III. — Système modal des Arabes d'Afrique
De cette théorie des Arabes syriens ou, du moins, de ce qu'il nous a été possible d'en apprendre, il est intéressant de rapprocher la pratique traditionnelle des Arabes africains, à qui une demi-science n'a jamais fait perdre leurs premières habitudes musicales et chez qui nous retrouvons, ce semble, la vraie musique arabe, antérieure à toute influence venue de la Grèce ou des contrées persanes.
« Ces Arabes, dit Salvador Daniel, n'écrivent pas leur musique ; ils n'ont aucune espèce de théorie. Tous chantent ou jouent de routine, sans savoir le plus souvent dans quel mode est l'air qu'ils exécutent. Cette théorie perdue, j'ai cherché à la reconstruire. Pour cela, j'ai dû réunir un nombre considérable de chansons, toujours écrites à l'audition, et y chercher l'explication des quelques règles que j'avais recueillies par hasard auprès des musiciens. J'ai parcouru les trois provinces de l'Algérie, tant sur le littoral que dans l'intérieur ; j'ai visité Tunis, qui est pour l'Afrique au point de vue musical, ce que l'Italie est pour l'Europe ; de Tunis j'ai été à Alexandrie, puis en Espagne, où j'ai trouvé encore dans les chansons populaires les traces de la civilisation arabe. Enfin, possesseur d'environ quatre cents chansons, je suis rentré à Alger, où j'ai essayé de coordonner les notes recueillies un peu partout et de reprendre, sur des bases positives, cette étude de la musique arabe1. »
Il n'y avait, en effet, pas d'autre moyen de refaire la théorie d'une musique, qu'aucun auteur n'a jamais consignée par écrit, mais qui, depuis des siècles, se transmet par la pratique et une éducation routinière. N'estce pas ainsi, d'ailleurs, que se forment chez nous nombre de musiciens,
1 Op. cit. Avant-propos.
IIe PARTIE. — FORMATION DES MODES 33
artistes de par la nature, non parla science qu'ils n'ont jamais cultivée? Profitons donc des observations de Fauteur, et voyons quelle théorie modale il en a tirée ; nous aurons, pour contrôler et appuyer ses dires, un certain nombre des chants arabes et kabyles qu'il a recueillis et publiés à part1.
Pour qui s'est fait une habitude des concerts arabes, deux choses, dit Salvador Daniel, frappent tout d'abord dans cette musique : 1° l'absence de note sensible; 2° la répétition constante d'un ou deux sons fondamentaux, sur lesquels repose l'idée mélodique. Les sons fondamentaux remplissent donc, dans les gammes arabes, à peu près le rôle de la note sensible dans la nôtre. Ils se trouvent généralement au troisième et au quatrième degrés de l'échelle modale, dont le son le plus bas est toujours pris comme point de départ, comme tonique2.
« Les chansons arabes étant composées d'un grand nombre de couplets séparés par une ritournelle des instruments, il devient facile de reconnaître le point de départ de l'échelle des sons parcourus. » C'est invariablement l'un des sept qui composent la gamme diatonique. Le mode change avec la tonique ; mais l'ordre naturel des sons est toujours conservé sans altération, sauf l'exception que nous aurons à signaler pour les modes chromatiques.
J'ai observé déjà que, chez les arabes d'Afrique, l'échelle musicale ne renferme que des tons et des demi-tons. « Je n'ai jamais trouvé, dit Salvador Daniel, dans la musique indigène, ni tiers ni quarts de ton. Cependant je joue la musique arabe avec les musiciens du pays et sur leurs instruments. Ainsi, bien qu'en opposition sur ce point avec tous ceux qui ont traité cette question, puis-je dire que je m'appuie sur une expérience
1 Notice sur la musique kabyle, suivie de 15 chansons kabyles, par Francesco Salvador Daniel. — Album de Chansons arabes, mauresques et kabyles, 12 mélodies en un volumepar le même, chez Richault et Ci0, éditeurs, Paris.
2 Le son le plus bas, non de la mélodie ni même de la gamme réelle du mode, mais seulement de la gamme entendue à notre manière européenne, en la commençant toujours sur la tonique finale des mélodies. C'est ainsi que nous disons gamme de DO, de SOL, de FA, etc., suivant le ton, bien qu'en réalité l'échelle modale ou échelle des sons parcourus dans une mélodie ne soit pas toujours renfermée dans le diapason au-dessus de la tonique, mais s'étende plutôt de la quarte ou de la quinte inférieure à la quinte ou à la quarte supérieure. De môme, parmi les chansons arabes, le plus grand nombre est composé sur une échelle inférieure à la finale ; la mélodie descend a la tierce, à la quarte ou à la même quinte, mais vient toujours se terminer sur la tonique, où converge tout son mouvement.
personnelle: à ce titre et dans ces conditions, les renseignements que je donne doivent avoir quelque valeur1. » Les divisions du tétracorde sont donc tout simplement les divisions naturelles, celles du système pythagoricien, de la musique grégorienne et de la nôtre. Les fantaisies d'Aristoxènc, moins encore celles des théoriciens demi-savants de la Syrie ou de la Perse, n'ont eu jamais aucune influence sur cette musique primitive, qui les ignore encore aujourd'hui. Aussi la théorie modale est-elle des plus simples, sans exclure pourtant une certaine perfection artistique.
« Chacun des degrés de la gamme pouvant servir de point de départ pour une des gammes de la musique chez les Arabes, ils auront donc sept gammes ou modes différents. Cependant, si on interroge à ce sujet un musicien indigène, il répondra sans hésiter que leur système musical en compte quatorze. Demandez-lui d'en faire rénumération, et il n'arrivera à en nommer que douze. J'ai cherché longtemps, mais sans résultat, à connaître les deux autres.
« Du reste, il m'a été impossible de constater l'existence de ces deux modes, après l'analyse que j'ai dû faire des chansons écrites par moi sous la dictée des musiciens arabes. Je suis donc forcé de borner mon énumération aux douze modes, dont on m'a donné les noms et dont les différentes qualités s'adaptent parfaitement au caractère spécial de chaque chanson 2. »
La musique africaine compte donc douze modes sur sept finales seulement. Réunis par groupes de quatre, ces douze modes forment, au dire des Arabes, trois espèces distinctes ; mais la raison de ce groupement, si l'on s'en tient aux explications de Salvador Daniel, n'est visible que pour le troisième groupe, qui renferme les modes chromatiques, tandis que les huit premiers sont tous diatoniques. Nous trouverons peut-être de ce fait une explication meilleure et plus concluante dans la musique chrétienne. Voici d'abord le tableau de ces douze modes divisés en trois espèces, avec leurs noms, leurs échelles et leurs sons fondamentaux, tels que nous pouvons les représenter d'après les explications de Salvador
* Notice sur la musique kabyle (Op. cit., p. 161). On peut rapprocher de ce témoignage celui du P. J. Blin, sur le môme sujet. Cf. Éludes de Science musicale, II0 Et., App. II, ch. vi, p. 402 et sq.
2 Op. cit. ch., m p. 51.
SOL
FA
MI
— MI
RE
DO
SI
SI
LA
LA
No™.
--JSK