DES TONS
Le mot ton a reçu en musique plusieurs acceptions différentes, qu'il importe de ne point confondre. Il signifie donc :
1° Le degré d'acuité ou de gravité d'un son, considéré d'une manière absolue, même en dehors de la musique. On dit, en ce sens : ton aigu, ton grave, donner le ton, prendre le ton, etc. ; un orateur parle sur un ton élevé, ou bien il baisse le ton ; telle personne hausse le ton dans la conversation ; telle autre, au contraire, s'exprime d'un ton de voix modéré, et ainsi du reste.
2° L'intervalle qui sépare deux sons sur l'échelle musicale, tels que DO -RE, FA -SOL, LA-SL etc.. Toute gamme, en musique, est composée de tons et demi-tons, parce qu'entre les sons qui la constituent il y a deux sortes d'intervalles, l'un plus grand, c'est le ton, et l'autre plus petit, c'est le demi-ton. Les anciens avaient imaginé des tiers et des quarts de ton, mais c'était pure fantaisie.
3° Chez les Grecs et les Romains, le mot ton et celui de mode servaient indistinctement à désigner les gammes ou systèmes parfaits, que Pylhagore avait adaptés aux sept harmonies primitives, et que les Grecs postérieurs, moins instruits des vrais principes de la musique, ont cru pouvoir multiplier jusqu'au nombre de treize, suivant Aristoxène, de quinze d'après ses disciples. On disait donc : le ton ou mode dorien, le ton lydien, le ton phrygien, etc.. Cette dénomination est défectueuse, car il y a une différence essentielle entre un mode et un ton, comme nous le verrons bientôt.
Les plain-chantistes du moyen âge ont commis la même confusion, en appelant tons les modes grégoriens et en comptant ainsi huit tons où,
262 IIe ÉTUDE : MUSIQUE GRÉGORIENNE. — Ier TRAITÉ : HARMONIQUE
en réalité, il n'y a qu'un seul ton et quatre modes !. De part et d'autre, la confusion était inévitable : les Grecs, oubliant la vraie nature des modes, en étaient venus à n'avoir plus que des tons dans leur musique, et ils les appelaient modes par tradition ; les plain-chantisles n'avaient que des modes, la théorie des tons leur étant inconnue, et ils les appelaient tons aussi par tradition, parce qu'ils ne trouvaient rien autre dans leur musique, qu'ils pussent appeler de ce nom. Mais il y avait erreur des deux côtés : tons et modes sont deux choses bien différentes en musique. 4° Enfin les tons, ce sont quinze échelles musicales, que l'on peut construire sur chacun des quinze premiers termes de la série des générations harmoniques, et d'où l'on tire ensuite un certain nombre de gammes ou d'échelles particulières, distribuées en genres et en modes. C'est dans ce sens que nous prendrons ici le mot ton, et c'est celui qu'il nous faut maintenant expliquer.
§ 1. — Formation des tons
Dans la musique moderne le mot ton signifie bien une gamme construite sur un degré déterminé de l'échelle des sons : ton de DO, ton de FA, ton de LA, etc., pour indiquer les gammes qui ont leur point de départ, leur tonique sur les degrés appelés DO, FA et LA, etc.. Mais le ton ne signifie et ne renferme rien de plus ; et, comme il n'existe dans cette musique que deux manières de composer une gamme, le mode majeur et le mode mineur, il s'ensuit qu'on attribue ces deux modes au même ton, qui est ainsi majeur ou mineur, suivant que la gamme à laquelle il donne son nom, est elle-même du mode majeur ou du mode mineur.
On dit de cette manière : ton de DO majeur et ton de DO mineur, pour désigner deux gammes, qui ont même tonique ou premier degré, DO,
i Cf. Euclide, Introd, harmon., ap. Meybaum, p. 19. — Aristide Quintilien, De Mvsica, lib. I, ibid.y p. 22 et sq. — IIucbald de Saint-Amand, Commemoratio brevis de tords, ap. Gerpert. — Guy d'Arezzo, Micrologus, ch. x, ibid.