UN GARDE DU PALAIS
Princes , l'empereur vous appelle dans Tintérieur du palais. Que je plains votre sort !
VESPASIEN
Jeune homme ^ notre sort est digne d'envie; cesse de vaines plaintes ! Et toi , frère chéri , suis - moi d'un pas ferme. Mais d'abord, reçois encore ce gage d'un fraternel amour. ( Ils s'embrassent.) Les insignes du pouvoir conférés par Auguste^ nous les avons perdus ; mais la tendresse unit toujours nos cœnrs : c'est un trésor qu'on ne peut nous ravir.
DOMrriEN.
Ah ! si du moins il nous était donné d'entretenir un instant notre père, de te revoir un instant, ô sœur bien-aimée.
VESPASIEN
Hélas! où veul-on nous entrainer sans avoir salué nos parents vénérés, sans leur avoir dit le dernier adieu de ceux qui vont mourir?
DOMITIEN
Que présages-tu, ô mon l'rère, ô Vespasien (c'est le seul nom qui te reste : celui de césar s'est évanoui comme une ombre ) ; que présages-tu pour l'avenir?
VESPASIEN
Le bonheur et la gloire.
D0MIT1E.N
Oi\ nous enverra le tyrau?
A ROME l'an J600. 399
VESPASIEN
Au sein de Dieu, j'espère.
DOMITIEN
Ah ! la récompense est belle. Sans doute Téternelle couronne mérite bien d'être achetée par la mort de deux césars !
VESPASIEN (aux gardes qui V entourent).
Adieu, Romains ! Puisque notre jour suprême est venu, écoutez mes dernières paroles pour les redire en tous lieux. Nous tombons, moissonnés à la fleur de Tâge, et le marbre qui couvrira nos dépouilles mortelles, avec nous ensevelira les vastes projets que nous avions conçus pour le bonheur du monde. Je t^en prends à témoin, ô Christ, souverain modérateur de l'univers, toi dont la puissance règle les hautes destinées des Romains : c'est Tespoir de sauver la patrie et d'étendre ton empire, qui nous fit accepter le diadème. Jamais notre père n'eut d'autre ambition que de fonder à Rome la tranquille autorité des lois; et toujours, nous aussi, nous avons dédaigné les fragiles lauriers des combats. Et pourtant ce même Clémens, l'éternel ami de la paix, à cette heure il gémit dans un horrible cachot, lui dont aucune tache ne souilla la noble carrière, lui ton serviteur fidèle, ô Sauveur Jésus ! Et moi, innocent comme lui, qui m'efforçais de marcher sur ses traces, je meurs; et j 'entraine dans ma ruine ce frère, encore si jeune et non moins innocent !... 0 toi, pour qui 1 ame n'a point de secrets , et dont le regard sonde les plus intimes replis du cœur; si ma bouche a dit la vérité, écoute cette prière : au lieu de frapper le criminel auteur de notre moii;, pardonne -lui plutôt, et reçois- nous dans tes bras paternels! — Ma défense est terminée. Garde, nous te suivons.
DOMITIEN
Te souvient -il du chaut triomphal qui, ce matin même,
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retentissait à notre gloire? C'est maintenant qu'il faut redire cet hymne de fête : au lieu d'un empire mortel ^ Dieu nous donne son immortel empire :
Loin de nous , fragile diadème des césars ! Le ciel noos aime et nous couronne. Toujours le Christ fut notre roi; il le sera toujours. Adieu , coar périssable : céleste cour, ouvre-toi!... 6 fortuné présage I Et toi, frère chéri, répète avec moi le cri de la Tictoire ^.
VESPASIEN
0 mon frère^ désormais Tunique et tendre souci de mon cœur^ sers-moi de guide à l'heure suprême. Incertain comme toi du sort qu'on nous prépare^ je m'attache à tes pas. Dans un dernier embrassement^ reçois le dernier gage de mon amour.
DOMITIEN
0 mon frère^ tu me restes après la perte d'un trône^ la captivité d'un père j l'éloignement d'une mère et d'une sœur. Tu es ]e seul objet que Dieu m'ait laissé jusqu'à la fin pour lui rendre ces devoirs si doux que réclame la voix du sang. Â ton tour, reçois le dernier témoignage de ma tendresse.
VESPASIEN
Enfants du môme père, nous aurions ici -bas partagé le même trône.
DOMITIEN
Ensemble nous régnerons là-haut.
VESPASIEN
Oui, viens dans mes bras : ne nous séparons plus... Adieu, citoyens ; Rome, adieu pour toujours. Et maintenant, à la mort, ou plutôt à la vie, au ciel !
1 Ce qui , dans l'original , donne à ce couplet une grâce intraduisible, c'est qu'à part de légers changements , on y retrouve les ternies du péan militaire chante par les soldais.
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Oui ne s'est rappelé les incomparables adieux de Polyeucte et de Pauline :