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270 IIe ÉTUDE : MUSIQUE GRÉGORIENNE.* — 1er TRAITÉ : HARMONIQUE
brillante, mais d'ordinaire ce sera au détriment de sa vigueur et de sa sonorité; transposée, au contraire, dans les tons graves, elle perdra de son éclat ou de sa douceur, pour acquérir, avec de bonnes voix, plus d'ampleur, de oujesté, buis souvent aussi un caractère de mélancolie et de tristesse, qu'elle n'avait point d'abord. »
C'est là un fait d'expérience, dont nous nous rendons parfaitement compte, lorsque des mélodies composées pour voix de soprano ou tfetéME sont transposées dans des tons plus graves pour voix de contralto ou de basse, et vice versa. Aussi un artiste a-t-il soin de choisir pour ses compositions le ton et le mode les plus propres à donner aux parties saillantes de la mélodie la couleur, c'est-à-dire l'éclat, la force ou la douceur, qui répondent le mieux à son idée. On peut adapter son œuvre à d'autres voix que celles pour lesquelles il l'a conçue et écrite ; il n'y retrouvera jamais au même degré l'expression qu'il y avait mise ; souvent même sa. pensée se trouvera changée, telle partie de la mélodie recevant de la voix qui chante une couleur et une importance qu'elle n'avait pas auparavant.
Une autre raison d'ailleurs, qui contribue encore à différencier les quinze tons, c'est l'impossibilité pour les voix humaines de les parcourir tous de la même manière. Généralement parlant, les cordes moyennes de la voix sont les seules sur lesquelles le chant puisse se tenir d'une manière un peu continue et revenir avec plus de fréquence ; ce n'est que transitoirement que la mélodie descend aux cordes '■ basses ou s'élève jusqu'aux cordes aiguës. Les voix humaines, il est vrai, celles des femmes comme celles des hommes, se divisent en trois espèces, les basses, les moyennes et les hautes : d'une part, soprano, alto et contralto ; d'autre part, ténor, baryton et basse. Chaque espèce de voix a également ses cordes moyennes, c'est-à-dire les meilleures, sur des degrés différents de l'échelle musicale. Toutefois, à moins que les mélodies ne soient composées pour une espèce de voix en particulier, un chant doit convenir à toutes sortes de voix mêlées. 11 lui faut, par conséquent, demeurer dans la moyenne générale des cordes humaines, ne s'élever point trop haut, ne descendre point trop bas, et pour cela ne pas dépasser l'étendue d'une octave et demie, limites extrêmes du plus grand nombre des voix.
Dès lors, les mélodies écrites dans les tons moyens pourront presque seules faire usage des deux tétracordes de la gamme, le supérieur et
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l'inférieur. Quant aux autres, elles emprunteront surtout celui des deux tétracordes, qui se trouve dans les limites des cordes moyennes : pour les tons aigus le tétracorde inférieur, et pour les tons graves le tétracorde supérieur. Ainsi, les premiers conviendront mieux aux mélodies plagales, qui s'élèvent rarement jusqu'au tétracorde supérieur de leur échelle modale ; les seconds, au contraire, préfèrent les mélodies authentiques, dans lesquelles le tétracorde supérieur est principalement employé.
Les Grecs connaissaient cette différence dans la manière d'employer les tons. Aristide Quintilien, après avoir énuméré les quinze tons ou modes de la musique de son temps et fait connaître leur disposition aur l'échelle générale des sons, depuis la corde la plus grave de l'hjpodorien jusqu'à la plus aiguë de l'hyperlydien, ajoute : « De ces quinze tons, les uns sont chantés intégralement, les autres seulement en partie. L'hypodorien se chante tout entier, car la voix peut, à la rigueur, embrasser une étendue de douze tons (deux octaves, l'octave étant, d'après Aristoxène, partagée en douze demi-tons égaux ou cinq tons et deux demi-tons, en tout six tons) et la mèse de l'hypodorien répond à la proslambanomène de l'hyperphrygien, situé une octave plus haut. Mais chacun des tons suivants, plus aigus que l'hypodorien, ne peut être chanté que jusqu'à la corde qui correspond à la nète des supérieures du mode hypodorien, et non pas au delà, la voix faisant défaut pour y atteindre V »
11 résulte de là que les deux tétracordes de la gamme ne se rencontrent jamais dans les mêmes cordes de la voix; tantôt l'inférieur résonne dans les cordes basses, et le supérieur dans les cordes moyennes ; tantôt, au contraire, c'est l'inférieur qui occupe les cordes moyennes, tandis que le supérieur ou bien s'élève aux cordes aiguës, ou bien prend une position renversée dans les cordes graves ; d'autres fois encore, l'un des deux tétracordes est placé tout entier dans les cordes moyennes, tandis que le second est partagé par moitié entre les cordes graves et les aiguës. En un mot, la diversité est grande dans la manière dont les quinze tons distribuent leurs tétracordes et offrent à la voix le moyen de les parcourir dans leur entier ou en partie seulement.
1 Arist. Qulntil., de Musica, 1. I.; ap. Meyb., p. 22. — Voir ci-après, Appendice J, le tableau des modes grecs et leur étendue, conforme à ce que dit ici Quintilien.
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Or, nous l'avons vu, de la différence des tétracordes naît en grande partie le caractère propre, Têthos de chaque mode. Il en est assurément de même pouç les tons. Les cordes moyennes étant, si je puis ainsi parler, le lieu habituel de la mélodie, et ces cordes offrant une disposition et une distribution différentes des tétracordes pour chaque ton, il s'ensuit que, malgré leur constitution semblable, les quinze tons diffèrent cependant de caractère et possèdent chacun leur êthos particulier, dont il convient de tenir compte en musique.
§ 3, — Les tons dans la mwique grégorienne
On objectera sans doute que, dans la musique grégorienne, il n'est I fait aucun usage des tons, que les modes y sont distribués sur une
échelle unique, laquelle embrasse plus de deux octaves, depuis le r ou
SOL de basse jusqu'au ou la aigu du ténor, que les mélodies des cin-
fë qutème et septième tons (deuxième et quatrième modes authentiques)
atteignent les limites supérieures de cette échelle musicale, tandis que les
chants des deuxième et quatrième tons (troisième et cinquième modes
r plagaux) descendent aux sons les plus graves de la voix humaine. Nulle
C part les auteurs qui ont écrit sur ces matières ne laissent entendre qu'il
|r faille jamais déplacer ces modes et transposer les mélodies sur d'autres
degrés de l'échelle musicale. Comment Teussent-ils fait, puisque leur
échelle fixée par le monocorde ne comportait ni j) ni ^ et qu'elle était
purement diatonique ?
Tout cela est vrai, j'en conviens. Ajoutons cependant que, au point de
vue pratique, le plain-chant n'avait pas de diapason normal ni d'échelle
fixe, que la hauteur des sons était alors purement relative, le point de
départ ou la tonalité de chaque gamme y étant déterminée au gré des
chanteurs, qui entonnaient la mélodie ou plus haut ou plus bas, suivant
que l'exigeait la nature des voix. De cette manière toutes les gammes, à quelque mode qu'elles appartinssent, étaient ramenées à peu près dans les limites des cordes moyennes, ce qui veut dire qu'en réalité on ne faisait usage que d'un très petit nombre de tons, les plus favorables aux