CONCLUSION
Les conclusions psychologiques de notre travail sont en contradiction avec les opinions généralement admises sur la psychologie cellulaire. On a soutenu que la psychologie cellulaire est représentée uniquement par les lois de l’irritabilité. M. Richet, dans son Essai de 'psychologie gé'nérale, qui est remarquable à tant d’égards, s’est fait l’avocat de cette opinion, contre laquelle nous n’hésitons pas à nous inscrire en faux. L’éminent professeur a écrit les lignes suivantes dans le livre dont nous venons de parler :
« Il est des êtres simples qui semblent n’être qu’un assemblage homogène de cellules irritables. La réaction motrice à l'irritation extérieure constitue leur vie de relation. L’irritabilité est leur vie tout entière, mais c’est déjàde la vie psychique : de sorte que l’irritabilité cellulaire peut être considérée comme la vie psychique élémentaire ^. »
En lisant attentivement ce passage, on voit que
Essai de psychologie générale, 1887, p. 20.
M. Richet réduit à l’irritabilité non seulement des organismes unicellulaires, mais encore des organismes pluricellulaires, formés par la réunion de cellules homogènes.
M. Romanes, dans son ouvrage sur VEvolution mentale : sans arriver à une conclusion aussi précise que M. Richet, nous semble avoir réduit à de bien faibles proportions l’activité psychique des proto-organismes. C’est ce qu’on remarque en jetant les yeux sur son Diagramme de l'évolution mentale : il ne reconnaît à l’œuf et au spermatozoïde de l’homme, par exemple, que l’excitabilité. Il y a là une erreur manifeste : les éléments sexuels, et en particulier le spermatozoïde, sont certainement, parmi les organismes unicellulaires. ceux qui présentent les fonctions psychiques les plus développées; l’acte de cherchera se rapprocher de l’ovule, qui souvent est placé à une grande distance du point où l’élément mâle est déposé, la longueur du chemiu à parcourir, les obstacles à surmonter, tout cela suppose chez le spermatozoïde des facultés qui ne sauraient s’expliquer par la simple irritabilité.
Il nous semble que, jusqu’ici, les auteurs qui ont essayé de représenter la psychologie des Micro-organismes, se sont contentés de notions schématiques, au lieu de recourir à l’observation directe de ces êtres si intéressants. A l’aide de documents précis, nous avons montré qu’on trouve chez les Microorganismes, tant animaux que végétaux, des phénomènes qui appartiennent à une psychologie très
complexe et qui paraissent hors de proportion avec la petite masse de protoplasma servant de substratum à ces phénomènes.
Nous discuterons, tout d’abord, le terme d’irritabilité qui, quoique très ancien, ne nous paraît pas heureusement choisi, car il est très vague, et on ne sait pas au juste ce qu’il signifie. On pourrait rappeler à ce sujet la réflexion de Kant sur les propriétés obscures, qu’il compare à des lits de repos sur lesquels la raison se délasse. Au lieu de discuter sur des mots, essayons de discuter sur des faits.
Que faut-il entendre par l'irritabilité? On peut donner à cette expression un sens très étendu ou très étroit. On peut lui faire exprimer la propriété qu’a tout organisme de réagir après une excitation. Dans cette acception générale, on peut dire que l’irritabilité résume toute la psychologie, la plus élevée comme la plus élémentaire, car toute manifestation psychique consiste, en dernière analyse, dans une réponse à une excitation.
Evidemment, ce n’est pas dans ce sens général et quelque peu banal que M. Richet a voulu employer le mot irritabilité. Pour avoir une définition un peu précise, consultons son ouvrage, dont un chapitre tout entier, le premier, est consacré à ce sujet; l’auteur énumère et développe longuement les lois de 1 irritabilité :
1° Toute action qui modifie l’état actuel d’une cellule est un irritant de la cellule ;
2° Toute force extérieure, à condition qu’elle ait une certaine intensité, est capable de mettre en jeu l’irritabilité cellulaire;
3® Le mouvement de réponse à l’irritation est proportionnel à l’excitation;
4° Le mouvement de réponse à l'irritation est d’autant plus fort, pour des irritations égales, que l’équilibre de la cellule est moins stable, autrement dit d’autant plus fort que la cellule est plus excitable ;
O® La réponse à l’irritation est un mouvement en forme d’onde, qui a une période latente très brève, une période d’ascension assez courte, et une période de descente très longue ;
6° Le mouvement de la cellule à l’irritation est, pour des irritations égales, d'autant plus fort que l’irritation a été plus soudaine ;
7® Le mouvement de réponse à une irritation brève dure beaucoup plus longtemps que n’a duré l’irritatiou ;
8® Des forces qui, isolées, paraissent impuissantes, deviennent efficaces quand elles sont répétées ; car elles ont, malgré leur inefficacité apparente, augmenté l’excitabilité de l’organisme.
L’énoncé de ces diverses lois donne au terme d’irritabilité une précision qui lui manquait. M. Richet a surtout eu en vue la fibre musculaire, et les lois de l’irritabilité ne font que résumer une série d'expériences physiologiques faites sur la réaction du muscle strié. Ce ne sont donc pas des
lois hypothétiques, mais bien plutôt des expériences particulières généralisées et étendues au protoplasma non différencié. Il convient de remarquer qu’on n’est pas encore parvenu, au moyen d'expériences directes, à saisir sur le vif les lois de l'irritabilité du protoplasma non différencié. Les expériences faites sur ce point, par exemple en faisant contracter le protoplasma d’une cellule isolée au moyen d’une décharge électrique, ne sont pas arrivées jusqu'ici à un résultat précis, car la structure du protoplasma est si délicate et si complexe qu’il suffit , d’une excitation même légère pour en produire l’altération, et il est difficile de distinguer la contraction du protoplasma de sa coagulation. Mais nous laissons de côté cette question accessoire.
Il reste à savoir si les expériences compliquées de physiologie musculaire, que M. Richet généralise et étend à la physiologie de toutes les cellules, résument et comprennent toute la psychologie d’un organisme indépendant et si l’on peut dire, avec M. Richet, que l’irritabilité (ainsi comprise) représente toute la psychologie cellulaire.
Evidemment non; les nombreux faits que nous avons rapportés dans notre travail débordent ces limites trop étroites dans lesquelles on veut enserrer la psychologie cellulaire. Nous nous bornerons à en rappeler un, pour montrer la complexité de la vie psychique des Micro-organismes : c’est l’existence d une faculté de sélection, s exer-
çant soit dans la recherche de l’aliment, soit dans les phénomènes de conjugaison. Ce choix est un phénomène capital ; on pourrait le prendre comme représentant la caractéristique des fonctions du système nerveux. Ainsi que Romanes l’a bien vu, le pouvoir de choisir peut être considéré comme le critérium des facultés psychiques. Allant plus loin, nous pourrions dire que la sélection résume les propriétés de la cellule nerveuse, de même que l’irritahilité résume les propriétés de la cellule musculaire.
Les auteurs ont essayé d’expliquer le mécanisme de ce choix. On a prétendu l’éclaircir en disant qu’il était fondé sur une relation entre la composition chimique de la cellule qui choisit et la composition chimique du corps quelconque qui est choisi.
Ce sont là des explications purement verbales. Sans doute, la faculté de sélection dont le protoplasma paraît doué repose sur la nature de sa composition chimique ; la chimie est à la base de la physiologie, mais elle n’explique pas la physiologie, et il est bien évident que cette propriété qu’a le protoplasma de choisir entre plusieurs excitations est une propriété physiologique.
Quoi qu il en soit, nous pouvons résumer tout ce qui précède en disant que chaque Micro-organisme a une vie qjsychique dont la complexité dépasse les limites de l’irritabilité cellulaire, car tout Micro-organisme possède une faculté de sélec-
tion ; il choisit son aliment, comme il choisit l’animal avec lequel il s’accouple.
M. Richet a défendu son opinion contre la nôtre dans une note publiée par la Revue philosophique^ ; je reproduis ici ma réponse, en la dégageant de tout caractère de polémique, et en la présentant comme conclusion générale de mon travail.
M. Richet, qui a pu constater que les Microorganismes se livrent à des manifestations psychiques complexes, dépassant de beaucoup, comme il le remarque, les limites de l’irritabilité, commence par faire cette objection que hétudede ces phénomènes ne fait pas partie de la psychologie cellulaire. Evidemment, toute la question est de savoir ce qu’il faut entendre par une cellule.
En donnant à la psychologie de ces êtres microscopiques le nom de psychologie cellulaire, je n’ai pas inventé une expression nouvelle, ni donné un sens nouveau à une expression ancienne. M. Haeckel, bien longtemps avant moi, a fait une étude sur la psychologie cellulaire, et son étude repose tout entière, comme la mienne, sur l’observation des Micro-organismes animaux et végétaux. Au reste, les Microorganismes étant représentés par une cellule unique (et cette doctrine de l’uni-cellularité estaujourd’hui acceptée universellement), l’étude de leurs manifestations psychiques peut, à juste titre, ce me semble, s’appeler de la psychologie cellulaire.
‘ Numéro de février 1888.
M. Richet critique l’emploi de cette expression; maisille fait en substituant à la définition ancienne de la cellule une définition toute personnelle. Pour lui, un Micro-organisme qui, comme lEuglène, a un œil, une bouche, un œsophage, une vésicule contractile, ne serait pas une cellule. Admettre une pareille opinion, c’est se laisser prendre, dit-il, oMmirage du mot cellule. Il n est point ici question, à notre avis, d une illusion d optique, mais d’une définition de mots. Qu est-ce donc qu’unecellule? «Pour le physiologiste et le psychologue, dit M. Richet, la cellule n a pas une entite distincte, ou du moins cette entité, cette unité a besoin d’une condition essentielle, c’est l’homogénéité. »
Pour M. Richet, la cellule est un corps homogène; un corps qui contient des parties différenciées n’est pas une cellule.
Nous n’avons pas besoin de faire remarquer combien cette notion de la cellule s’éloigne de la définition classique. On a appelé jusqu’ici du nom de cellule un corps formé parla réunion de deux parties essentielles, une masse de protoplasma et un noyau. On discute la question de savoir s’il existe des éléments ne possédant pas de noyau et méritant le nom de cytodes, imaginé par M. Haeckel. L’observation attentive des Micro-organismes, au moyen des procédés perfectionnés de la technique., a permis de découvrir dans des cellules que M. Haeckel rangeait parmi les cytodes des centaines de noyaux.
LA VIE PSYCHIQUE DES MICRO-OP.GAVISMES 233 Il en est ainsi notamment pour beaucoup d’algues et de champignons inférieurs. Le nombre des Monériens — groupe de Micro-organismes animaux qu’on a crus dépourvus de noyau — diminue de plus en plus, à mesure qu’on les étudie plus attentivement. Il est vrai qu’on n’est pas encore parvenu jusqu’ici à constater la présence d’un noyau chez les Bactéries; mais cela ne prouve nullement que les Bactéries rien possèdent pas. Les connaissances que nous avons sur la morphologie des êtres microscopiques sont tout à fait relatives etdépendent de l’état de la technique. Lorsqu’on songe que l’existence d’un noyau est restée longtemps inaperçue chez des êtres qui sont plusieurs centaines de fois plus gros que les Bactéries, on ne doit pas être étonné qu’on riait pas réussi à le constater chez ces dernières.
D’ailleurs, on peut même aller plus loin, et mettre en doute l’existence matérielle d’un corps formé uniquement de protoplasma, en se fondant sur les expériences de Gruber, de Nussbann, de Balbiani, que j’ai rapportées dans mon travail, et sur les expériences plus récentes de Klebs qui sont enaccord parfaitavec les précédentes. Ces différents observateurs ont montré que le noyau est un élément essentiel à la vie de la cellule, et que lorsque, par une section artificielle, on obtient une partie du corps cellulaire dépourvue de noyau, ce fragment ne régénère pas les organes qu’il a perdus par l’effet du sectionnement; il ne cicatrise pas sa plaie,
il ne régularise pas sa forme; et, de plus, au bout d’un certain temps, son protoplasma, soustrait à l’influence du noyau, subit une désorganisation complète. Ces expériences ont été faites non seulement sur des Micro-organismes animaux, mais sur des cellules végétales. Elles prouvent l’importance primordiale du noyau dans la cellule, et rendent douteuse, par là même, l’existence des cellules dépourvues de noyau.
Puisque toute cellule renferme, très vraisemblablement, deux éléments distincts, différenciés, le protoplasma et le noyau, qui n’ont ni la même structure physique, ni la même constitution chimique, ni les mêmes fonctions physiologiques, on comprend qu’il serait fort difficile de trouver à citerun seul exemple de cellule simple, homogène. Il convient d’ajouter que ni le protoplasma ni le noyau, considérés chacun à part, ne sont des substances homogènes. Nous n’avons pas besoin d'énumérer toutes les recherches qui ont été faites sur ce point. Rappelons seulement que le protoplasma paraît constitué, au point de vue morphologique, par deux substances, une substance semiliquide homogène, et une substance plus solide, présentant, suivant les auteurs, tantôt la forme de filaments libres, tantôt la structure d’un réseau.
Il est donc impossible d’admettre aujourd’hui qu’il existe des cellules homogènes, à moins de revenir à la théorie de Dujardin sur le sarcode. Il n’existe
point d’êtres simples, et ceux qui paraissent tels sont seulement mal connus.
Cependant, il ne faut peut-être pas prendre à la lettre les termes employés par M. Richet. Lorsqu’il parle de cellules homogènes, peut-être veut-il simplement parler de cellules dans lesquelles on ne trouve, en outre du noyau, aucun organe différencié.
Or, il importe de remarquer que même chez des êtres dont le corps est composé simplement de protoplasma et d’un noyau, la psychologie est déjà fort complexe, et n’est pas représentée seulement par les lois de l’irritabilité.
Le Vampyrella spirogyræ, rangé par Zopf parmi les animaux-champignons, et dont la situation est encore si peu connue, est un être dont le corps est constitué simplement par une masse de protoplasma et un noyau. On n’a découvert jusqu’ici chez cet être aucun organe différencié, sauf un à quatre vésicules contractiles. Peut-être doit-on, en employant la terminologie de M. Richet, donner à cet être le nom de cellule simple; cependant cette cellule simple, a une psychologie fort compliquée, car elle fait un choix dans ses aliments : elle n’attaque que les Spirogvra.
II en est de même du Monas amyli, qui ne possède ni oeil, ni bouche, qui représente donc pour M. Richet une cellule simple, et qui cependant exerce un choix dans son alimentation, car il se nourrit exclusivement de grains d’amidon.
Les éléments anatomiques des tissus ne different
236 ÉTUDES DE PSYCHOLOGIE EXPÉP.IMEYTALE
pas autant qu’on pourrait le croire des Micro-organismes dont j’ai essayé de rapporter l’histoire psychologique ; ils présentent les mêmes facultés de sélection, et je me borne à rappeler, à ce sujet, les cellules épithéliales de l’intestin, ou cellules phagocytes, dont j’ai décrit les propriétés dans mon travail, et qui savent faire une distinction, par exemple entre les gouttelettes de graisse et les particules de charbon, car elles absorbent les premières et n’absorbent pas les secondes.
Je le répète donc, aucune cellule vivante actuellement définie n’est une cellule simple, et je ne crois pas que M. Richet en ait cité un bon exemple, en parlant de la cellule musculaire, car c’est un des éléments les plus différenciés qui existent.
Je ne vois donc pas à quels éléments, à quels êtres clairement définis pourrait s’appliquer la psychologie cellulaire simple, réduite à l’irritabilité, que M. Richet me propose de distinguer de la psychologie cellulaire complexe, laquelle serait réservée exclusivement aux Micro-organismes animaux et végétaux que j’ai décrits.
Il me semble que cette psychologie cellulaire simple manque de base; c’est une conception de l’esprit plutôt qu’une étude reposant sur des faits d’observation.
Dans le livre de M. Richet sur la psychologie générale je ne trouve aucune indication à l’égard des êtres dontil veut parler. Il se contente de parler d’êtres simples, sans les définir autrement
(p. 20 etp. 21). A la fia de ses observations relatives à mon travail, M. Richet cite un exemple d’êtres simples, ce sont les Bactéries; à son avis, l’irritabilité chimique paraît être la seule loi de leur mouvement. «Qu’est-ce donc, dit-il, que les mouvements des bactéries, sinon une affinité pour l’oxygène, c’est-à-dire en somme le phénomène chimique le plus simple et le plus général qui existe dans la nature ? »
Quant à nous, nous prenons cette dernière phrase pour une métaphore; nous croyons que personne encore n’a démontré que les mouvements d’un être vivant, si simple qu’il soit, lorsqu’il se porte sur un objet éloigné, s’expliquent simplement par une affinité chimique s’exerçant entre cet être et cet objet. Ce n’est point l’affinité chimique qui est enjeu, mais bien plutôt un besoin physiologique.
La vie psychique, lorsqu’on y regarde de près, est à l’instar de son substratum, la matière vivante, une chose extrêmement complexe. C’est, chez moi, une conviction profonde ; elle repose, non sur des notions abstraites, sur des schémas, mais sur les observations que j’ai rapportées, observations qui ne me sont point personnelles, qui émanent des auteurs les plus autorisés, et dont j’ai pu vérifier de mes propres yeux une grande partie.