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III. — L'acuité des nerfs optiques

Dans les deux précédentes séries d'expériences, nous avons pu déterminer seulement le rapport entre la sensibilité de Toreille et la force musculaire du côté droit et l'acuité auditive et la force du côté gauche; il nous a été impossible de fixer d'une manière absolue l'acuité de chacune des oreilles, la force de chacun des bras. Il est évident que les mêmes poids ont semblé plus pesants aux sujets à musculature peu développée; il est hors de doute que le son d'intensité constante,' le même pour tous les sujets, a produit chez les affinés et les attentifs une sensation beaucoup plus vive que chez les obtus et les inattentifs. Pour mesurer le degré absolu d'acuité de chaque oreille, il * eut fallu déterminer quel est le minimum de stimulation nécessaire pour produire une sensation de son, donc fixer le seuil de la sensation; ou encore^ mesurer le minimum de stimulation qu'il faut ajouter à la stimulation première pour produire du côté gauche un accroissement sensible dans l'intensité de la sensation.

Dans les expériences dont nous avons à parler maintenant, on a pu déterminer directement et . d'une manière absolue l'acuité de chacun des yeux, et l'exprimer en chiffres.

Quand on veut mesurer l'acuité visuelle en tant seulement qu'elle dépend de la sensibilité du nerf optique, il faut commencer par éliminer

toutes les causes qui modifient ou masquent cette acuité; ch^z un sujet myope, ayant l'axe antéropostérieur de l'œil trop long, les images des objets viennent se former devant la rétine, par conséquent ne sont pas suffisamment nettes. Interposez entre lobjet et l'œil une lentille divergente convenablement choisie, l'image viendra se former exactement sur la rétine. L'acuité visuelle semblera accrue après l'interposition du verre correcteur; cet accroissement de sensibilité n'est qu'apparent. ' Il arrive, plus souvent qu'on le croit, que des personnes aient un œil myope, l'autre emmétrope; l'œil myope semble avoir l'acuité la plus faible, si on le corrige au moyen d'un verre approprié, on constate que c'est cet œil-là qui ai ' la plus grande acuité.

Il a fallu faire subir à tous mes sujets un premier examen à l'eiffet de déterminer toutes les causes qui peuvent masquer la sensibilité de la rétine. Grâce à l'obligeance de mon savant collègue M. le D"^ Van Duyse, oculiste des plus experts, j'ai pu mener à bonne fin une tâche qu'il m'eut été impossible d'achever seul On n'imagine pas quelles singulières déformations, quelles nombreuses lésions on rencontre, du moins chez le genre de sujets que j'ai pu examiner : altération congénitale de la gaine du nerf optique, rétrécissement du champ visuel, traumatisme des enveloppes de Tœil, etc. Les sujets atteints de ces malformations n'ont pu participer aux expériences. Les défauts

nioîndres et qui se rencontrent le plus communément sont Tamétropie, l'hypermétropie et Tastigmatisme. Ceux-ci sont faciles à corriger. Remarquons qu'il est absolument indispensable d'examiner à part chacun des deux yeux et de ne pas se contenter d'admettre, comme convenant le mieux, les verres qui ont été prescrits par les oculistes. Les oculistes qui ne sont pas très méticuleux se contentent d'examiner l'un des yeux et prescrivent pour tous les deux ,un même verre correcteur. Comme les gantiers et les bottiers prennent mesure du côté droit, certains oculistes examinent un seul œil et choisissent le droit.

Un de mes sujets, un gaucher très intelligent et observateur, fais^ usage pour Tun et l'autre œil de verres de — 2 dioptries.

L'oculiste avait examiné son œil droit seulement, constaté que cet œil ' était amétrope, et prescrit deux verres identiques. Or, il se fait que ce sujet a l'acuité visuelle plus intense à gauche; son œil gauche est emmétrope. Habituellement tout homme écoute davantage de l'oreille qui est la plus fine et regarde de l'œil le plus sensible, à moins qu'une lésion des parties accessoires de l'organe n'atténue cette acuité au point que l'organe le moins sensible au point de vue nerveux devienne, occasionnellement, le meilleur des deux. Mon gaucher a l'œil gauche tout à fait normal. Je lui fis observer que pratiquement les verres dont il se servait ne pouvaient lui

être craucurie utilité, il en convint et m'avoua que quand il veut voir distinctement, il enlève ses lunettes.

Les sujets étant placés dans les conditions voulues pour qu'il soit possible de déterminer^ directement l'acuité de la rétine, on procédait à une épreuve préliminaire pour savoir si Ton avait affaire à un droitier ou à un gaucher.

Le procédé opératoire était le suivant :

Un tableau avec des lettres de Snellen était placé au fond d'une chambre noire. Un éclairage constant (bec Auer avec régulateur), placé toujours à la même distance du tableau, en éclairait la surface. Sur le tableau se détachent des lettres imprimées de dimensions différentes; tout en bas les lettres que le sujet doué d'une acuité visuelle normale lit aisément à la distance de six mètres, ou, si Ton veut, sous un angie de i'. Puis en suivant, de bas en haut, des séries de caractères de plus en plus grands jusqu'aux lettres dont les traits pleins ont une épaisseur de un centimètre environ, et que les sujets doués d'une acuité visuelle normale distinguent de fort loin.

Le sujet se servant de verres correcteurs s'il y- a lieu, est . placé à une distance constante (9 mètres) du tableau de Snellen, il lit d'abord avec l'œil droit tous les caractères qu'il peut distinguer, en commençant par les plus grands ; on noie le point où il s'arrête en inscrivant l'angle correspondant; puis il fait la même expérience avec l'œil

gauche, en lisant les séries de caractères du second tableau qui ne diffère du premier que par la disposition' des lettres.

(Les lettres doivent être les mêmes que celles^ du premier tableau, pour que les difficultés de lecture soient identiques; elles doivent être disposées différemment, pour éviter que la mémoire ne supplie à l'acuité visuelle.) Cette première épreuve distingue provisoirement les droitiers des gauchers. (Ici la distinction n'a pas grande importance, chaque œil étant stimulé par une excitant • variable et directement mesurable.) Les droitierii^y en déchiffrant les caractères, s'arrêtent plus tôt quand ils S(i servent de l'œil gauche; les gauchers au contraire vont plus loin dans la deuxième lecture qiie dans la première.

Pour la série des expériences proprement dites, nous avons choisi les caractères de Snellen^ qui sont vus à la distance de 6 mètres par l'œil dont l'acuité est normale. Devant le tableau glisse un écran percé d'une ouverture rectangulaire à travers laquelle apparaissent 3 lettres à la fois. Bien entendu, dans la série des expériences, on varie chaque fois les lettres; mais comme certaines formes sont plus difficiles à reconnaître que d'autres, (ce ne sont pas les mêmes pour tous les sujets), il est nécessaire de présenter ces lettres difficiles, ii chaque œil, en égale proportion.

Une observation sur le procédé opératoire ; Le sujet porte une monture de lunettes qui^

<iu côté de l'œil qui regarde, tantôt demeure .libre, tantôt reçoit un verre correcteur; devant l'autre œil un écran circulaire en métal noirci intercepte toute stimulation visuelle, tout en laissant le globe oculaire dans son état normal; avantage que Ton n'obtient jamais quand on recouvre Tœil d'un bandeau. Il est de la plus haute importance de maintenir toujours l'écran pendant le même temps devant chacun des yeux. Chacun sait en effet que l'acuité visuelle augmente très rapidement quand l'œil demeure dans l'obscurité. Supposez que l'œil droit, regardant les lettres, mette un temps un peu long à les reconnaître; quand viendra le tour de l'œil gauche, celui-ci, avivé par l'action prolongée de l'écran, aura la sensibilité plus aiguisée et le sujet qui parvenait à peine à lire avec l'œil droit des caractères distants de 5 mètres, distinguera d'emblée, à 5 mètres, les lettres qu'il regardera avec l'œil gauche.

Les expériences, réglées comme je viens de le dire, comportaient 6 séries doubles d'observations : 6 pour l'œil droit et 6 pour l'œil gauche ; on avait soin de commencer dans la moitié des cas par l'œil droit et dans l'autre moitié des cas par l'œil gauche.

Le sujet placé à la distance de 9 mètres du tableau, au fond d'un couloir dont une paroi est .divisée en mètres, décimètres et centimètres, avance lentement de la longueur d'un pied à la

fois, jusqu'à ce qu*il reconnaisse une dè& 3 lettres dans l'ouverture de l'écran ; alors il s'arrête, s'efforce de distinguer les deux lettreSr restantes, s'il n'y parvient pas après un temps mesuré, il avance encore mais de la longueur d'un demi pied à la fois, jusqu'à ce qu'il ait reconnu une des 2 lettres; alors nouvel arrêt pendant un temps déterminé, pour distinguer le dernier des 3 caractères; après cet arrêt, s'il n'a pas trouvé, il avance encore de la longueur d'un demi pied à la fois, jusqu'à ce qu'il' reconnaiisse la troisième lettre. A ce moment on note i^ le temps pendant lequel il a gardé l'écran noir devant l'oeil qui ne regardait pas. (11 faudra Je maintenir pendant le même temps devant Tœil qui vient de fonctionner.) 2** On mesure exactement en plaçant une équerre devant le front du sujet, la distance en mètres et centimètres qui le sépare du tableau de Snellen.

En réunissant les chiffres qui expriment les distances dans les 6 séries faites pour chaque œil et divisant chaque somme par 6, on obtient pour l'œil droit une distance moyenne qui, chez les droitiers, estde 1/9 environ plus grande que la distance moyenne à laquelle voyait l'œil gauche.

Chez les gauchers c'est l'inverse qui s'observe. Pour faire comprendre mes résultats je diviserai mes sujets en trois groupes, les droitiers d'abord : 59 ont pu faire les expériences dans des conditions parfaites; sur ce nombre 10 ont une

acuité visuelle au-dessi;s de ki moyenne^ 36 ont Tacuité normale,. 13 ont une acuité plus faible»

Les 10 sujets dont l'acuité est supérieure voient en moyenne les plus petits caractères (visibles à 6 mètres pour l'œil d'acuité normale), à la distance de 7,62 m. avec l'œil droit et de 6,94 m. avec l'œil gauche, ce qui donne un rapport de 10 à 9,11.

Les 36 sujets dont les yeux sont d'acuité moyenne voient ces mêmes caractères à la distance de 6,28 m; avec l'œil droit; à la distance de 5,59 m. avec l'œil gauche. Si donc on exprime par 10 l'acuité de l'œil droit, celle de l'œil gauche devient 8,90. Les sujets dont l'acuité est très faible distinguent les mêmes lettres à 4,23 m. avec l'œil droit, à 3,79 m, avec l'œil gauche ; Pacuité de l'œil droit étant 10, celle de l'œil gauche est 8,96.

Des 19 gauchers qui ont pu prendre part aux expériences, dans des conditions normales, deux' ont une acuité extraordinaire: \çé\ gauche chez le premier voit à 7,92 m.; chez le second à 746 m.; l'œil droit chez le premier à 7,29 m,; chez le second à 6,64 m.; rapport chez le premier 10 pour l'œil gauche, 9,20 pour l'œil droit; chez le second 10 pour l'œil gauche, ^,89 pour l'œil droit

13 ont une acuité normale; l'œil gauche voit en moyenne à 5,95 m., l'œil droit à 5,43 m., rapport: 10 à 9,13. Chez les 4 sujets à acuité faible, l'œil gauche voit à 4,36 m., le droit à 3,94 m., donc rapport : lo à 9,04.

Pour le détail des résultats et la valeur des .variations moyennes je renvoie le lecteur à mon * mémoire original (i).

. On voit que la grande majorité des sujets observés possède l'acuité normale, puisque sur 59 droitiers, 36 lisent les caractères des tableaux de Snellen à la distance de 6 mètres environ, avec l'œil le plus développé. Chez les 1 9 gauchers c'est encore la distance de 6 mètres qui exprime l'acuité de l'œil le plus sensible, le gauche.

Nous avons mesuré l'acuité directt^ment par la distance de l'œil au tableau ; en réalité, ce qui mesure l'acuité c'est Tangle minimum sous lequel on voit un objet, seulement cet angle étant fonction de deux facteurs, la largeur des lignes noires de la lettre, les deux côtés du triangle qui joignent cette largeur à l'axe optique sur la rétine; le premier terme étant tout à fait négligeable, on peut, sans aucun inconvénient, remplacer la grandeur de l'angle par la distance horizontale de l'œil à l'objet.

L'cic uité visuelle est donc en raison directe de la longueur de cette ligne horizontale ou de la distance de l'objet.

(1) « L'asymétrie sensorielle v, dans : Bulletins de V Académie Royale de Belgique, 3™^ série, lome XXXIV, in-8^ août 18Q7.

(2) Le plus loin 8,20 m., le moins loin 7,11 m., de l'œil droit.

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