S26 ORIGINES CATHOLIQUES
niiiéo (riaros1af\ s'était efforcé d'obtenir sa main par ses exploits dans une croisade en Sicile et en Afrique , où il vainquit les infidèles. Il avait fait aussi un pèlerinage à Jérusalem. Ce Northman, catholique latin et frère du roi saint Olof, eût -il accompli ces pieuses et guerrières entreprises pour mériter la main d'une schismatique?
Ànastasie, troisième fille d'Iaroslaf, était devenue l'épouse d'André P^ roi de Hongrie; Karamsin ajoute : c Cette alliance fournit à plusieurs Russes l'occasion de s'établir en Hongrie, où jusqu'à nos jours leurs nombreux descendants, qui ont perdu la pureté de leur foi , habitent différents comtés sur la rive gauche du Danube \ » N'est-il pas plus naturel de penser qu'ils ont gardé l'ancienne foi des Russes , qui permettait alors à la fille de leur souverain d'épouser un catholique sans demander plus de garanties?
Nous ne voulons pas entrer dans l'histoire du xn" siècle ; mais sur la limite , en 1102 , une fille du grand-duc Sviatopolk épouse le duc de Pologne Boleslas Bouche-de-Travers. L'évêque de Cracovie obtint pour cette union une dispense du pape ; « car la princesse russe , dit Karamsin , était parente du roi \ » Il n'y avait donc pas d'autre empêchement.
Karamsin reconnaît, comme on le verra, qu'à la fin du XI* siècle, les Russes entretenaient des relations avec Rome. Néanmoins il oppose à la preuve qu'on pourrait tirer de tant de mariages avec les princes catholiques , une
1 p. 37, et note 12. Le rebuts qu'il éprouva d'abord de la part de « la jeune tille russe » sont le sujet d'un chant du héros Scandinave, que Karamsin indique, et que cite Mallet, Hist. de Danemark. Genève, 1787, t. Il, p. 302.
« P. 39 et note 15, p. 406. — Pray, Annales regum Hungariœ , part .1, 1. I, p. 54.
3 Karamsin, t. Jl, c. vi, p. 182.
DE l'églisb russe. ^7
protestation qui est, d'après lui, du métropolite Jean, mort en 1089, et qui montrerait les Russes animés contre les Latins de la haine que leur portèrent plus tard les Grecs schismatiques.
c Du temps de Ysévolod ( fils d'Iaroslaf et successeur d*Isiaslaf), vivait le métropolite Jean, Grec de nation. .. On a de lui un ouvrage sous le titre de Canon ecclésiastique, dans lequel il reproche avec chaleur aux princes russes la coutume de marier leurs filles à des princes de la religion romaine ^ »
Ce document , suivant nous , n'a aucune valeur. L'ani-mosité contre les catholiques romains, qui s'y montre partout, contraste avec les dispositions des Russes. Le métropolite va jusqu'à leur interdire tout commerce avec les Latins, qu'il ne regarde même pas comme validement baptisés. Un tel acte attesterait-il , comme l'avance l'historien Strahl, la haine profonde de l'Église russe contre l'Église romaine'? En juger ainsi, c'est partir toujours de cette gratuite et fausse hypothèse que les deux Églises étaient divisées.
Mais le texte même, retrouvé récemment, est rempli d'ardiaïsmes slaves et d'incorrections qui le rendent trèsobscur \ Il n'est intelligible , dit Strah) , qu'au moyen d'un résumé latin, déjà publié par Herberstein*. Or, ce dernier ne désigne pas comme auteur de cette pièce le métropolite Jean, mort en 1089; elle ne lui est attribuée que par Karamsin ,
1 T. II, c. V, p. i26.
t Strahl, 1. 1, p. 114-116.
s StrabI, ibid. Ce manuscrit a été découvert sur un parchemin qui conserve un nomocanon de l'église Sainte-Sophie de Novogorod, et qui date du xiii« siècle. Le canon ecclésiastique dont parle Karamsin porte ici le titre de Réponses canoniques. La société de Moscou s'est empressée de le faii*e imprimer.
* Rerum Moscovit. commentarii, t. ï, p. 22-24, parmi les Uistoriœ ruthe* nicœ scriptores exteri de Starczewski.
228 oRiauiES gatholiouks
qui ne connaissait encore que l'abrégé latin. De plus^ ce dernier extrait suit, dans les mémoires d'Herberstein , une lettre pareillement écrite par un certain métropolite Jean. Celui-ci s'adresse à un pape qui , d'après Raramsin et d'autres écrivains, serait Alexandre m. Pourquoi cet autre métropolite ne serait-il pas l'auteur du Canon ecclésiastique? Nous arriverions ainsi à la seconde moitié du xn* siècle. Mais tel n'est pas notre avis, et voici pourquoi. Le canon fait mention des Tartares qui , au témoignage de Raramsin , ne furent connus des Russes qu'au xm' siècle^ Lévesque pense, à la vérité, que dès le xi*, les Tartares commencèrent à les inquiéter * ; mais il confond ici les Tartares avec les Polonais , aussi rapprochés des Russes à cette époque que les Tartares en étaient encore éloignés. Sous le règne de Georges (1224f-58), les Polonais, livrés aux premières invasions des Tartares, en informèrent ainsi les Russes : c Aujourd'hui , ils occupent notre pays ; demain , ce sera le vôtre. > A ces mots , ajoute Raramsin , les Russes se demandèrent avec stupeur quels étaient ces étrangers jusqu'alors inconnus'? Ainsi , avant le xin* siècle, ils n'avaient pas encore entendu parler des Tartares. Donc ni le métropolite Jean, mort en 1089, ni celui qui écrivit à Alexandre III , ne purent rien dire de ce peuple ; donc le canon où il en est parlé n'est pas d'eux.
Supposé que l'acte soit autlientique , il n'y aurait jamais là (|ue le fait d'un évêque, protestant par ses reproches mêmes contre l'opposition qu'il rencontre. Cette objection
1 T. III, c. VIII, p. 284 cl note 28.
î Hist. de RussiCy ad an. 1059-60, t. I, p. 219.
3 Karamsin,p. seqq.
i)£ l'Église russe. 229
nous prête un nouvel argument plein de force. Ce canon n'arrêta pas la coutume que les Russes conservèrent dans tout le ^11* siècle de contracter mariage avec les familles des princes latins ; il prouve donc que ces mariages étaient B la fois des signes de leur cx)mmunion religieuse et des liens qui la resserraient encore.
On dira peut-être que le saint-siége favorisait ces unions entre les catholiques et les ^hismatiques pour gagner ces derniers à sa cause; mais ce serait ignorer que l'Église, toujours opposée en principe à des alliances de cette nature, fut plus que jamais rigoureuse à les proscrire à cette époque où •elle était toute -puissante. D'autre part, on sait jusqu'ob allait le soin des Grecs schismatiques à ne pas profaner, à ce qu'ils pensaient, le sacrement de mariage en mêlant leur sang à celui des Latins. On sait enfin que , maintenant encore , un prince ne monte pas sur le trône de Russie, une princesse n'entre pas dans la famille impériale , sans embrasser la foi ortAoc^oa?^^ si la sieiine en a différé jusqu'alors. Ces considérations montrent toute la portée de notre argument.
L'unité de religion que supposaient , qu'entretenaient ces mariages entre princes russes et latins , parait partout dans le détail de l'histoire d'Anne de Russie , reine de France , histoire que nous aimons d'ailleurs à reconstruire à l'aide des chroniques et des monuments nationaux.
Le troisième de nos rois capétiens, Henri P^ était veuf de Mathilde , fille de l'empereur Conrad le Salique , quand il demanda en mariage la fille d'iaroslaf , successeur de Vladimir. Nos vieux chroniqueurs allèrent singulièrement le nom du père de la princesse, qu'ils écrivent
330 ORIGINES GATHOLIQinSS
Gérisclo*, Julius Glâudius% etc.; mais ils le rendent mieux par le nom explicatif de Georges le Slavon *. Mêmes yariétés dans le nom qui désigne la princesse ; elle est appelée Anne» ÀnnteS qui pourrait venir du diminutif russe Janka, et, par un écrivain postérieur, Âgnës '• Les ambassadeurs français qui vinrent demander sa main au nom de leur maître étaient Yalterius ou Gaultier, évêque de Meaux, surnommé Saveyr, le Savant ou le Sage , et Yasc^linus ou Gosselin de Cbauny (aCaliniaco^). Roger II , évêque de Cfaâlons, leur fut -il adjoint? Nous l'ignorons : un ancien écrit le nomme seul comme chargé de cette négociation , et contient une recommandation adressée à cet évêque par Odalric, prévôt de l'église Sainte -Marie à Reims. Le prévôt prie Roger < de s'informer si la Ghersonèse , oh l'on dit que saint Glément repose^ n'est pas située dans les répons où il va se rendre ; p ce qui se trouva vrai, ajoute le document, comme le prélat l'apprit de lérosolaf \
Quels que fussent les évoques chargés de cette mission, le lecteur voit déjà, par tout le détail de ces rapports entre les deux pays , qu'il ne s'agissait pas d'unir le roi Henri à une reine schismalique. laroslaf accorda volontiers sa fille, et l'envoya en France avec de nombreux présents *. « Et quant
^ D. Bouquet , Recueil des historiens de France et des Gaules^ t. XI, p. 197 et p. 48t, note d. Ex Clario Monacho.
s Extrait de Guillaume de Jumiège, tôtcf., p. 4S, D.
3 Manuscrit de la Bibl. R., n® 567, ibid,^ p. 410.
4 Ibid. p. 319, B.
B îbid. p. 481, note d, D. Bouquet ne nomme pas cet auteur.
6 Ex Clario Monacho^ ibid. — Du Plessis, Hist, de V église de Meaux, t. I, p. 108.
'^ Trouvé par BoUandus a la marge d'une légende manuscrite dans le cartulaire de Téglise de Saint-Omer. (V. Acla sanctor,, t, II, martii, p. 15, E.)
^ D. Bouquet, p. 481, note d.
DE l'ÉGU&£ ftU88£. 23f
ele fut venue, disent les chroniques de Saint-Denis S li roi manda ses barons et l'espousa solempnement. p
Les ambassadeurs de Henri étaient partis de France en 1048'; ie mariage se fit probablement en 1051 \ Mais, à côté de cette cérémonie sainte^ nous n'en pouvons omettre une autre qui l'accompagna.
Anne arriva en France au moment oii saint Lietbert, évê-* que de Cambray , allait être sacré à Reims. Le roi demanda que sa future épouse reçût la bénédiction et le sacre royal dans la réunion tenue à ce sujet \ Saint Lietbert présida dans celte dernière cérémonie. C'est un fait curieux à observer en passant , que ce sacre d'une reine dans notre pays , où le roi seul était ordinairement sacré comme chef militaire {miles). On a des exemples, disent les bénédictins de Saint- Maur^ de sacre et de couronnement de reines sous la seconde race ; le premier que nous fournisse la troisième est celui d'Anne ou Agnès de Russie. Mais cette cérémonie mérite encore plus notre attention à un autre point de^vue ; elle prouve l'orthodoxie de la princesse qui en était l'objet. C'était pour nos rois mêmes que ce sacre avait été renouvelé des rois d'Israël , dans toute sa sainteté , soit par saint Rémi en faveur de Clovis , soit par saint Bonifaee en faveur de Pépin. Eût-on donné cette onction royale à une princesse
* D. Bouquet, p. 409, B.
* Note marginale rapportée plus haut d*aprës BoUanduâ. — D. Toussaint Duplessis (ffz>/. de l'Église de Meaux, 1. 1, p. 108), au sujet de Tévêque Gaultier.
3 V. V Index chronologicus du t. XI de D. Bouquet, p. xlvi. — Du Plessis, qui s'appuie ordinairement sur nombre d'autorités, place le mariage à la Pentecôte 1049. Quelques chroniques donnent par erreur la date de 1044. -
* Vie de saint Lietbert, ibid. — Galiia christianoy t. Xll, p. 243 : Benedi' ceretur, regalique consecratione pariter insigniretur,
B Éditeurs du t. XI de D. Bouquet, Préface, p. 140.
232 ORIGINES GATHOUQIÎKS
(l'une religion différente, pour prendre Texpression de Karanf)sin. D'ailleurs les rois de France, fils aines de l'Église, se sont toujours glorifiés de n'avoir partagé leur trône qu'avec des reines d'une foi pure. On sait enfin combien Robert le Pieux , le père même de Henri I", avait trouvé d'opposition dans l'Église et dans ses sujets , à un mariage conclu malgré un empêchement de parenté. L'obstacle était .ici plus difficile à surmonter, et s'il avait disparu , l'histoire ne serait pas muette à ce sujet.
L'épouse de Henri P' ne vécut pas seulement dans le sein de l'Église catholique, elle en fut l'ornement. C'est en même temps la digne petite -fille de saint Vladimir et la digne aïeule de nos chrétiens et vaillants rois Louis VI, Louis VH, Philippe-Auguste , Louis VIH et saint Louis. Un écrit du temps loue la bonté de son cœur et sa foi*. Dans les pieu-ses formules qui accompagnent les donations de cette épo-que , son nom est associé à celui de son royal époux et de ses trois fils, Philippe (plus tard Philippe P'), Robert et Hugues* (Hugues le Grand, un des chefs de la première croisade). Les Russes qui nous liront , éprouveront peut-être une émotion pareille à la nôtre ^ en songeant que la fille du pieux et grand laroslaf fut ainsi unie à nos plus belles gloires catholiques. Ils aimeront sans doute ce vieux langage de nos chroniques françaises sur la principale fondation de notre reUgieuse souveraine : < leele dame pensait plus aux choses à venir que aux choses présentes , dont il avint qu'ele fit
^ Bonam et religiosam,,. Manuscrit du monastère des Blancs-Manteaux. D. Bouq., t. XI, p. 412, B.
■ htam concessionem pro remedio antmœ meœ feci, annuente mea cor\fuge Anna et proie Philippo, Roberto et Hugone. — D. Bouquet (t. XI, p. 600) rapporte cette charte à Ton 1058, et (p.-606) une autre semblable à IO6O4
t>E L^ÉGLTSE ADSSE. 233
estorer à Senliz une yglise en Ténor de saint Vincent'. — La dame qui sainte vie menait^ pensait plus aus choses espirituex^ qui à venir sont ^ que ele ne faisait aus temporex ^ en espérance que ele en receust le loier en la vie pardurable. Une église fonda en la cité de Senliz en Tonor de saint Vin-* cent*. »
La charte de cette fondation exprime les sentiments de la plus vive piété. Anne > éclairée au fond du cœur^ nourris* sait le désir d'assister aux noces de l'Agneau dans la béati-^ tude éternelle, et d'incorporer intimement à la société sainte qu'ils forment , les membres unis par la foi au corps mystique de Jésus-Christ. Dans cet espoir, elle s'est élevée à la pensée de bâtir et de dédier une église à Jésus-Christ en l'honneur de la sainte Trinité , de la miséricordieuse Mère de Dieu , Marie , du saint Précurseur et du martyr saint Vincent*. Elle y joindra une maison de religieux, qui vivront suivant la règle écrite des saints apôtres et de saint Augustin.
Quelques expressions ont paru prouver que cet acte rapporté à l'an 1059 n'aurait été rédigé que sous le règne de Philippe P', qui commence en 1060*. Anne prend ce qu'elle
1 p. 319,B. — Quelques extraits latins donnés par D. Bouquet confirment ces détails, celui de Fréher (p. 157, I>.), un autre ex manusc, codice abbatiœ Sancti'VictoriSj n. 419, p. 318.
« Chron, de Saint-Denis y ibid.^ p. 409, B. Cf. le Miroir historicdy p. 411, G, déjà cité, t. X.
* Ego autem Anna, corde intelligens, mente pertractans tantam pulchritudinem, tantumgue decus.,, deliberavi apud me quomodo illarum epularum^ illiusque beatitudinis ac vitœ œternœ particeps existere possem : cumque demum elevatum esset cor meum ad fabricandam Christo Ecclesiam, ut intus incorporari etquodlibet membrumillius sanctœ societatiSy quœ Christo ad^ Juncta est, connecti voluissem, in honore sanctœ Trinitatis etpiœ Dei genitri-^ cis Mariœ et precursoris Domini et Sancti Vincentii Martyris, Christo eam fa-* bricare et dedicare prœcepi..,
^ M. L. Paris, sur Nestor, p. 821, 1. 1.
â34 ORIGINES GATHOLIQITËS
accorde sur ses propres biens et sur ceux que le roi Henri son époux lui avait donnés en mariage. Elle veut obtenir, par les prières que les religieux feront nuit et jour, la ré-* mission des péchés du roi , de leurs fils et amis , et celle de ses propres fautes. Elle agit enfin avec l'autorisation de Phi-* lippe son fils , roi par la grâce de Dieu. Mais ces paroles ne nous semblent pas contredire la date de 1059 , assignée à celte fondation \ Philippe était associé & la royauté dès cette année , où il fut sacré du vivant de Henri P' et en présence de sa mère *• Si la reine eût déjà perdu son époux, c'était le lieu de le marquer par quelque expression précise de pieux souvenir qui manquerait ici. Son fils s'exprime autrement, lorsque seul roi il accorde, en 1069, à cette même église quelques-unes des immunités réservées aux églises royales , cédant aux démarches personnelles et aux vives instances de sa mère pieuse et pénitente '• Il rappelle que cette église a été pieusement restaurée parla reine Aune pour le repos de l'âme du père de Philippe et du sien*, c'està-dire dlaroslaf.
Voici un autre témoignage encore plus illustre et encore moins connu ^ que le pape Nicolas H rendit aux vertus de
1 Par les auteurs du Gallia christiana, qui nous ont transmis cet acte, t. X, p. 204-205, Instrumenta Ecclesiœ silvanectensis, n. m.
^ Le prince Labanof prouve, par plusieurs documents cités par M. L. Paris (p. 321), qu'Anne y assistait.
3 Mater mea nomine Anna, divina inspirante clementia compuncta, met prœsentiam supplici devotione adiit, rnaterno affectu obnixe deprecans et postulans.
* Ecoles iam ah ea pie pro anima patris mei suique de proprits sumptibus restauratam, (Gallia Christ., p. 205-206, n. iv.)
* Tiré de la correspondance de saint Pierre Damien ( 1. VII, c. ix) , il n'est pas même indiqué dans la table du tome XI de D. Bouquet ; nous Favons trouvé dans Tappendice, p. 653, C. D. £, 654, Â. On lui donne pour date Tan 1059.
cette reine vraiment tris-chrétienne. Il est touchant d'entendre ce pape, si ardent lui-même pour la réforme de l'Ëglise envahie par les violences de la féodalité et par la barbarie des mœurs, louer la c glorieuse reine ^ » de la fermeté qu'elle déploie contrôles abus delà force, de sa piété, de sa bienfaisance pour les pauvres, et l'exhorter à enflammer le zëie du roi pour le bien de l'Ëtat et de l'Église , à former enfin sur son propre exemple les princes ses enfants.
€ Nicolas, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à la glorieuse Reine, salut et bénédiction apostolique. — Rendons de dignes actions de grâces au Dieu tout-puissant; car nous apprenons que des vertus d'une énergie vraiment virile existent dans le cœur d'une femme. Il est venu à notre connaissance, très-illustre fille, que votre sérénité répandait sur les pauvres la munificence d'une miséricordieuse libéralité ; qu'elle mettait ses efibrts à prier Dieu avec la ferveur de la plus vive dévotion ; qu'elle employait avec vigueur son autorité en faveur de ceux qu'opprime la violence, et que, par d'autres bonnes œuvres, elle remplissait les devoirs de la dignité royale, en ce qui la concerne. Nous vous exhortons donc à garder le sentier où vous êtes entrée par l'inspiration divine , et à exciter de toutes vos forces le roi notre fils à gouverner avec piété et justice , et à défendre les droits de l'Église. Si l'éloquence d'Âbigâïl sauva l'insensé Nabal du glaive de David irrité, combien plus votre dévouement pieux rendra-t-il votre très-prudent époux agréable aux regards divins. C'est aimer cet époux que de le porter par vos pieuses exhortations à garder les droits de Dieu. Comment croire à l'amour des épouses qui n'aiment dans leurs maris,
* Gloriosœ reginœ.
236 ORTGTNES GATUOLTOUES
pour ainsi parler, que le coffre {capsas) de leur corps et non le trésor de leur âme, qui s'y trouve renfermé? Nous portons» suivant l'Apôtre, ce trésor dans des vases fragiles. Les femmes qui s'attachent à ce que dévoreront les vers du sépulcre négligent avec folie ce qui est réservé à une gloire impérissable. !> Suit l'exemple de la reine Michol, que le Seigneur punit d'avoir aimé David seulement suivant la chair, et à qui fut refusée la consolation d'avoir un fils, c Vous au contraire» ma fille, qui avez mérité du ciel le don de la fécondité» instruisez vos enfants de manière à leur donner» avec le lait, la nourriture de l'amour divin. Qu'ils apprennent par vos leçons à qui surtout ils sont redevables d'être nés sur un trône illustre> et d'avoir reçu une seconde naissance» plus noble encore» dans le sein de l'Église » par la grâce du Saint-Esprit. Ne préférez pas l'argent à la justice» mais aspirez à l'acquisition du trésor de la vraie sagesse. La reine de Saba n'aspirait pas à venir voir les richesses , mais à venir entendre la sagesse de Salomon ; et elle ne rapporta qu'avec plus d'abondance les biens qu'elle ne demandait pas. Vous aussi, ma fille, possédez la sagesse en obéissant à la loi de Dieu. Vous mériterez par là le salut de votre âme, l'afïluence des biens de la terre, et le passage d'un trône terrestre à celui qui vous attend au ciel. ï>
Qu'on nous permette de poursuivre rapidement cet ensem* ble nouveau de faits sur la reine Anne, bien qu'il se rapporté moins directement à notre but qu'aux antiquités catholiques dont nous offrons le résumé à l'occasion de notre dissertation historique.
Le fils aîné de cette princesse reçut un nom bien étranger jusqu'alors aux races de nos rois. Il fut appelé Philippe comme
desceQdant, par l'épouse grecque de Vladimir, du roi. Philippe de Macédoine. Anne , en sa qualité d'étrangère , peu instruite des usages et de la langue même du pays, ne pouvait prétendre à la régence pendant la minorité de son fiis, qui suivit la mort du roi son époux. Elle vécut dans la retraite près de l'église qu'elle avait fondée à Senlis ^ Raoul le Grand , comte de Valois et de Crespy , du Vexin , d'Amiens, de Vitry, de Péronne, de Montdidier, et descendant, à ce qu'il prétendait, de Charlemagne par Hildegarde, dame de Crespy', profita de sa grande puissance, voisine du centre de la monarchie capétienne, et de l'isolement de la reine mère pour l'enlever et l'épouser. Il était alors excommunié pour avoir répudié une première femme, Alix, comtesse de Bar -sur -Aube. Gervais, archevêque de Reims, écrivait en 1062 au pape Alexandre II : «.Notre royaume est bien troublé. La reine s'est mariée au comte Raoul. C'est le sujet d'une douleur profonde pour le roi et ses tuteurs ^ » Le prince Labanof cite une charte de Raoul, octroyée au château d'Amiens (1069), et qu'il signe <k de sa main et de celle d'Anne son épouse, )» dont la signature suit en effet. Cette signature et le sceau de la reine paraissent aussi sur d'autres actes de 1067 et de 1075*. Cependant, d'après une opinion répandue, cette princesse serait retournée en Russie %
1 Un diplôme signé de la reine Anne et du comte Raoul, qu'elle épousa plus tard, est daté de Senlis, année 1060, première du règne de Philippe ( D. Bouquet, t. Xr, p. 377, note 6).
« D. Bouquet, t. XI, p. 564, G. — On vante aussi sa puissance , t. XU,
p. Î37, B, etc.
3 P. 499, D. — Lettre tirée de Diichesnc, t. IV, p. 207. La suite de la lettre, que D. Bouquet ne cite point ( Duchesne, ibid.) , parle d'un appel de la première épouse de Raoul au saint-siége.
* D. Bouquet, ibid., et seq.
* P. 161, D. Nous trouvons même dans la collection de Duchesne, t. IV,
238 OBIOINES OATHOLIOiriB
Est-ce dans Tintervalle (le 1069 à 1075? Est-ce quand un second veuvage (1074) eut rendu la reine à son isolement^ ? Est-ce à la persuasion du pape *? Revint-elle enfin dans je royaume de son fils? Nous ne le savons. Notre reine russe aurait rendu son âme à Dieu sur la terre de France, que devaient illustrer et sanctifier les rois ses descendants, si nous nous en rapportons au P. Ménestrier, jésuite. Il as-^ sure avoir découvert sa sépulture dans l'église de l'abbaye de Yilliers, qui appartenait à l'ordre de Citeaux, et qui s'élevait à la Ferté-Âlais, entre Ëtampes et Corbeil. Sur la tombe plate était gravé un portrait de la reine portant ime couronne comme celle des électeurs de l'empire, avec celte inscription.
Hicjacet Domina Agnes uxor quondam Henrid régis >.
La discussion entamée au sujet de la publication du P. Ménestricr n'est pas moins curieuse à suivre. Les auteurs du Gallia christiana rapportent la découverte d'après le Journal des savants du 22 juin 1682, et ils accusent le P. Méneslrier d'avoir appris au public que le véritable nom de la reine était Agnès, quoique MM. de Sainte- Marthe aient dit (1'® édition du Gallia christiana , 1656) : c Aucuns la nomment mal Âgnës; ^ ils lui reprochent d'avoir, dans ce but, transformé en roi un inconnu, en ajoutant le mot régis au nom Henrici. Mais le détail où
p. 87, ce texte positir: Quo {rege) mortuo, nativum repetiit solum, ( Ex excmplar. Floriac. ) Ces mots réfiitenl les auteurs modernes qui lui font craindre de retourner dans un pays schismatique.
1 P. 499, note 6.
3 D. Bouquet, p. 565, A. — Gallia Christiana, t. XII, p. 242. — M. L. Paris, t.I, p. 32i-25.
D£ L^£aLt0£ BUSSE. 239
ils entrent les réfute eux-mêmes. En 1642^ disent- Us, Dom Maguelon Theulier, délégué par le vicaire général de leur congrégation , avait lu : Hic jacet domina Agnes. On y ajouta ensuite : quœ fuit ttœor Henrici. En 1749, Dom Nicod, prieur, c agissant sur ma demande, » dit le rédacteur du Gallia christiana, lut : hic jacet domina Agnes quœ fuit uœor Hetmci \ Mais la conclusion qu'on peut tirer des faits, exposés ainsi, est toute à l'avantage du P. Ménestrier : ou Dom Theulier n'avait pas mentionné en 1642 toute Tépitaphe, que Dom ^icod lisait plus longue en 1749, ou on a fait postérieurement l'addition , pour appuyer une prétendue découverte du P. Ménestrier, faite en 1682 ; et alors on l'aurait faite entièrement avec le mot régis. Pourquoi ne pas supposer plutôt que de 1682 à 1749 ce dernier mot s'est effacé î
Les indications du P. Ménestrier sont d'ailleurs précieuses pour la science héraldique, si peu avancée en ce qui concerne la Russie. La couronne électorale, qui n'était pas fermée et qui entourait une espèce de bonnet , nous semble un terme remarquable de comparaison avec celle du tombeau d'Anne, qui pouvait rappeler qu'elle était du sang de Rurik. Les grands-ducs, en effet, étaient, comme les électeurs, audessus des ducs ordinaires , et il est souvent parlé de leur bonnet d'or *•
Une autre raison assez faible alléguée par le Gallia christiana nous ramène à une preuve de détail contre le schisme gréco-russe.
Dans toutes les chartes, disent les auteurs de ce recueil,
* M. Louis Paris, t. f, p. 243.
« Plusieurs princes russes mettent encore dans leurs armes |a couronne nop fermée et le bonnet.
240 OaiGINES CATHOLIQUES
et dans tous les ouvrages qui ont parlé du roi Henri , la v^Jœ est toujours appelée Anne et jamais Agnès. C'est une errex/f. Nous avons vu ce dernier nom employé, quoique le premiior le soit de préférence S et le prince Labanof a publié deux dir plômes de Philippe I^, lionnes en 1060 , Tun contenant les mots entiers d'Agnes regina, l'autre la signature Agnœ reginœ. Comme il n'indique pas l'origine du premier de ces actes, il serait inutile, d'après M. Louis Paris , d'établir aucune présomption sur son autorité. Accordons-le , quoique l'autorité de l'écrivain russe à qui nous devons la publication de tant d'inédits ne soit pas sans gravité.
Mais nous ne saurions faire de concession à M. Paris sur ces mots du second diplôme Agnœ reginœ *. « Agnes, dit-il, fait au génitif Agneiis : Agnœ est une corruption à^Annœ. Jamais en Russie femme n'a porté le nom d'Agnès. Agnès, martyrisée à Rome , n'est pas comprise dans le calendrier des Grecs, ni reconnue de leur Église*, i Témoin sans doute une impératrice d'Allemagne , princesse russe du même temps, appelée x\gnès précisément dans son pays, et Adélaïde ou Praxède par les Latins *. D'autre part, l'analogie du nom d'Agnès , sainte que l'on aime à représenter un agneau dans les bras , avec le mot agjia, expliquerait seule que Ton aimât aussi alors à prendre l'un pour l'autre.
Mais un passage de Bollandus , au 21 janvier, anéantit toutes ces prétendues fins de non-recevoir \ La sainte « est
1 Koch, table xxvi.— D. Bouquet, t. XI, Préface, p. UO, p. 481 , note £/, etc.
* Archives du royaume, carton K, 37. C'est à M. L. Paris que nous empruntons l'inilication de ces deux diplômes. Le premier est du 27 mai. ( Chron, de Nestor. y t. I, p. 326, note.)
8 Ibld, p. 309.
* Baron., ad an. 1093, n. iv.
^ T. H, januar., p. 350, col. î .
t)E l'église russe. ili
apjyelée dans les martyrologes Agnes, Agnè, Agna, et parles Grecs Hagnê, c'est-à-dire pura , casta , intemeratà y car ils vénërent cette sainte aux 14 et 21 janvier et au 15 juillet \ ï une fois de plus que les Romains eux-mêmes.
Ainsi la reine Anne, qu'elle soit ou non morte en France^ s'appelait aussi Agnès; et ce nom d'une sainte latine , d'une vierge romaine, était en usagé et eii honneur chez les Russes, comme du reste chez les Grecs , qui ont conservé tant die souvenirs de l'ancienne unité.
L'histoire de l'impératrice Agnès va devenir un des touchants exemples des rapports intimes que la Russie entretenait alors avec le saint-siége, et de la protection que d'illustres opprimés , ses enfants , trouvaient auprès du pape et des évoques latins.
La Russie entre dans ce qu*on appellerait aijyourd'hui le concert européen éii ^'associant à la chrétienté catholique, placée alors jsous la protection des papeb et des conciles généraux. » Le prince Démétrius et Timpératrice Agnès.
LE grand-duc Isiaslaf , fils d'Iaroslaf^ avait été contraint de se réfugier en Pologne avec ses grands trésors, sur lesquels il comptait pour trouver des auxiliaires. Boleslas II, qui régnait alors , s'empara de ses richesses ; après quoi , « il lui montra le chemin pour sortir de ses États *. i
^ Plus loin il donne les actes de sainte Agnès d'après les menées grecs.
^ Lévesque, tout en se prononçant contre le P. Ménestrier, d'après Tautorité du Gallia christiana , est convaincu, comme le président Hénault dans son Abrégé chronolog, de Vhist, de Pr.y qu'Anne est morte en France. {Hist. de Russie, 1. 1, p. 210.)
^ Nestor, 1. 1, p. 212. Le texte latin porte : Ostenderunt ei viam aàeundù
S42 OaiGIHES CATHOLIQUES
L'infortuné se rendit à la cour de l'empereur d'Allemagne, Henri IV, et lui ofiPrit nombre de vases d'or et d'argent , et de précieuses fourrures. D'aprës les chroniqueurs allemands, il s'engageait même à devenir son tributaire. Karamsin , en cette circonstance, suivant les traditions déjà vieillies de rhistoire anticatholique , traite Henri IV aussi honorablement qu'il traite sévèrement les papes Grégoire VU et Urbain II. On verra cependant à qui revient en fait le beau rôle. De nos jours , Thistoire protestante est arrivée à reconnaître dans l'empereur un monstre qui faisait horreur à ses contemporains , et dans les souverains pontifes qui le combattirent, les défenseurs de la justice et de l'humanité* Dans le remarquable exemple qui se présente à nous , le langage de Karamsin , inspiré par la passion , offre un curieux con* traste avec les choses mêmes qu'il raconte : « Le jeune et courageux Henri , à qui le sort réservait des désastres plus cruels encore que ceux dont Isiaslaf était la victime , accorda sans hésiter sa protection au malheur. Il fit intimer aux princes russes (qui avaient dépouillé Isiaslaf) l'ordre de lui rendre la légitime autorité , et leur annonça qu'en cas dé refus , malgré la grande distance qui les séparait , Tintrépide armée de Henri irait dompter les usurpateurs. Le trône de Kief était alors occupé par Sviatoslaf. Il traita avec distinction les ambassadeurs de l'empereur et tâcha de les convaincre de l'équité de sa conduite. Burchard (ecclésiastique de ïrèves et le principal député), revint à la cour de l'empereur avec des présents , qui causèrent l'étonnement de l'Allemagne ^x> Lambert d'Âschaffembourg s'écrie avec enthousiasme : Tantum régi deferens auri et argenti et vestium
i T. n, c. nr, p. 98-100.
DE L'ÉaUSE RUSSE. ^
pretiosarum, ut nulla rétro memoria tantum regno Teutonico illatumreferatur^. > Le dénoûment est facile à prévoir, et il y a du comique dans la gravité avec laquelle rhistorien prévenu poursuit en ces termes : « Henri , désarmé par la libéralité de Sviatoslaf , n'ayant d'ailleurs aucune possibilité de faire la guerre aux Russes , se contenta d'accorder au prince banni une stérile compassion. Isiaslaf eut alors recours au pape Grégoire VII , qui prétendait devenir le chef de la monarchie universelle , ou le roi des rois. Sacrifiant à son ambition et la religion orthodoxe de l'Église d'Orient et la dignité d'un prince indépendant, il s'engageait à reconnaître non-seulement le pouvoir spirituel , mais encore l'autorité temporelle du pape sur la Russie ; et en lui demandant son intercession, il lui adressait ses plaintes contre le roi de Pologne *. i^
 cette manière de présenter les faits , opposons de courtes remarques : 1** Karamsin prétend pénétrer les intentions d'un pontife canonisé par l'Église romaine et dont les incrédules mêmes commencent à exalter les vertus ^ Dès qu'il s^érige en juge des consciences, toute supposition lui est possible. C'est ainsi que Saint-Simon a pu faire de Fénelon un ambitieux. Mais au moins l'ambition de saint Grégoire YII fîit celle de tous les autres grands et saints papes de ceitte époque, non moins noble dans son principe qu'utile au bon droit et secourable aux opprimés. Car enfin le « courageux» Henri IV, qui disposait de forces bien plus redoutables, s'était laissé désarmer par des présents , ou , comme le veut
1 Ad an. 1075, cité note 27.
« /ôîrf., p. 101.
s Voir les auteurs que Ton peut le moins suspecter. L'admiration de M. Micbelet va jusqu'à cette comparaison hardie d'Hildebrand avec Jésus-Christ : a Le réformateur comme le fondateur était le fils d*un charpentier. » Il le considère comme le sauveur de la société même. (Hist* de Fr»^ t. II, init;)
344 ORIGINES GA.THOLlQUEâ
encore Karamsin, par les difficultés d'unô intervention. Et cependant le grand -duc avait flatté son ambition en s'engageant à un tribut annuel. Le pape seul agit et protesta.
2^ Dans les idées du temps^ oii il faut se placer^ Isiaslaf ne sacrifiait ni sa dignité, ni son indépendance > puisque la protection de saint Pierre, qu'il implorait, entrait dans le droit public accepté par la plupart des États* Princes et peuples y voyaient une garantie précieuse de leur autorité , dé leur indépendance^ au milieu d^une société qui auparavant ne connaissait d'autre droit que la force; A cet effet, ils se soumettaient à certaines conditions ; et ils ne pouvaient ri^n voir que d'honorable dans leur déférence pour le vicaire de Jésus-Christ. Ici plus de présents offerts parles parties intéressées. Comme eût dit saint Augustin , < il ne restait plus que la grande misère en présence de la grande miséri-^ Gorde. »
Le grand - duc dépouillé avait envoyé son fils au pape* Voici la réponse de saint Grégoire VU* à Isiaslaf, appelé ici Démétrius de son nom de baptême.
<i Grégoire évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Démétrius i roi dés Russes *, et à la reine son épouse, salut et bénédiction apostolique.
« Votre fils, en visitant le sanctuaire des apôtres, est venu à nous : il voulait recevoir ce royaume en don de saint Pierre, par notre entremise ; et après avoir prêté au même bienheu-
1 p. 101-102. Nous empruntons le texte à Baronius, ad an. 1075, p. xxvi-xxx, t. XVII, p. 415-lG; — à Labbe, ConciL, t. XII, col. 455 ; — à M. de Tourgcnief, Historica Russiœ monufnenta ex antiquis exteràrum gentium archivis et bibliothecis deprompta. Petropoli, 1841, t. I, ep. i.
* Ruscorum. Ce mot est encore employé dans la lettre qui suivra, mais avec le mot aussi corrompu de Poloniorum,
DE l'éguse russe. 245
reux Pierre , prince des apôtres, Thommage de fidélité qui lui est dû y il a demandé avec d'instantes prières la grâce d'être protégé par l'autorité apostolique. Il aflirmait que sa requête était ratifiée d'une manière stable par votre conseurtement. Nous avons accédé à des désirs et à des prières que nous recommandaient votre aveu et la dévotion du postulant , et nous lui avons commis les rênes de votre royaume de la part du bienheureux Pierre , mû par un sentiment de charité et par l'intention que le prince des apôtres vous garde, vous , votre royaume et tous vos biens , par son intercession
auprès de Dieu ; qu'il vous conserve ce royaume jusqu'à la fin de votre vie en toute paix , honneur et gloire , et qu'au terme de cette carrière de combat, il vous obtienne la gloire éternelle auprès du roi suprême.
« Votre Illustre Sérénité saura aussi que nous sommes tout prêt à employerl'autorité de notre siège pour ses intérêts légitimes et pour le prompt accomplissement de ses désirs. Pour vous pénétrer plus profondément de ces sujets et d'autres que nous traitons dans nos lettres , nous vous envoyons nos légats, dont m est connu de vous et votre ami fidèle *. Ils vous expliqueront le contenu de ces lettres et suppléeront de vive voix à ce qu'elles sous-entendent. Par révérence pour saint Pierre, dont ils sont les légats, montrez -vous doux et affable envers eux ; écoutez avec patience et croyez sans hésitation ce qu'ils vous diront de notre part. Ne permettez pas que le mauvais esprit de personne trouble leurs négociations et dispositions, mais favorisez-les plutôt avec une sincère charité. Que le Dieu tout-puissant illumine vos âmes et vous fasse passer des biens temporels à une gloire sans fin,
t Unus vester notus est et fidus amicus.
348 0EIG1KES OATHOUOtlES
leurs une idée de l'infamie de Tempereup. Ce prince est appelé ici seulenient roi parce qu'il n'était qu'empereur élu, non sacré à Rome. <k Henri commença à prendre en haine h reine son épouse, il l'emprisonna , l'abandonna aux insultes de plusieurs débauchés, et il exhorta même son fils à suivre leur exemple. Le jeune prince s'y refusant , le roi déclara qu'il n'était pas son fils, mais celui d'un prince de Souabe... La reine, après avoir souffert en mille manières des maux inouïs , sans en avoir mérité aucun , parvint à s'échapper de sa prison par la miséricorde de Dieu, et s'enfuit auprès de Matliilde , princesse alors très-puissante ^
< Cette princesse accueillit la reine et la conduisit à Urbain, homme vénérable qui occupait alors le siège apostolique ^ Agnès se jeta à ses pieds, et, avec une abondance de larmes qu'accompagnaient de profonds sanglots, elle lui découvrit toute l'étendue de sa misère. Le pape, touché d'un sentiment de compassion, convoqua un concile universel et y excommunia le roi pour les forfaits énormes et inconnus à tous les siècles qu'il avait commis sur la personne de sa femme légitime. Conrad, en guerre avec Henri IV, vint aussi trouver le pape Urbain , et fut relevé de Texcommunication dont il avait d'abord été frappé. C'était un prince remarquable par les qualités de son cœur et la régularité de sa
vie*. >
Les ennemis du saint-siége ont nié les forfaits de Henri,
1 Baron, eod. anno, n. iv. — La reine était restée de longues années en détention, custodita, d'après Berthold de Constance. — D. Bouquet, t. XI, p. 27. G.
i La Chronique de Verdun, qui rapporte les attentats de Henri IV contre rimpératrice, nomme à tort Grégoire VII comme le défenseur de la princesse. — Periz, Monument a hislorica Germnmœ, t. Xlï,p. 495.
3 Ibid. ùin. V.
DE L'ÉGLTSE RUSSE. 249
par la raison que ses panégyristes n'en parlent pas ; mais ils se sont produits au grand jour de l'histoire, nous en avons pour garant Berthold, un contemporain.
« La plainte de la reine Praxède (autre nom d'Agnès) , séparée de son époux et réfugiée auprès du duc Welf (époux de la comtesse Mathilde ) > fut portée au concile de Constance (assemblé en 1094 par Tévêque de cette ville). Elle se plaignait de traitements si odieux, si cruels, et qui lui avaient été infligés partant de bourreaux, qu'elle excusa très-facilement sa fuite aux yeux mêmes de ses ennemis, et qu'elle émut tous les catholiques à prendre pitié de telles injures ^ i>
L'infortunée avait aflaire à si forte partie , que la chose fut encore traitée au concile de Plaisance, convoqué par Urbain II pour préparer la première croisade (1095). Plus de deux cents archevêques et évêques, de quatre mille ecclésiastiques et de trente mille laïques s'y étaient rendus. On fut obligé de s'assembler dans une plaine voisine de la ville ^« C'est dans ces assises solennelles de la catholicité que la petite-fille de saint Vladimir fut obligée de porter de nouveau ses griefs. <r Le seigneur pape et le saint concile accueillirent ses plaintes avec les vifs sentiments de pitié qu'elles méritaient, et ils jugèrent qu'elle avait été victime d'infamies sans y avoir eu aucune participation. Ils lui donnèrent l'absolution de toute pénitence qui s'attache à la complicité
^ Cité dans Baronius et reproduit par Pagi, n. m. ad an. 1094, t. XVIII, p. 2, et dans D. Bouquet, t. XI, p. 27. C. — Labbe, ConciL, p. 821. — Cf. avec le témoignage que nous venons d'emprunter aux Monumenta de Pertz et avec Tanecdole que raconte Karamsin (t. II, p. 418, note 22, d'après les Scri' ptores rer. Brunsvic. Leibnitz, t. II, p. 1090), sur le châtiment corporel qu'Agnès fit infliger à l'empereur par des valets vigoureux, sans que le prince eût droit do réclamer.
s Labbe, ConciL, t. XII, p. 821 et seqq.