TOMB
oublié ce que fut, dans les siècles passés, la musique sacrée de leurs pères, la liturgie des Coptes, descendants des anciens chrétiens de l'Egypte, renferme une musique dont la constitution modale est absolument conforme à celle du chant grégorien. Et cependant il est au moins très probable que cette liturgie est grecque d'origine, comme l'affirme le savant Jean Grave et comme Le persuade aujourd'hui encore l'usage de la langue et des mélodies grecques conservées par les Coptes en plusieurs parties de leur liturgie1.
Le P. J. Blin, S. J., qui a noté et publié pour la première fois les chants de cette liturgie copte, conservés jusque-là par la seule tradition orale !, dit dans sa Préface : « Nous avons mis à profit l'habileté de plusieurs chanteurs coptes, pour noter sous leur dictée la partie chanlée par le peuple et par le diacre. Ce travail avait bien ses aspérités, et ce n'est pas sans appréhension que nous nous sommes mis à l'œuvre. L'échelle musicale chez les Arabes, nous le croyons du moins, est divisée en tiers de ton3; la musique copte n'avait-elle pas les mêmes inconvénients? Comment, dès lors, représenter par des signes musicaux de semblables intervalles?...
« Malgré les difficultés de ce travail, nous avons tout essayé pour atteindre la plus haute perfection possible. Nous nous sommes attaché surlout à rendre avec la plus grande fidélité la mélodie et le rythme du chant; nous avons préféré reproduire scrupuleusement tout ce que nous avons entendu, quelle que fût parfois la difficulté par rapport àla mesure. Par cette exactitude, même dans les moindres choses, nous avons con-
1 Alii sunt JacohitR' .£gyptii, quos Coplitos seu Coplos incerta derivatione vocaraus... Islis peculiaris est Liturgia lingua Coptica, quam Alhannsius Kircherius in prodromo'Coplo velerem .Tgypliacam esse docel, conlradicente Joanne Gravîo, qui in descriplione Pyramidum ajgyptiacarum gr;rcam corruptam esse contendit. » (Card. Bona, Itcrum liturg., lib. I, cap. il, n" V.)
! Chants liturgiques <lcs Coptes, notés et mis en ordre par le P. Jules Blin, de la Compagnie de Jésus, missionn. en Egypte. Le Carre, 1888.
» Institut égyptien, séance du 3 décembre (887 : •■ Dans les gammes actuellement usitées, il n'y a que ces intervalles : ton majeur et ton mineur, deux tiers de ton, un tiers de ton. Les intervalles de demi-ton et de quart de ton font défaut. » Quant à la musique arabe, un autre auteur, fort compétent en pareille matière, dit : « Le classement des sons est fait par tons et demi-tons, comme chr-z nous. Jamais je n'ai pu distinguer dans leur musique ces intervalles de tiers et de quarts de ton, que d'autres ont prétendu y trouver. » [La musique arabe, par F. Salvador Daniel, Alger, 1879.) — Les ebants arabes introduits dans la Liturgie des Coptes ne contredisent point cette opinion.
CH. VI. — GENRE CHROMATIQUE 403
serve au chant copte son caractère national. Quoi qu'on en ait dit, ces chants ne renferment point de ces modulations, âpres et baroques, de ces mélodies sauvages et soporatives [Descript. de T Egypte, t. XIV, p. 301-302). Ils n'ont rien de la rudesse des mélodies arabes. Leurs cadences et leurs rythmes, plutôt gais que tristes, ne respirent pourtant pas une galté qui naît du plaisir. On trouvera, surtout à partir de la Préface de la messe n° 31 jusqu'à la fin de l'office, des passages qui rappellent les belles modulations de notre plain-chant.
« Bref, les chants liturgiques des Coptes, comme tous les chants religieux en général, ont dû conserver l'empreinte nationale; ils ne semblent pas avoir, contrairement aux chants profanes, une physionomie et des allures étrangères. »
Trois choses surtout sont à noter dans la musique liturgique des Coptes, qui en font un document des plus intéressants au point de vue de l'ancienne musique ecclésiastique, tant des Églises orientales, grecque
en particulier, que des Églises occidentales et romaine :
1° L'échelle en est absolument diatonique, semblable à la nôtre, c'està-dire par intervalles de tons et de demi-tons, sans mélange d'aucun autre intervalle plus ou moins corrompu;
2° Ni le genre chromatique, ni le genre enharmonique, n'y sont employés; toutes les mélodies appartiennent au genre diatonique, comme cela a lieu pour les mélodies grégoriennes ;
3° Les Coptes ne possèdent aujourd'hui aucune théorie modale ; ils ne songent pas, d'ailleurs, à composer de nouveaux chants, mais seulement à conserver ceux qu'ils ont reçus, par tradition, de leurs pères dans la foi. Ces chants, néanmoins, renferment un système modal parfaitement déterminé et tout semblable aux modes grégoriens, sauf que le cinquième ton en FA y est toujours remplacé par le mode de DO. Les cinq modes musicaux, authentiques et plagaux, que nous avons établis ci-dessus, DO, RE, MI, modes purs, et SOL, LA, modes mixtes, y sont représentés par un nombre plus ou moins grand de mélodies, mais ce sont les modes de DO et de LA qui reviennent le plus souvent. On en a vu plusieurs exemples dans l'explication particulière de chaque mode.
Voilà donc une musique liturgique fort ancienne, qui n'a certainement rien emprunté à l'Église romaine, qui vient plutôt des mêmes sources que
la liturgie grecque, mais, plus qu'elle, s'est préservée des influences corruptrices de la musique turque, et qui n'en a pas moins, avec la musique grégorienne, des rapports et une ressemblance presque complète, non, sans doute, dans les mélodies elles-mêmes que chaque peuple a composées au cours des âges, selon son génie et son tempérament national, mais dans les principes de la modalité, dans les règles qui gouvernent la composition mélodique, dans le système, en un mot, qui sert de base à la théorie musicale tout entière. N'est-ce pas la preuve de ce que nous avons dit que, dans le principe, les Églises d'Orient et celles de l'Occident n'avaient qu'une même sorte de musique liturgique, dont la théorie s'est conservée plus fidèlement chez nous que chez les Grecs, tandis que la pratique, surtout au point de vue de l'exécution rythmique, s'est corrompue en Occident sous l'influence de causes connues, plus qu'elle n'a fait en Orient, où les mêmes causes n'ont pu exister?
L'Orient et l'Occident pourraient donc servir l'un à l'autre, pour rétablir dans leur intégrité première et la théorie et la pratique des chants sacrés, dont ils font usage. Les Grecs apprendraient de nous la vraie constitution de leur musique ecclésiastique, qu'ils purifieraient ainsi de tout mélange profane, qu'ils ramèneraient à son ancienne simplicité, sans lui rien ôter de son caractère propre. Nous-mêmes, nous redemanderions à l'Orient, à la Grèce, à l'Egypte, le secret oublié depuis des siècles de la véritable exécution de nos chants grégoriens, le rythme qu'ils possédaient autrefois et qui leur communiquait la meilleure part de leur beauté expressive. Ce rapprochement des deux Églises, cet accord dans la substance et les principes essentiels du système, sur lequel est établie leur musique liturgique respective, ne serait-ce pas une étape vers une union plus complète, l'union dans la foi et la discipline ecclésiastique, comme dans la liturgie musicale? Dieu le veuille!