lé réalisme est affirmé et démontré une fois de plus.

La différence n'est dans aucune des catégories. Comment Abélard le prouve-t-il? A la façon de son temps, par des distinctions et des raisonnements d'une subtilité vraiment insaisissable. L'attention la plus énergique n'en suit qu'avec peine le fil ; bien plus, on n'est jamais certain de tenir dans sa main le sens de ses arguments, qui se divisent et s'échappent comme Teau entre les doigts qui la pressent. Nous renonçons à les reproduire, un seul excepté, qu'Abélard lui-même déclare être assez concluant pour suppléer à tous les autres.

L'autorité enseignait que l'espèce a pour matière le genre et pour forme la différence. Elle ajoutait unanimement que toute différence rentre dans la catégorie de la qualité. Abélard estime qu'en effet, si la différence est dans une catégorie, elle n'est que dans celle-là ; mais il se hâte d'ajouter, avec une entière indépendance, qu'elle ne rentre pas même dans celle-là; sa preuve se résume •ainsi :

De quelque manière que Ton divise la qualité, 11 D*y aura aucune espèce de qualité qui ne soit une différence de qualité. Gela étant admis, il n*y aura plus do différences dans aucune autre catégorie. Arlstote

dit en. effet : « Il D*y a d'espèces et de diffèreoces que dans les genres . > qui sont dif ers sans être subordonnés. » Ainsi donc, quand Roos voudrons assigner des différences k toutes les espèces, nous ne trouverons jamais que des différences de qualité. (Résultat absurde, car il y a aussi des différences d'action , de passion, de temps, de lieu.) Accablé par cette conséquence, on dira : mais il y a aussi des différences dç qualité dans telle autre catégorie. Vaine échappatoire ! car alors il ' n'y aura de différences que dans la qualité et dans Tautre catégorie que vous aurez citée. (Et l'absurdité se reproduira.) En effet, si les espèces de l'action (par exemple) sont des différences substantielles de la catégorie de la qualité, évidemment elles contiennent les différences de la qualité. Mais c'est impossible, puisque la catégorie de l'actico, ayant été subordonnée à celle de la qualité, contient naanifestemeot moins qu'elle. Ainsi, lorsque les différences des premières espèces de la qualité sont dans la catégorie de l'action ou dans quelque autre, ces catégories inrérieures,ne pouvant pas égaler la catégorie delà qualité, il en résulte qu'elles ne contiennent pas ces différences de qualité qoe vous prétendez y enfermer. Donc, comme toutes ces difficultés sont insolubles, nous croyons que les différences substantielles ne sont dans aucune catégorie, mais que ce sont des formes simplet (slmplUet formœ), lesquelles ne sont nullement composées de forme et de matière, mais sont telles qu'en advenant dans une matière ou sujet, elles constituent une nature, quoique rien ne les constitue (4).

Sans discuter cette argumentation d'Abélard, accordoDs, ce qui est vrai, que la différence spécifique ne saurait se réduire ni à la seule qualité, ni à une catégorie quelconque, ni même à la totalité des catégories. Prenez une abstraction quelconque, ou, faites mieux, mettez en faisceau toutes les abstractions les plus hautes, vous n'aurez jamais produit ce quelque chose de vivant qui crée l'espèce et la conserve. Abélard vient de caractériser en pas-

(0 De Generihs et Specicbus, p. 544, 5 io. — Ce qu'on lit enJrç parenlbèscF a été ajouté par rous pour plus de clarté.

OUATRIEME ÉTUDE. 407

sant ce quelque chose . II le caractérisera tout à l'heure plus nettement encore.

Mais, avant de dire son dernier mot^ il se donne une grande tâche, grandis labor^ celle de montrer qyie la différence, qui est une forme simple^ n'est cependant pas l'une de ces choses simples qui, comme la pure essence et la susceptibilité des contraires, sont simples à ce point qu'elles ne sont rien de réel. Sa démonstration est courte et juste. Dégagée de son enveloppe scholastique, elle peut se traduire en ces termes : Toute différence spécifique s'affirme d un sujet. Or la pure essence, la matière indéterminée, ne peut s'affirmer de rien, elle n'est pas prédicable; donc elle n'est pas identique à la différence spécifique [\), Quant à la susceptibilité des contraires, elle se distingue également de la différence spécifique, en ce qu'on ne saurait l'affirmer de rien qui soit un sujet. Car celte susceptibilité n'est affirmée que de la pure essence, laquelle n'est pas un véritable sujet (2). En outre, il n'y a de différence substantielle que celle qui divise le genre et constitue l'espèce. Or la susceptibilité des contraires n'a pas cette vertu (3).

Celte vertu n'appartient qu'aux formes simples. Vivantes dans l'individu , elles possèdent la puissance efficiente de varier le genre et de produire des espèces réelles. A concentrer la pensée d*Abélard dans une phrase brève, mais scrupuleusement exacte, les formes simples sont di/férem^ ment créées et différemment créantes. Sont-ce donc des

(1) De Generibus et SpeeiebuSf p. 546.

(2) Ibid., p. 547, (33 Ibid.

^8 ÉTUDES bs PHILOSOPHIE.

forc^; et ne leur manque-t-iU pour égaler les formes d'Arislote, que d'èlre appelées des entiiéckies? Nous le çroyonjs fermement. Dans ces quelques pages qui 1erminent le De Generi/mi et Speciebos saus l'achever, et qui s'interrompent elles-mêmes brusquement, il y a, nous le répétons, un éclair d'intuition métaphysique. Cet éclair brille une dernière fois quand Abélard répond à une objoetion sérieuse. Vos formes simples, lui dit-on, sont toutes semblables, car, entre des choses absolument incomposécs, nulle différence. — Qu'importe qu'elles soient simples, réplique AbélarJ? Ce n'est pas par la matière qu'elles diffèrent, j'en conviens, puisqu'elles n'ont pas de matière, lillles diffèrent par la diversité de leurs effets, diversité qui résulte non de la matière, mais de la forme (f ).

Ainsi, dirons-nous à notre tour , et sans violenter le texte, les formes diffèrent par leurs effets, c'est-à-dire comme diffèrent des forces.

N'est-ce pas là, au moins indiquée en deux traits inci* sifs, cette seconde solution partielle du réalisme vrai, qui déclare rt-spccc réelle dans l'individu comme forme, c'està-dire comme ensemble de caractères naturels, et de plus comme force de conserver et de transmettre ces caractères? Ce n'est pas tout. Abélard a encore entrevu *et esquisse la troisième solution partielle de ce réalisme. Il a apeiçii confusément:, lui qui avait combattu l'idéalisme de Bernard de Chartres, il a aperçu les genres et les espèces dans la raison divine et les y a presque afflrmés. C'est dans Vllcxaméron que s'ébauche ce réalisme en Dieu ou conceptualisme divin, à propos du fiai lux. Citons l'essentiel :

{\) De Genertlfus et Speclebus, i*, h{9.

QUATRIÉMK ÉTUDE. 400

Fiat lux. Cette parole de Dieu lui-môroc est le Wrbe du Père que nous concevons comme sa sagesse coéternpllc, dans laquelle tout est disposé primitivement avant d'ôtre accompli dans ses œuvres.... Q)mmc s'il y avait eu doux créations des cho.^es : Tune primiiivc da;js Tordre de la divine providence, Tautre dans l'œuvre cHe-mCme. Selon ces deux créations, les philosophes ont admis deux mondes, l'un Intelligible^ Vautre sensible. Ce qui ne répugne nullement \x la doctrine évangélique, pourvu qu'on saisisse le vrai sens des mots au lieu de s'en tenir h la lettre Aussi saint Au^^ustin a-t-il dit : Platon ne s'est pas

trompé en affirmiint l'existence d'un monde intelligible, si toutefois lions considérons moins le mot, peu usité dans l'Église, que la chose elle-même; car Platon a entendu par monde intelligible la raison mémo de Dieu d'après laquelle il a fait le monde (I).

Abélard adopte, aveo saint Augustin, et d'après Platon, cette conception dternelle du monde et dejs êtres. Quelques pages de plus sur les types et les genres éternellement présents à la divine pensée, et ce réalisme en Dieu devenait une théorie complète (2). Or ce commencement de théorie idoaliste, Abélard ne le doit pas à Aristote dont, encore un coup, il ignorait la M èto physique ^ et qui d'ailleurs lui eût enseigné, certainement sans le lui faire croire, que

(4) retri Abœl. op, tom. prior. Expositio in Hexam,, p. 63?, 6;J3, (^) Nnns lisons dans Y Introduction à la Théologie (édit. V. Cousin, p. IV, sinon quelques pages, au moins quelques lignes de plus, qui conticiincnt une adhésion très-explicite d'Abélard à la théorie platouieienne des Idées, types originaux des choses, résidant éternellement dans l'esprit divin. Voici le passage : « Sic et Macrobius Platonemin- » sccutu?, mcntcm Dei, quam Graeci voOv appcllant, originales rcrum '> species, quœ Ideae dictae bunt, continerc meminit, autequam etiam, » inquit Prisciaiius, in corpora prodirent; hoc est in effecta operom • prodirent. » Puisque en cet endroit, comme dans rHoxaméroD, Abé* lard prend il son compte la doctrine qu'il cite, il est plus que difâcile de soutenir qu'il repoussait l'universel anie rem. On a pea approfondi jusqu'ici ce platonisme d'Abélard.

i\0 ÉTUDES DE PHILOSOPHIE.

Dieu ne connaît pas le monde et qu'il n*a pas eu besoin des pour le créer. • • •

Il est temps de nous arrêter et de conclure.

NoQs pensons avoir montré daus cet article qu'Abélard est réaliste des, trois, façons dont on le doit être raisonnablement. Mais^ précédemment^ nous avions tâcbé de prou- Ver aussi qu'il est raisonnablement noroinaliste et conceptualisté. Est«il donc permis à un philosophe d'être tout cela en piême temps sans se contredire?

Oui ; car ce nous semble, le genre et Tespèce existent : i^ Grammaticalement dans les mots correspondant à des genres et à des espèces vrais ; 3** logiquement^ dans les idées correspondant à ces mêmes objets; .3** physiquement dans les groupes naturels d'individus semblables; 4*" métaphfsiquement dans la forme ou force générique et spécifique inhérente à tout individu; 5<^ idéalement à titre de types dans la raison divine.

Or, pour Abélard, le genre et l'espèce existent de ces cinq manières et rien que de celles-là. Ainsi l'un des noms de secte qui expriment soit une de ces solutions contenue dans sa juste mesure^ soit une de ces solutions portée à l'excès, serait trop étroit pour caractériser sa pensée. Le vrai nom qui lui convient n'existe pas. Nous dirions volontiers qu'il fut universaliste, à entendre ce terme dans ce sens très-favorable, que le philosophe a attribué tant au genre qu'à l'espèce et à l'individu la part de réalité qui revient à chacun^ sans toutefois réussir toujours dans cette difficile tentative. Ainsi, du moins, se trouveraient conciliés les jugements divers portés sur Abélard, et naturellement expliquée l'apparente contradiction de ces jugements. Par là seraient mis d'accord M. V. Cousin, qui, en

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voyant surtout daus Abélard le conceptualiste, n*a pourtant méconnu en lui ni un certain nominalisme, ni ub certain réalisme (1), et M. de Rémusat qui s'est demandé, comme nous, si toutes les solutions du problème n'étaient point par hasard dans Toeuvre du maître Pierre, mais qui, plus réservé ou plus sage que nous, s'est abstenu de conclure nettement^ et de prendre à sa charge une réponse dogma^ tique à la question des universau:!.

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