‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 13 sur 70 · BI6INE8 CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

BI6INE8 CATHOLIQUES

de semblables crimes , d'autant plus que la reine eut le cott* rage d'avouer spontanément et publiquement son humiliation \ » Ainsi ces assemblées suprêmes ^ chargées de pourvoir aux intérêts de toute la chrétienté , ne dédaignaient pas de prendre en main la cause de Tinnocence» et de venger la morale outragée par des attentats que leur nature même sem* blait devoir soustraire à tout tribunal.

Mais que devint cette reine sanctifiée par le malheur et par un opprobre involontaire? Selon Dodechinus » elle c re^ vint dans son pays et entra dans un monastère ; au dire de quelques-uns» elle en fut abbesse*. > Albert» abbé de Stade» raconte la même chose : c La reine retourna en Russie » fit ses vœux dans un monastère» et plus tard on l'en fit abbesse'. » Ainsi les Russes acceptèrent la sentence du pape et des évèques latins. S'ils eussent été séparés de l'Église romaine , sans doute ils eussent protesté contre la conduite d'Agnès* Loin de là » ils compatirent à son malheur» et reconnurent son innocence proclamée par le concile.

Mais que dire de l'entrée de la princesse dans un couvent» et de son élection comme supérieure? Et qu'est-ce alors que cette Église orthodoxe d'Orient dont l'existence est r^rdée comme incontestable par les historiens de la Russie ? Veuton une nouvelle preuve de leur légèreté en ces matières? Raramsin se contente de ces mots sur toute l'histoire qu'on vient de lire : « En 1089, l'empereur Henri IV épousa une princesse russe nommée Agnès» veuve du margrave de Stade» et qui mourut ensuite dans le couvent dont elle était

1 A.d an. 1095, n. ii, p. 15, 17. — Baronii, t. XVm, et Dom Bouquet, t. Xf, p. 27, en note.

« Baron., t. XYII, n. iv, p. 641, ad an. 1093. s Baron., ibid,, et ap. Vizzardelli, p. 146.

I>£ l'égusb eusss. 251

abbesse. Elle était p6ut-ê(re fille de Ysévolod, » Il nous apprend qu'une autre fille de ce prince» veuve du fils de Boleslas, se renferma aussi dans un couvent, et il n'en tire pas plus de conséquences * • Un autre historien , Tatistdief» ajoute que le couvent où l'impératrice se retira avait été fondé en l'honneur de saint André , par Anne , autre princesse russe.

L'auguste recluse se voua a la propagation de la foi , à l'éducation de trois cents jeunes filles appartenant à la noblesse russe, et mourut en 1109, en réputation de haute piété, vénérée de sa nation, qui lui a décerné le titre de Mère de la patrie \

Ainsi le Ciel prenait soin de relever bien haut, par la reconnaissance et les sentiments du plus vif intérêt de la part de tout un peuple religieux et bon, cette reine si humiliée jusque dans son honneur de femme ! Mais que pensera tout Russe de bonne foi , en considérant que la fleur de la noblesse était confiée, dans la personne de ces trois cents jeunes filles, à l'impériale abbesse qui avait fait une si haute profession de catholicisme romain ? N'était-ce pas là , nous le demandons, un peuple catholique? Et cela se passait plus de deux siècles après Photius !

^ Karamsin, t. II, c. y, p. 126.

« Hisi de Russie, 2« partie, p. 138, 215, 234; 3« partie, p. 172, citée par 'ï'heUier, Die neuesten Zustœnde der catholischen Kirche beiden Ritus in Polen ^^d Russland, p. 22. — Augsb. 1841. Mais nous ne partageons point Topinion ^e ce dernier auteur, qui attribue la fondation de cette abbaye à la reine de France connue aussi sous ce nom d^Anne. La fondatrice (comme le rapporte plus fidèlement Strahl, p. 104, d*après Tatistchef) était Aune, fille du grand-duc ^sévolod. Par conséquent elle était peut-être sœur d'Agnès : elle avait embrassé l^ vie religieuse.

VSH orighies gathouqujes

Dans la seconde moitié du xi« siicle, le schisme ne s'introduit pas en Rnssîe et ne s^aflTermit pas même en Grèce. — Le monrement catholique des croisades resserre d*al>ord les liens de Funité entre ces pays et rEorope latine.

HILARI05, le premier métropolite russe qui , malgré les prétentions des Grecs, ait été choisi par le grand -duc et avec le concours des évêques du pays , gouverna TÉglise de Kief longtemps après que Cérulaire eut été chassé du siège de Byzance (1059). Tl mourut entre les années 1068 et 1072 *. Les fils d'Iaroslaf , distraits par leurs divisions de la politique de leur père à l'égard des patriarches, leur rendirent le droit de nommer à la dignité de métropolite , titre qu'ils paraissent n'avoir pas reconnu à Hilarion '. Georges, son successeur, était un Grec envoyé de Constantinople ; mais au bout de quelques années, il se retira dans cette dernière ville. 11 était sans doute effrayé, dit Karamsin, des dissensions qui régnaient entre les fils d'Iaroslaf. Ce qui est plus certain, c'est qu'il rencontrait de l'opposition. Karamsin représente aussi , depuis ce temps , l'Église russe comme tombée sous la domination des patriarches de Constantinople, qui firent de Kief leur soixante-dixième évêché.

* Cf. les Acta Sanctor.^ t. II, sept,, p. xvii, d'après Kulczynski, sans confronter la liste de ce dernier avec une liste différente que nous trouvons dans le père Le Quien, Oriens christianus , t. I, p. 1261-63. Nous ne recberchons pas non plus si les deux métropolites qui suivirent Hilarion, Georges et Jean 1er, étaient des Russes, comme l'affirment Kulczynski et le P. Stilting (Cf. Strahl, p. 113); nous partons des données les moins favorables à notre thèse.

t Le Quien observe qu'Hilarion assista, sans aucun doute, à un concile de Gonstantinople tenu en 1067, mais sans le titre de métropolite. Il n'est question que d'un archevêque tou 'Poudiou.

DE l'église russe. 253

Ils témoignaient touteFois leur considération pour la dignité des métropolites russes en apposant à leurs titres un sceau de plomb et non de cire \

Les successeurs de Georges sont encore des Grecs. Après la mort de Jean, le premier d'entre eux (1089), une fille du grand-duc Vsévolod, revenant de Grèce, amena avec elle un nouveau métropolite, qui s'appela Jean IL Éphrem (1090) était, dit Karamsin, de la même nation, à en croire les annalistes modernes. D'autres disent qu'il était religieux du monastère russe des Cryptes à Kief '. Quoi qu'il en soit^ ce métropolite nous fournira plus tard la preuve la plus certaine de l'union des Russes avec l'Église latine. Dans l'intervalle qui sépare son épiscopat duschismedeGérulaire(1054), le seul règne d'Isiaslaf (1054-1078), montre que la nation n'avait pas pris part aux premiers égarements des Grecs. Le grand-duc va jusqu'à reconnaître à Grégoire VII des droits temporels sur la Russie. Le pape, de son côté, suppose, dans sa lettre, que ce pays ne le cède à nul autre de la chrétienté en déférence et en soumission à l'égard du saint-siége, et il n'était pas de caractère à dissimuler.

Mais les Grecs, sans entraîner les Russes dans leur défection , introduisaient chez eux un étrange abus, que nous devons noter en passant. Jean II et Ephrem étaient eunuques ; le dégoût que cette dégradation inspirait aux Russes nous est dépeint par Nestor, racontant l'arrivée de Jean. « Dès que les hommes de notre pays le virent, ils s'écrièrent :

i T. Il, p. ilB, c. lY. — Dès la fin du x® siècle, c*était le soixantième où soixante et unième é?êché (V.Stritter, Memoriœ populorum, etc.^ t. II, p. 1035)< Du temps de Léon le Philosophe la Russie est placée comme la soixantième métropole entre Pompéiopolis et TAlanie. (M. de Murait, p. 487.)

* P. 128, an du c. t.

i54 ORIGINES GÀTHOLIQIJBS

€ C'est un trépassé qui nous est venu. C'était un homme sans érudition, sans esprit, comme sans éloquence ^ ; » langage bien peu sympathique.

Celui de l'historien Strahl , au sujet de cette coutume honteuse , mérite aussi d'être cité , quelque ignorance que l'auteur protestant montre à l'endroit de la religion chrétienne : « Nous devons nous étonner qu'un eunuque s'élevât à une dignité semblable, ear les lois de l'Église interdisent à ces hommes mutilés Taccès^de l'ordination sacerdotale. Nous savons que de semblables mutilations faites dans un but pieux, sont regardées par h religion comme trë&-méritoires ; témoin le fait d'Origène dans l'Église chrétienne , les mutilations fanatiques des fakirs et des derviches , et cette erreur de l'Église grecque, que l'on pouvait conférer à de telshcoH mes la consécration épiscopale. L'Éghse romaine , au oon* traire^ marquait ouvertement son horreur pour un tel abus, et peu d'années auparavant , le pape Léon IX avait adressé à ce sujet de vives réclamations au patriarche de Constanlinople*.»

Mais la subordination des Russes aiix Grecs dans la hiérarchie ecclésiastique ne les rend-elle pas à un certain point solidaires du schisme byzantin? Cette difficulté s'évanouit si l'on considère que le schisme s'assoupit en Grèce dès l'expulsion et la mort de Cérulaire (1059). En 4071, Alexandre II envoie à l'empereur Michel VII{Ducas) un apocrisiaire dont la dignité , comme ^observe Baronius , supposait l'empereur uni à l'Église romaine. Il choisit pour cette mission saint Pierre , évèque d'Anagni , homme célèbre par

» strahl, p. 119.

sa science et sa sainteté , thaumaturge enfin , qui guérit Vempereur atteint d*une maladie grave , et reçut en reconnaissance des sommes considérables pour raclièvement d'une église. Le légat resta auprès de Tempereur une année, c'est-à-dire jusqu'à la mort du pape Alexandre II et jusqu'à Vélection de saint Grégoire VII \

Saint Grégoire YII^ dès le commencement de son ponti- Aat, prêche la croisade et se montre prêt à y conduire luimême 50,000 guerriers , qui l'y eussent accompagné en effet , si les embarras que lui suscita la conduite de Henri IV ne l'en eussent empêché. Dans les lettres qu'il écrivit à ce sujet , il déplore les malheurs des Grecs qu'il voudrait délivrer, et il annonce le désir de mettre un terme à leurs fluctuations entre le schisme et l'unité. Il écrit à Tempereur d'Allemagne : < Une autre raison qui me pousse ^ cette entreprise , c'est que l'Église de Gonstantinople , en dis^dence avec nous au sujet de l'Esprit-Saint , attend du ^ge apostolique le retour de la concorde. La plupart des Arméniens s'éloignent aussi de la foi catholique , et presque tous les Orientaux attendent ce que la foi de l'apôtre Pierre décidera entre leurs diverses opinions. i^ Il rappelle le mot <Jit à saint Pierre : Confirma fratres tuos , et il veut , quoique indigne , suivre l'exemple de ses prédécesseurs , qui ont été souvent confirmer la foi de l'Orient '.

L'empereur Michel fut détrôné par Nicéphore Botoniate.

^ Baronius renvoie pour le détail de ces faits à la vie dé Tévêque d'Anagni, P^r saint Bruno, évêque de Signia. — Ad an. 1071, n. xxiii, t. XYIÏ, p. 353-56. ^éon d'Ostie parle aussi de la dévotion de Tempereur à saint Benoit et de ses ^oiis aux religieux du Mont-Cassin, ad an. 1078, n. xxi, p. 476.

^ Lettre encyclique à Tan. 1074, n. l, li. — Lettre à Henri IV pour lui ^imoncer son départ, n. uii-lv, p. 893-95 de Baron.

856 OBIflOIES C1.THOU0CK

Saint Grégoire VII excommunia ce deniier en 1078 *. Ori si le schisme eût été déBnilif, c'aurait été compromettre uoe arme spirituelle que le pontife ménageait d'sutant plus qu'il dut souvent l'employer.

Nicéphore fut lui-même chassé et remplace, en i080, par Alexis Comnène, qui à son tour reçut de Rome, en 1089, l'absolution des censures qu'il avait encourues. Suivant . Berthold, cette absolution fut donnée par le minisièrc desi légats d'Urbain II '. A quoi bon absoudre aussi bien que conj damner, comme le faisait tout à l'heure le saint-siége , si J pape n'avait gardé aucune autorité sur les Grecs?

De leur côté, l'empereur Alexis et ses sujets recourent J lennellement à la charité chrétienne du souverain pontiJ^ du peuple catholique , pour la défense de la sainte Éa^ Empruntons encore les paroles de Berthold : « La lé£ de l'empereur grec vint au concile de Plaisance (109^ plier le seigneur pape et tous les fidèles de Jésus-(J lui prêter secours pour la défense de la sainte Égl les païens avaient presque détruite dans ces i l'Asie Mineure } occupées jusqu'aux murs de Coil pie '. » Urbain II remplit l'attente des Grecs. des multitudes de peuples à promettre, même avec I de prêter le plus fidèle secours et l'aide de toutn

> AcUs da tjaode de Home, an. 1078, n. m , p. 476, et LabbcB. XII, 1 col. 619, A.

* Baron, ad an. 10B9, n it, p. SOS. — Pagi nous parait intirmer c< gaage sans raison suDisantc,

• Baron, aà an. 1096, n. m, t. XVUI. p. 17. — La Chi-OKique d'irsperg, q\ cilo, mentionne aussi les lettres d'Aletis. — Labbe, Conc, t. XTI, p. 81Ï, — Hichaud parle d'une autre lellre d'Alexis, adre^ée aui barons latins {Histoire des Craisadee, t. 1, p. 9ft-9T), el il en fait un eilrait trop court dans saBibliot/iéquedea croisades (t. l,f.tii),i''aipThtiai\èae,ÀmpiissimacolUctio,i.l, p. &7Ï.

t)£ l'église aussÈ. i57

ressourcies âti même empereur. » On sait comment le cri des croisés répondit à cet appel.

Urbain II les recommande à Tempereur byzantin dans des termes qui ne laissent pas supposer l'existence du schisme : c Sans douter des soins que vous aurez pour eux , je vous &is savoir par ma lettre combien vous vous rendrez agréable à moi et à la république chrétienne tout entière *. i^ Alexis , prince à la fois défiant et rusé, n'était pas capable de com-^ prendre ce langage. Il est évident , toutefois , malgré l'antibathie de plus en plus vive des Grecs contre les Latins , que -/jusqu'à la quatrième croisade , c'est-à-dire jusqu'au commencement du xin* siècle , l'église de Constantinople entre , bon gré mal gré , dans ce grand mouvement catholique des guerres saintes , qui resserrait l'union des peuples dans une même religion et comme dans une même famille , tout en augiéentant l'autorité apostolique du père des fidèles , qui énimait et soutenait cette lutte nouvelle de la chrétienté tODtre l'ennemi commun. Et si les Grecs profitent avec ^psmedu dévouement de l'Europe, s'ils nuisent même à leurs défenseurs avec perfidie , les Russes subissent plus firanchement l'influence de la papauté dans cette brillante période des croisades.

Dès l'époque où nous nous arrêtons, les Russes entreprenaient de nombreux pèlerinages au saint sépulcre. « Ce n'était pas, dit Strahl, rangés sous des étendards et endossant une cuirasse , cx)inme les croisés de l'Occident , mais avec l'extérieur de l'humilité et de la piété, mais sans éclat et sans faste , entraînés par leur vœu et leur zèle chrétien *. »

i Baron., ad an. 1097, n. cily, p. 80.

* Ge^te^e der ru8sischen Kirdie, t. I, p. i%^.

à60 Oltl&ilirES CATHÔLtOUES

prime atx)r(l^ comme des plantes exotiques qui surprennent le naturaliste tant qu'il ne les a pas vues dans le pays où elles naissent et s'harmonisent avec l'ensemble de la nature. L'ancienne religion des Russes, toute catholique , est aussi comme une contrée lointaine que nous découvrons^ et où des faits qui offraient d'abord un certain caractère d'étrangeté nous apparaissent ensuite conformes aux lois de l'histoire.

L'ambassade de l'évêque Théodore se rattache d'ailleurs par sa date (1091) à un événement de la plus haute importance et dont l'examen terminera ce travail ; nous voulons parler du culte de saint Nicolas dans la fête toute latine de sa translation à Bari. Mais auparavant, occupons-nous des autres saints honorés en Russie*

t^remiers saints de Russie honorés par les Russes-unis et dont le culte précéda le schisme. — Splendeur de la civilisation catholique. — Perfection de la vie religieuse. — Saints latins du xi^ et du xii^ siècles honorés par les Russes.

BORIS et Gleb , que l'Église romaine connaît sous leurs noms de baptême , Romain et David, étaient fils de Vladimir, premier grand -duc chrétien, et d'une femme bulgare *. Ils sont honorés , dit Godescard , par les Russes catholiques de Lithuanie et de Pologne , comme par ceux de Moscovie, le 24 juillet. Ce fut, ajoute le même auteur ', leur zèle pour la foi qui leur coûta la vie. Tl en devrait être ainsi,

* D'après Herberstein, recueil de Starczewski, t. II, p. 6. — Le second de ces saints est aussi nommé Hleb ou Gliba , et nous avons nous même adopté cette dernière forme, employée par les historiens latins, dans les premières pages de cette étude.

s Au 24 juillet, t. VI, p. 382.

DE l'église russe. 261

puisque sont honorés comme martyrs ^ , à moins que , comme plusieurs autres saints, ils n'aient reçu ce titre uniquement parce qu'ils étaient morts victimes de la violence. Dans leur histoire écrite, Boris et Gleb n'apparaissent guère que comme des princes d'une vie sainte et dignes, par leur infortune comme par leurs éminentes qualités, de la tendre vénération que le peuple russe voue à leur mémoire. Dans celle que nous composerons principalement d'après Nestor * et d'après le Synaœaire traduit par Kulczynski', quelques traits seulement permettent de conjecturer que leur mort fut un martyre.

Vladimir avait partagé entre ses fils le gouvernement de ses provinces et assigné à Boris <îelui de Rostof, et à Gleb celui de Mourom. Il appela à Kief Boris, qui lui était plus cher que ses autres enfants, et il l'envoya à la tète d'une armée considérable au delà du Dnieper, contrôles Petchénègues qui avaient envahi la Russie. Il était alors lui-même retenu sur son Ut par la maladie dont il mourut peu après. Un de ses fils, Sviatopolk , s'établit alors à Kief et fit de grandes largesses aux habitants, qui n'en restaient pas moins attachés de cœur à Boris.

Ce dernier revenait sans avoir rencontré les Petchénègues, versant des larmes amères , car il avait appris la mort d'un père dont il était l'enfant préféré. Il assit son camp sur les bords de l'Alta. Plusieurs amis de son père vinrent le trouver. € Vous avez, lui dirent -ils, de votre côté les amis et les soldats de Vladimir, il ne tient qu'à vous de prendre possession

< Leur office grec est intitulé : De sancUs martyrihus ac fratribus secun" dum camem^Boriso et BlibOj dictis in baptismo Romano et Davide, (Âcta sanclor., BoU., t. II, sept., p. 634, E. F.)

«T. I, p. 136, 146, 156 et suiv.

' Ap. Assemani, Kalendar, t. IV, p. 65-67, et Acta sanctor.y Boll., t. II, sept, p. 636, B. C. D.

^2 0RIQ1NB8 GATHOUQUES

de son trône. — Je ne me permettrai pas, répondit Boris » de porter la main sur mon aine» C'est à lui que revient la succession de mon père.» Sur cette réponse, les guerriers de Boris n'hésitèrent pas à le quitter. Pour lui, c il aima mieux, dit un de ses biographes, s'offrir en victime à Dieu que de triompher de son frère aîné ^ i^

Sviatopolk était agité des sentiments de Gain * : il envoya ce message à Boris : € Viens , que je te remette , avec la part d'héritage que t'assigna notre père , ce que mon affection te réserve encore. » En attendant , il réunissait quelques grands qui se vouèrent à lui corps et âme , et reçurent ses ordres barbares. C'était le parti païen opposé à Vladimir: les résistances que son zèle avait rencontrées, sa prédilection pour Boris , le christianisme déclaré d'Iaroslaf , qui devait venger les deux saints, enfin les honneurs du martyre qu'on leur décerna , tout nous montre que ces troubles avaient pour cause la religion. Les assassins arrivèrent sur les bords de l'Alta. Boris, informé de leur projet, s'était mis en prière. Il commençait matines quand il tomba percé de leurs lances; ses serviteurs eurent le même sort, un entre autres, nommé Georges et d'origine ougre (hongroise), qu'il aimait tendrement et qui portait à son cou une grande médaille d'or, présent de son maître'. Pour la lui enlever plus vite, les meurtriers lui coupèrent la tête. Us emmenèrent ensuite

Potiusque Deo victima fieri quam fratris majoris natu Victor efftci delegît, (Ex relictis per P. Melchiorem Inchoffer historiœhungaricse scriptorem. Ap. Acta sanctor., p. 636, B. )

1 L^ode y de Toffice slavon des saints martyrs reproduit la même pensée que Nestor, en ajoutant que Sviatopolk fut puni plus tard comme le premier fratricide. (Ap. Assemani, t. IV, p. 65, note A.)

* Un récit emprunté à Goialowicz [Miscellanea Lithuaniœ, p. S), parle P. Stilting, p. 636, F., ajoute que Georges s'était jeté sur le corps de son maître pour le défendre.

DE l'église russe. 263

dans une voiture Boris, qui respirait encore et qu'ils avaient enveloppé dans la toile de sa tente. Sviatopolk le fil achever à coups d'épée par deux Varègues. Son corps fut secrètement enseveli à Youichgorod, dans l'église de saint Basile.

D'après le récit des actes, Gleb ignorait encore la mort de son père. Sviatopolk lui envoya dire que Vladimir était dangereusement malade et désirait le voir. Le jeune prince ^ toujours prompt à obéir, partit avec une petite troupe. Une blessure qu'il se fit au pied , près du Volga , ne l'empêcha pas de poursuivre sa route ; il s'embarqua sur le Dnieper, qu'il descendit jusqu'à Smolensk. laroslaf, son frère, averti cîe la mort de Vladimir, lui transmit alors cette nouvelle avec c^elle de l'assassinat de Boris. Il était trop tard ; la douleur fit perdre à Gleb les moments précieux qui lui restaient , et tandis qu'il pleurait son père et son frère , les meurtriers l'atteignirent dans la forêt de Smiadin, où ils le firent assassiner par son chef de cuisine , qui lui enfonça son couteau dans la gorge (5 septembre). Son corps, jeté entre deux txoncs d'arbres, fut indiqué à des bergers par une lueur célestes Les habitants de Smolensk vinrent le chercher avec des croix et des cierges.

laroslaf vint bientôt le venger. D'après Nestor*, il aurait combattu contre le fratricide près du lieu même où le sang de Boris criait comme celui d'un autre Abel^ dans la plaine de l'Alta. Là le sang des guerriers coula par torrents. Sviatopolk prit la fuite , et le démon s'empara de lui , en sorte qu'il ne pouvait se soutenir et qu'il fallut le porter en chaise.

1 Un récit abrégé do Gichovius ajoute : Supra quod (corpus) cantus ange' lici auditi. Cité dans les Acta sanctor., t. II sept., p. 636. « P. 165-67.

164 O&IOCOES CATHOLIQUES

Il s'écriait : c Vite ! fuyez ! ils me poursuivent ! > et ses gens ne voyaient personne derrière eux. Il était poursuivi de la colère divine , ne pouvait s'arrêter nulle part , et il termina ainsi sa misérable ei^istence dans les steppes qui séparent le pays desLekes (Polonais) de celui des Tchèques (Bohémiens).

Après cette victoire , laroslaf fit déposer les restes de saint Gleb à Youichgorod , à côté de ceux de saint Boris. Le Seigneur voulut les honorer par des miracles. Ils guérissaient les malades , rendaient la vue aux aveugles , l'usage des jambes aux boiteux , chassaient les démons du corps des possédés , ouvraient les cachots , faisaient tomber les chaînes des captifs , et les princes russes éprouvèrent plus d'une fois l'assistance des deux saints dans leurs combats contre les infidèles \

Ces meurtres furent commis l'année même de la mort de Vladimir (1015*). En 1072, eut lieu la translation des deux corps en présence des fils d'Iaroslaf , Isiaslaf, Sviatoslaf et Vsévolod, du métropolite Georges, de plusieurs évêques et abbés , et d'un grand nombre de seigneurs. Les fils d'Iaroslaf portèrent eux-mêmes ces restes précieux sur leurs épaules à la nouvelle église qu'Isiaslaf venait de faire construire à Youichgorod , sous l'invocation des saints martyrs. « Après l'ofiîce divin , ajoute Nestor , tous se mirent ensemble à table , grands et petits , et célébrèrent cette fête par des démonstrations de joie et de touchante fraternité \ » Le métropolite déclara alors, dit

* Synaxaire, 1. c. p. 67. — Ces faits sont confirmés (p. 643, G.) par un manuscrit de Vilna, cité dans les Acta sanctor., t. II, sept,, p. 639*44, et qui, du reste, pourrait bien n'être qu^une amplification.

* Cest la date doimée par les Acta ; p. 637, F.

3 Nestor, p. 210 et 211. — Godescard, t. VI, p. 382.

DE l'église russe, 26S

Karamsin , la sainteté des martyrs à la satisfaction du grand prince et du peuples

Le 2 mai 1115 , sous Vladimir Monomaque , eut lieu une nouvelle translation. Le grand-duc et ses frères déposèrent les deux corps saints dans une nouvelle église en pierre élevée à Youichgorod. Cette action de Vladimir dès son avènement Alt, dit l'historien, une preuve de son amour pour la patrie autant que de sa piété ; car l'ancienne Russie honorait ces martyrs comme ses protecteurs particuliers et la terreur de ses ennemis. Il avait déjà, quand il n'était encore que pfince de Péréjaslaf , embelli leur cercueil d'argent d'ornements en or, en cristal, et de bas-reliefs si bien exécutés, qu'ils excitaient l'admiration des Grecs. Les princes , les voiévodes , les boyards étaient accourus des provinces les plus éloignées ; les rues étaient encombrées d'une multitude innombrable empressée de toucher les saintes reliques, et Vladimir, pour faire ouvrir un passage au clergé , ne trouva d'autre moyen que de faire jeter au peuple des étoffes , des fourrures précieuses et des pièces d'argent. Pendant trois jours entiers les pauvres et les étrangers furent traités aux dépens du trésor public '.

Le concile tenu à Zamosk en 1720 consacra de nouveau les anniversaires du 24 juillet et du 2 mai , et il est bon d'observer que les actes de ce concile , approuvés d'abord par la Propagande , reçurent la confirmation apostolique du pape Benoît Xlir-

Les Russes-unis de Lithuanie et de Pologne , dit Godescard , ne célèbrent le culte d'aucun saint russe que de nos

i T. II, p. 98, c. IV.

« Kararasio, t. II, p. 188-89, c. vu.

3 Assemani, t. VI, p. 497. Festa de prœcepto.

26Q €pUaiIfBS GATHOLIQÏÏES

deux martyrs ; mais les Russes-unis de Moscovie rendent If» mêmes honneurs à d'autres saints de leur nation \ Il est cer-r tain que ceux qui précèdent le xii® siècle furent insérés au catalogue des saints par un peuple encore catholique. Rome » en permettant leur culte avec celui d'autres saints appartenant à une époque encore plus moderne , ne semble-t-elle pas nous autoriser à croire que le pays qui les produisit n'était pas alors sous l'empire du schisme? Nous parlerons des principaux.

Nommons d'abord les augustes ancêtres des deux martyrs; sainte Hélène ou Olga et Vladimir. Hélène est honorée le 11 juillet. Rapportons quelque chose des antiques louanges qui lui étaient décernées et que Kulczynski nous a transmises: c Vous avez élevé votre génie sur les ailes de la divine intelligence et volé au-dessus des créatures visibles, en cherchant le Dieu créateur de toutes choses. Après l'avoir trouvé, vous avez reçu la régénération par le baptême; et maintenant ^ vous nourrissant du fruit de l'arbre de vie , vous jouissez de l'immortalité , ô Hélène glorieuse à jamais ' !

Le Ménologe russo-slave ' fait mémoire, au 15 juillet, de la mort du « grand Vladimir semblable aux apôtres * ^ grand -duc et autocrate de toute la Russie , lequel reçut au baptême le nom de Basile et rendit la Russie chrétienne. > Ses os, ajoute le Ménologe, sont déposés dans son église diciatimique de la très -sainte Mère de Dieu honorée à Kief% c'est-à-dire, suivant Assemani, dans l'église qu'il a

i Godescard, t. VI, p. 383.

1 Anthologie, ap. Assemani, Kalendar, ad xi julii, t. VI, p. 475.

8 Par Sparvenfeldt, anno 1668, ad 15 julii, ibid., p. 479.

♦ Similltmo apostoli.

* In templo ejus dicimintico, sanctissimco Deiparœ Kioviensis.

BB l'église ttUSSB. 967

ooDstruite au moyen de dîmes, ou à laquelle il en attribua. Le Synaœaire de Vladimir dit que < toute la Russie pleura avec un inexprimable regret un tel père et protecteur. > Extrayons de l'office du saint * ce qui se rapporte à ses actes : € Venez, accourons tous fidèlement pour honorer la mémoire du Père des Russes, auteur de notre salut. Issu d'une Ênnille varègue , il chérit le Christ qui l'avait chéri le premier, et parvint jusqu'à lui dans la joie avec Hélène , sa l>ienheureuse aïeule. Il apprit à tous ses peuples à croire en ^D Dieu unique dans sa Trinité ; il extirpa les idoles et les ^i*isa, il nous produisit enfin ces saints palmiers, Romain et ï^vid. Vous vous êtes montré semblable au marchand qui ^^lierche la perie précieuse, ô glorieux Vladimir. Assis sur ï« trône élevé de Kief sauvée de Dieu, la mère des villes, "^^ous avez envoyé rechercher la foi orthodoxe dans la cité ^*^yale des Grecs , etc. >

Kulczynski rapporte aussi un miracle du métropolite Mi- ^3hel, dont on attribue la nomination à Vladimir. < Tandis que ^e peuple de Kief recevait le baptême de la main des prêtres "par les soins du métropolite Michel, de Vladimir et d'Anne, épouse du prince, un enfant, tombé des bras de sa mère, se noya. On rapporta son corps sur le rivage, et il fut ressuscité, je crois , par les prières de Michel le métropolite : car c'est le premier saint qu'aient honoré les Rnthènes , parmi les personnages d'un rang élevé, bien qu'ils ne lui aient pas assigné de fête particulière *• » Mais nous n'avons au sujet de Michel que ce témoignage isolé.

^ Traduit en entier comme le Sijnaxaire, par RulcKynski , Spécimen , etc, et cité au t. IV> d^Assemani, p. 44 et seq.

* Ad processionem sanctœ crucis, quœ fieri solet kalend. Aug., part. II, p. 90, ap. Assemani, t. IV, p. 47.

)Q8 OEIGINES GATHOLIÛUES

Sans nous arrêter à l'histoire d'Iaroslaf , qui n'est pas considéré comme saint, nous devons rappeler la vive pi^é du digne fils de Vladimir, qui dans sa simplicité faisait bapr tiser les os de ses ancêtres païens, mais qui dans sa pru^ dence fut , si peu de temps après la conversion des Russes, leur premier législateur, et qui nous apparaît enfin comme dans la compagnie des saints dont nous avons à parler. Comment aussi ne pas indiquer dès son règne la splendeur de la civilisation catholique qui brille alors en Russie, surtout si on la met en regard des ténèbres de l'époque suivante , où le schisme grec devait se glisser parmi les Russes? Signalons au moins d'un mot les Rouskaia pravda d'Iaroslaf, lois bar*bares, il est vrai, mais sages pour ces temps, et auxquelles Karamsin applique ce que Montesquieu dit en général de celles de la Germanie : < Elles expriment je ne sais quelle admirable candeur laconique, elles sont grossières, mais dignes d'hcHiir mes fermes et généreux , qui redoutaient la servitude plus que la mort ^ » laroslaf introduisit en Russie les chanta religieux des Grecs pour adoucir les mœurs non moins qui pour glorifier Dieu. Il était aussi ami des lettres; il fondt pour trois cents enfants choisis la première école publique i Novogorod , fit traduire du grec en slavon les livres sacrés qu'il lisait jour et nuit; comme un autre David, en copis plusieurs de ses propres mains et les plaça dans l'église Sainte - Sophie pour être mis à l'usage de son peuple *. Il fit aussi frapper des monnaies d'argent ^ On trouve dans Karamsin et mieux encore dans Strahl des détails

1 T. Il, c. III, p. 80.

s G. Il, p. 80 et 46.

s C. II, p. 47.

DE l/ÈGtUSË RUSSE. ^69

càradânstiques sur la richesse de Tandenne architecture religieuse des Russes , sur leurs mosaïques dorées, leurs sculptures à Sainte - Sophie , église métropolitaine de Kief , et à Sainte-Sophie de Novogorod ^ • Le dôme de cette dernière église fut doré peu après. Strahl ne craint pas de comparer ses portes à celles de Florence et d'Hildesheim. La première des deux Sainte - Sophie fut construite en pierre sur le modèle de l'église patriarcale deByzance , en reconnaissance d'une grande victoire remportée par laroslaf, et elle fut com-^ mencée par ce prince l'année même de ce triomphe (1037). La gloire de la Russie sous les premiers grands-ducs de la famille de Vladimir est comme un reflet de celle des princes dont nous avons dépeint la sainteté. D'autres saints russes , religieux de profession , ont illustré le cloître. Les fondateurs de la vie monastique furent saint Antoine et son disciple saint Théodose. Le P. Papebroch avait déjà fait mention de ces deux saints dans ses Ephemerides grœco^moscœ * : « Je ne puis douter , disait-il , qu'Antoine , moine du couvent de Peczerski (des Cryptes), ne soit indigène et n'ait été très-célèbre. Je le trouve représenté, ainsi que saint Théodose, également prêtre et moine, près d'une image de la Mère de Dieu. Ils tiennent tous deux à la main un rôle semblable (rotulum). On y lit clairement en tête le nom de Marie et celui d'Antoine avec l'addition contractée du nom de son monastère : Perski. 11 porte l'habit monastique , il a l'auréole des saints , une croix orne son cuculle rabattu sur sa tête et pendant des épaules sur la poitrine et sur le dos. L'étole sacerdotale dont

* Geschichte der russisclien Kirche, t. I , p. 87. — Voir principalement les détails d*arcbitei:ture donnés, p. 93<-94.

* Acta sanctor.y 1. 1, maii^ p. 35) 36 ^

272 OEiaiNES CATHOLIQUES

prenait de repos , mais il partageait son temps entre le travail et les pieuses veilles. Quelques personnes, ayant eu connaissance de sa sainte vie » lui apportaient le nécessaire , l'appelant le grand Antoine et ne l'abordant jamais sans lui demander sa bénédiction et ses prières.

Sur ces entrefaites , laroslaf mourut, et son successeur Isiaslaf voulut voir le saint personnage , déjà célèbre dans toute la Russie. Il vint le visiter, accompagné de toute sa cour, et il retourna souvent le voir, Tentrelenant avec respect et se recommandant avec instances à ses saintes oraisons S Parmi les personnes qui affluaient auprès d'Antoine , plusieurs voulurent partager ses mérites ; il en choisit douze , qui creusèrent les grandes cavernes et l'église qu'on voyait encore au temps de Nestor dans les souterrains du couvent des Cryptes, dont le chroniqueur était moine «

Le P. Antoine déclara à ses compagnons que Dieu les avait rassemblés par l'effet de la bénédiction de la sainte montagne et du pouvoir que lui avait confié l'higoumène. Il leur donna un abbé du nom de Barlaam , et se retira lui-même dans la montagne pour y retrouver sa solitude. Il creusa une nouvelle caverne , où il demeura quarante ans sans jamais sortir et dans la pratique de toutes les vertus. Là aussi reposèrent ses os, au-dessous du nouveau cloître, jusqu'à l'époque de Nestor*.

Lorsque la place manqua au nombre croissant des moines, ils conçurent l'idée d'élever une église au - dessus des cavernes. Dans cette pensée, ils vinrent trouver Antoine avec leur

1 Sur les qualités héroïques de ce grand-duc, si obligé et si dévoué aa saint' siège, voir moins encore Karamsin, t. U, p. 107, que Nestor, p. 214-16% * Nestor, p. 182.

DE l'église rdsse. 273

abbé. Antoine y consentit. Les moines , excités par leur reconnaissance et leur joie, se mirent aussitôt à l'œuvre et dédièrent leur petite église à l'Assomption de la sainte Yiei^e. Mais l'intercession de la sainte mère de Dieu multiplia tellement leur famille , qu'ils durent délibérer avec leur abbé sur la construction d'un monastère , qui parut indispensable. Antoine , qu'ils revinrent trouver, fut comblé de joie à cette nouvelle ; et il envoya un de ses moines au grandduc, pour obtenir de lui l'abandon de la montagne des grottes. Isiaslaf fit avec joie la concession demandée. Les moines des cryptes construisirent un cloître entouré de haies vives et une grande église, qu'ils ornèrent de belles et riches images. Le monastère fut appelé Peczerski, nom qui conserve le souvenir des grottes que les moines avaient auparavant habitées \

Isiaslaf fit bâtir de son côté un couvent en l'honneur de saint Dmitri ( Démétrius ) , son patron , et il en confia la direction à l'abbé Barlaam, croyant l'obliger en le préposant à un cloître qu'il se promettait de doter richement. < Voilà, s'écrie Nestor, comme les princes fondent des monastères par leurs largesses; mais aucun ne songe à les fonder au moyen des larmes, des prières et des jeûnes*. >

Ces largesses étaient cependant admirables même au point de la pure foi. « Suivant les mœurs du temps, dit Strahl, on y voyait une renonciation aux biens de la terre, un noble emploi des richesses dans un but religieux, un échange bien entendu contre les récompenses futures. > Un prince de

* p. 183. Le Synaxaire rappelle monasierium cnjptense, > Nestor, p. 1S4.

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Tchernigof et de Tmoutarakan S non content de donner cinquante livres d'or pour la construction de l'église en pierre du couvent, et de faire venir des artistes et des archi-» tectes de Constantinople , travailla de ses propres mains à creuser les fondements de l'église , et il n'était pas le seul grand qui donnât de tels exemples \

Les moines , privés , comme nous l'avons vu , de leur abbé, viennent encore trouver leur vieux père Antoine, pour lui en demander un autre. < Lequel voulez-vous? — Celui que Dieu veut et que vous désignerez. — Qui peut, reprit le vieillard, se dire parmi vous supérieur à l'obéissant, à rhumble, au pieux Théodose? C'est lui que vous devez choisir. » Les frères , heureux de cette désignation^ remercièrent le saint, et ils élurent Tbéodose. Antoine, dit le Synaœaire, « illustra leur retraite par d'éclatants miracles ; il atteignit l'âge de quatre-vingt-dix ans , et mourut le 10 juillet 6581 (1073)'. On célèbre son culte dans l'église qu'il éleva avec l'aide de Théodose, » ou plutôt dans l'église que devait finir ce dernier abbé. Le calendrier de Papebroch, comme celui de Kulczynski\ porte au 10 juillet le nom d'Antoine, joint à celui des saints quarante - cinq martyrs de Nicopolis.

Nestor parle en plusieurs endroits de saint Théodose, qui l'accueillit lui-même , quand il se présenta , à 17 ans , pour être moine « très-indigne * ; » mais le Synaœaire renferme de

1 Cette dernière ville -principauté était un apanage de la maison de Rarik et située sur remplacement qu'occupe aujourd'hui la ville de Taman. * Geschichte der russischen Kirche^ p. 100. 3 Assemani, p. 473.

^ Ap. Assemani, p. 470.

BS l'éguse auffiE. 27K

plus des détails intéressants sur la vie du saint abbé avant son élection.

€ Notre saint père Théodose > naquit à Yasilef, non loin de la basse Novogorod, de parents pieux qui rélevèrent sain-^ tement. Aussi chérit-il Jésus-Christ dès sa jeunesse et devint-il rhabitation du Saint-Esprit, Appliqué par ses parents à l'étude des lettres, il y fit de si rapides progrès, que tout le monde admirait le savoir, la prudence , la diligence de cet enfant. Il fuyait les amusements de son âge , fréquentait l'église et prétait une oreille attentive aux hymnes et aux leçons sacrées. Depuis la mort de son père , qu'il perdit à l'âge de treize ans, ils se prépara à de plus grands travaux , se garda des séductions du monde , préféra des baillons aux riches habits ,, et servit très-souvent à l'autel S

Un jour, il va commander à un serrurier une chaîne de fer et s'en ceint les reins ; mais les vives douleurs qu'il s'efforçait de cacher n'échappèrent pas aux yeux perspicaces de sa mère. Celle-ci lui arrache sa chaîne et lui défend de sévir sur son corps si frêle. Aussi commença-t-il à s'ennuyer dans la maison maternelle et saisit-^il la première occasion de s'enfuir. Ses vœux le portaient è la terre sainte. Mais sa mère l'atteignit dans sa fuite, le frappa rudement, et, le ramenant à la maison, elle l'y garda avec plus de soin. Vaines précautions ! l'enfant s'é<;happa de nouveau et , sous la conduite du Saint-Esprit, il parvint jusqu'au pays de Kief. Ce fut pour aller prier humblement le bienheureux Antoine de le recevoir parmi les siens. Le saint lui donna la tonsure monastique et le nom de Théodose. Le jeime moine vécut dès lors sous son obéissance , tout entier à rendre service

^ Kulczynski, traduct. lat., ap. Âssemani, t. VI, p. 306.

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