II
290 OaiGlUTES GATH0LIQDE8
Translation des reliques de saint Nicolas. ^Concile de Bari.— Union des Rosses af ec les Latins dans la fête de la Translation. — Ils admettaient avec cette fête le dogme catholique sur la procession du Saint-Esprit.
SAINT Nicolas le Grand , évêque de Myre en Lycie au temps du concile de Nicée» où, suivant la tradition, il combattit Arius, est un des saints les plus populaires en Orient et en Occident. Rome lui a consacré plus d'églises qu'à aucun autre \ Notre liturgie rappelle aussi les innombrables prodiges qui l'ont illustré *. Les Grecs, dans leurs ménologes, l'appellent par excellence le thaumaturge % titre que lui confirme, à plus forte raison, la confiance illimitée des Russes en son intercession toute puissante : Vacant au-tem sanctum Nicolaum Tchudotvoretz, id est tniraculorum pairatorem *.
Ses reliques étaient donc le trésor le plus précieux pour la ville de Myre et un sujet d'envie pour les autres nations. Constantinople, qui, en sa qualité de nouvelle Rome, cherchait à réunir dans ses murs les richesses de ce genre dispersées en Orient, fit tous ses efforts pour se les approprier. Le saint parut toujours s'opposer à ce que l'on détachât la moindre parcelle de son corps ^
^ D*après rénuméraiion qu^en fait le P. Beatillo de Bari , jésuite. ( Historia délia vita, miracoliy traslazione, e gloria dell'illustrissimo confessov di Cristo, San Nicolo il magno. Napoli, 1683, 1. Vil, c. x, p. 480-82. )
s Detis, qui B. Nicolaum pontificem innumeris decorasti miraculis,
8 Au 6 décembre.
* Possevin, Moscovia, 1. 1, t. I., p. 480, édit. Starczewski.
8 Translatio S. Nicolai episcopi scripta a Joanne Archidiacono Barensi^
DE l'Église busse. 291
Mais cette entreprise si difficile pour les empereurs grecs, dont la domination s'étendait cependant sur la Lycie, allait paraître toute préparée pour des étrangers latins, que la Providence favorisa d'une manière visible. Les conquêtes des Turcs , dans l'Asie Mineure, menaçaient le dépôt gardé à Myre. Déjà même ils s'étaient rendus maîtres de la ville et en avaient cliassé une bonne partie de la population K Des auteurs contemporains rapportent que des navigateurs de Bari vinrent enlever les reliques du saint en l'absence des Turcs, qui étaient allés célébrer les funérailles d'un de leurs chefs , et sans résistance possible de la part des habitants. Le P. Ganisius admire le concours d'événements qui seconda cette pieuse expédition *.
L'arrivée des précieuses reliques à Bari fut le signal de miracles innombrables et d'une dévotion extraordinaire. La nuit du dimanche où elles entrèrent au port, dit un auteur né en ce lieu même , et le reste de la semaine , beaucoup d'infirmes recouvrèrent la santé *. Tous étaient dans l'étonnement de voir tant et de si grands prodiges accomplis en si peu de temps ; l'affluence des peuples permettait à peine de pénétrer jusqu'au sanctuaire \
juhente Ursone Barenstet Canusino archiepiscopo, circa an. D^i 1538. — Relation extraite par Surius au 9 mai; elle est adressée universis Christi ecclesiis. — Ordcric (liv. VU, cité par Pagi, t. XVII , Baronii, p. 585) a aussi extrait Toufragede Tarchidiacre, qu'on a perdu. — On a une histoire de la translation, par Vincent de Beauvais (liv. XXV, c. lxxxiii, citée par le P. Beatillo, 1. V, p. 316-18). — TiUemont {Hist. ecclés., t. VI, p. 690 ) démontre la véracité des îiistoriens de Bari.
1 Orderic, cité par Pagi, ad an. 1087, n. xxi.
* Notes sur TEfangile, au 9 mai. (Ap. P. Beatillo, 1. VI, c. ii, p. 333.)
s Nicéphore de Bari, ex manuscripto codice Vat., ap. Asscmani , Kalendar, Ecclesiœ univ,, t. VI, p. 323. — V. pour le détail, la relation de Jean de Bari dans Surius, au 9 mai, p. 121.
^ Ganisius, ap. P. Beatillo, 1. VI, c. ii, p. 133.
292 oaioiNËs gàtuououes
Malgré les prétentions rivales de Venise *, c*esl à Bari que la chrétienté, par ses hommages, elle Ciel, par ses prodiges, s'accordèrent à honorer le thaumaturge ^ et son sanctuaire devint presque aussitôt célèbre par un concile dont les décrets intéressaient au plus haut point les églises d'Orient.
Bari était une ancienne cité grecque, parlant la langue^ conservant les traditions de la mère- patrie, dont son port regardait les rivages, mais depuis quelque temps soustraite au double joug des Césars et des patriarches de Byzance. Un homme de la même race que les Yarègues, le normand Robert Guiscard, la leur avait enlevé (1070), et il s'était fait, pour cette conquête, comme pour ses autres états , l'homme lige du saint-siége. Deux ans avant la translation des reliques de saint Nicolas , en 1085 , Guiscard prêtait à saint Grégoire YII , réduit aux dernières extrémités par Henri lY, le secours de son service féodal. Enfin, vers le temps même du concile de Bari, en octobre 1098 , Bohémond son fils, partant pour la croisade , confiait cette ville à l'administration d'Urbain II \
Bari était donc dans une position admirable pour opérer le rapprochement des Églises : soumise d'une manière toute
1 Sigebert de Gemblours, contemporain f en 1113, cité par Asscmani, t. VI, p. 823-24.— Elle possédait les reliques d'un saint Nicolas, oncle paternel de Nicolas le Grand, et, d'après la tradition, aussi évêque de Myre. —Les deux auteurs vénitiens qui pourraient nous être opposés écrivirent plus de trois siècles après révénement. Encore Dandolo convient-il, au milieu de curieuses contradictions, de rbeureuse fortune des habitants de Bari. (V. Assemani, t. VI, p. 326 et suiv.)
* Assemani joint à cet accord général le témoignage même des livres de prières russes ( p. 329-34), d'après Kulczynski. — On ne saurait opposer à cette unanimité un passage de Léon d'Ostie (liv. III, c. vu), où un anachronisme révèle une addition, ap. Baron., an. 1087, n. xxi, p. 585.
• L'historien Godefroy Malatcrra, au 1. IV, p. 130, cité par le P. Beatillo, p. 502.
DE l'Église russe. 293
particulière au saint-siége, soustraite par le bras redouté des Normands aux violences qui empêchaient alors la réunion d'un concile , recommandée enfin au choix de la chrétienté par un concours inouï de circonstances.
Un grand saint de l'Église grecque, reposant en Itahe, semblait désigner ce heu par des prodiges dont on trouvait à peine un exemple dans ceux qui avaient accompagné la translation mémorable des reliques de saint Etienne à Rome.
Urbain II, dans un pëlerinage au tombeau du saint, institua une fête spéciale en l'honneur de cette translation (1089)». Dans un autre pèlerinage, il célébra le concile de Bari (1097).
Or la fête , rejetée par les Grecs , fut acceptée par les Russes, et avec elle, bien que d'une manière implicite , les décisions du concile sur la procession du Saint-Esprit, principal point de dissidence entre l'Église grecque et l'Église romaine.
Le calendrier moscovite porte au 9 mai : Du prophète haïe et de saint Nicolas. Les Grecs , dans leurs menées , rappellent seulement la mémoire du prophète Isaïe et de saint Christophe , martyr. Papebroch reproduit le nom de saint Christophe dans ses Ephemerides Grœco-Moscœ , mais entre ceux d'Isaïe et de saint Nicolas*. Kulczynski témoigne que les Russes commencèrent dès le temps d'Urbain II et du métropolite Éphrem à célébrer cette fête dont il rapporte l'office entier*. « Éphrem , ajoute-il, suivit les ordres et les
* C'est lui-même qui nous rapprend de Bari : cum magna undique conve* nientis populi frequentia lœtitiaque. Baron, ad an. 1089, n. v, t. XVII, p. 608, — V. aussi le Bullarium Roman, ^i, II, p. 64-65. L'évêché de Bari devint archevêché.
> v. surtout Assemani, t. VI, p. 320,
» Ibid.
294 ORIGINES GATHOLIOUES
exemples d'Urbain II et promulgua la solennité de la Translation... pour être célébrée à jamais ; ce qui se pratique en Moscovie et en Pologne jusqu'à nos temps , et la fête est même de précepte depuis le synode de Zamosk (1720). Quant aux Grecs, ils n'ont jamais reçu cette fête à cause des tristes souvenirs qu'elle leur rappelait, et ils se gardent de dire mot de cette translation \ >
Ces détails expliquent un aveu de Karamsin qui suffirait seul à démontrer notre thèse : « Ce métropolite (Éphrem) établit la célébration d'une fête au 9 mai pour la translation des reliques de saint Nicolas de Myre à Bari, fête de l'Église d'Occident rejetée par les Grecs ; ce qui prouve que nous avions alors des relations d'amitié avec Rome*, v Au fond, nous ne demandons rien de plus à une histoire faite dans un but schismatique.
La mission de l'évêque envoyé par Urbain II au grand-duc, précisément en 1 091 , mission où Karamsin ne voyait qu'une marque de l'ambition des papes , trouve aussi maintenant une explication complète. Sans compter qu'il pouvait l'appeler à la croisade, n'est -il pas probable que le pontife lui prescrivait de célébrer la fête nouvelle avec tout l'Occident ?
^ Falconi, diaprés Kulczynski, dans ses notes au Synaxaire russe, p. 140, let. E, ap. Assemani, p. 332-33.
* T. II, fin du c. V, p. 128. — Stpahl fait cetaveu en termes peut-être encore plus explicites [Beitraege zur russischen Kirchengeschichte ^ p. 122 ) : « Celte fête, étrangère à l'ancienne Eglise grecque , était propre à TEglise romaine. L'Eglise russe était donc en rapports d'amitié avec Rome. » Hefele,dans un article sur V Église russe [Theologische Quartalschrift , 3^ livraison de 1853, p. 361-G2) , observe plus en général que «la Russie, au commencement du schisme, montra à regard de Rome des sentiments bien moins amers que la Grèce. De là vient que, jusqu'à présent, ses rituels renferment une liste de passages où Ton parle très-naïvement de Rome et de sa suprématie. Suivent des textes cl l'inditalion de beaucoup d'autres, qu'a réunis Fréd. Schlosser (Eglise orthodoxe orientale de Russie). — V. aussi Theolog. Quartalschr., 1846, p. 104.