‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 41 sur 70 · POLYEUCTE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE

A la gloire !

A ce touchant spectacle en succède un autre bien différent. Les seize envoyés de Lucifer ont achevé leur œuvre : les espérances de l'empire sont ruinées ; le triomphe de la croix est retardé pour longtemps. Avant de rentrer dans l'abîme , ils pleurent encore leur infortune. Hélas ! le sang de l'innocence qu'ils auront fait couler retombera sur eux en pluie d'éternelles douleurs ; et tel sera le prix du coupable concours prêté au magicien de Tyanes.

Le poète nous ramène ensuite dans la demeure de démens, où nous retrouvons saint Jean et les chrétiens, que le trouble et l'inquiétude rassemblent en foule autour de leur père. Tout à coup, obéissant à l'inspiration divine, l'apôtre annonce les sept grandes persécutions que doit en^ core subir l'épouse du Christ; il décrit les tourments, la constance > la glorieuse mort des plus illustres martyrs , et nomme tour à tour Laurent, Lucie, Cécile, Agnès; puis viendra , sous un empereur chrétien ^ le jour de la grande victime. Par la vivacité et la magnificence des images, ce prophétique tableau rappelle les sublimes accents de Joad dans Athalie.

Tandis qu'aux révélations de Jean le chœur mêle tour à tour des chants de douleur et des chants de joie» un messager u. 26

40i l'NB TRAiGÉbl£ LAlUXE

vient raconter le noble trépas des deux jetmes césars. L*un» Ves[iasien, est mort avec le mâle courage d'un homme Eût ; il a reproché au tyran son aveuglement et sa barbarie. L'autre^ Domitien , a succombé avec la joie naïve d'un enfant ; il portait vers le ciel un regard plein d'amour, et sur ses lèvres s'épanouissait l'angélique sourire de l'innocence. Tous deux, avant d'expirer, ont prié Dieu pour leurs bourreaux, et les derniers mots qu'a proférés leur bouche ont été les noms sacrés de Marie et de Jésus. Rien n'égale la fraîcheur et l'énergie de ce double récit, peinture animée qui met l'évé* nement sous les yeux. Excité par l'apôtre, le chœur, au lieu de chants de deuil , ne trouve que des chants de fête pour célébrer la mémoire de ces jeunes héros.

Survient l'empereur lui-même, accompagné d'Apollonius. Dans l'aveuglement de sa fureur , il s'applaudit d'avoir immolé deux traîtres qui avaient , dit-il , usurpé sa confiance ; mais son courroux est loin d'être assouvi. Il fait amener Flavius démens , qui ignore le funeste sort de ses fils. Des que le vieillard a paru, Domitien, prenant le ton d'une feinte douceur, lui promet grâce entière, s'il veut à l'heure même faire des libations en l'honneur de Pallas.

FL. GLÉMENS.

Moi, je n'oflBre de rencens qu'au vrai Dieu. Frère, vois ton erreur; ta Minerve n'est qu'une pierre. Tu vaux mieux qu'une telle divinité. Prends, je t'en conjure, d'autres sentiments. Docile à la voix de mon Dieu qui t'appelle, vis pour le Christ, si ton cœur aspire à la véritable paix, à la véritable gloire.

Une telle réponse suggère à Domitien le plus horrible rafliuement de cruauté.

À ROME l'an i660v 403

l'emfereub.

Laisse pour un instant les conseils de ta piété ; bientôt je te prêterai une oreille attentive. Maintenant^ quitte ces liens, criminelles marques de ma fureur. Revêts les insignes du souverain pouvoir; et sur ton front, ô noble frère, pose ce diadème : à une tète si vénérable, il faut une couronne.

FL. GLÉMENS.

Non, c'est résolu ; je refuse le bandeau impérial. Ne suffit-il pas que tu Taies donné à mes fils? Un fils n'a rien qui ne soit à son père.

l'empereur.

Quoi? tu m'envies Thonnem* de récompenser ton mérite ?

FL. GLÉMENS.

Auguste frère, le seul désir est assez pour ta gloire; je dois songer à la mienne. Je suis décidé à n'accepter jamais le diadème des césars.

l'empereur.

Du moins, permets qu'on t'enlève ces fers, qui m'accusent.

FL. GLEMENS.

tl m'est doux, il m'est glorieux d'être chargé de fers : ainsi en fut chargé le Christ, mon Dieu; mais il était innocent. Je t'en prie, ne me ravis pas une telle gloire; laisse -moi partager la gloire de mon maître.

l'empereur.

Que je supporte dans un frère le spectacle de ma barbarie 1 Que le sang impérial porte un signe d'esclavage ! Non, je ne puis consentir à mon ignominie. Ces chaînes sont une tache à mon honneur. Gardes, ôtez-lui ces chaînes.

FL. GLEMENS.

César l'ordonne , otez ces chainesi Pourtant, elles m'étaient bien chères.

404 UN& T&ÂaÉPIE LATil^É

L^EMPEREUE.

Revêtez-le de la robe de pourpre.

FL. GLÉMENS.

0 Christ! la tienne fut bien plus belle.

l'empebeur.

Et mes neveux, tes fils si dignes de leur père, déjà les délices de Rome, veux-tu qu'on les amène î

FL. GLÉMENS.

Âh ! c'est la seule chose gui puisse consoler ma douleur. Je t'en supplie, rends à un père la vue de ses enfants.

l'empereur.

Je le veux bien. Qu'ils paraissent. (On apporte les têtes des deux martyrs). Sont-ce là tes fils, ô Clémens? Reconnais leurs traits ; jouis de leur présence, prépare tes embrassements; regarde, rassasie ta vue et caresse-les tous deux. Mais quoi, tu balances? Crois-moi, c'est bien là notre sang. Voici Vespasien, le césar des combats; voici Domitien, le césar de la paix. C'est moi qui les ai fait périr. Les restes de leurs corps ont été livrés aux flammes; mais j'ai réservé les têtes pour leur père. Je les avais couronnés, je les ai immolés... Ah! des flots de larmes baignent son visage muet; son front se penche; il chancelle; de profonds gémissements s'échappent de son cœur oppressé. Tout en lui exprime la douleur, et moi, je suis content !

FL. GLÉMENS.

0 terres, ô mers, écoutez l'action détestable d'un empereur de Rome ; écoutez ce crime d'un frère , crime horrible , inouï, exécrable... ou toi plutôt. Dieu des dieux, Roi des rois, ô Christ; entends les trop justes plaintes que m'arrache mon infortune; entends les cris d'uu père innocent et qui n'a plus de fils... Je ce t'adresse point de vœux inutiles; la faiblesse de la nature n'a

A ROME l'an 1600. 408

nulle part à ceslaimes* Tu es mon unique désir; désormais je n'ai plus que toi; mais ton amour suffit à mon bonheur. Si tu as ouvert le ciel à mes enfants^ ô ciel^ frémis de joie, et toi^ mon Dieu, sois béni. Mais si... Àh ! quel triste sujet d'alarmes I Con^p sole, je t'en prie, un père infortuné ; daigne, si je Tai mérité, me recevoir moi et les miens dans ton bienheureux royaume... Pardonne à mon frère cet abominable forfait. Cet empire de Rome, que tu ébranles si violemment, courbe-le enfin sous ton aimable joug, puisque Pieri-e et Paul, après tant de souffrances, l'ppt sanctifié naguère par l'effusion de leur sang. Détruis le règne du mal, commence un siècle heureux, digne de toi!... ( A l'empereur. ) Qu'avaient fait mes enfants pour les ravir à leur père? qu'avait fait le père pour l'arracher à ses enfants ?

l'empereuh.

Tu demandes leur crime? Leur crime , c'est leur père, c'est d'être tes fils. Le crime du père, c'est son Dieu , c'est ton Christ.

FL. GLÉMENS.

Ah! c'est maintenant que je porte vraiment le sceptre. J'ai recouvré tous mes titres d'honneur. Êtres chéris, vous êtes sauvés, vous l'êtes pour toujours.

l'empereur.

0 Clémens , quel est ton aveuglement ! Prends cette liqueur que j'ai fait recueillir et qui allait se perdre : c'est ton sang, c'est le sang de tes fils; bois... Licteur, tranche-lui la tête.

FL. clémens.

Merci, Seigneur Jésus, merci. Quel bonheur! quelle gloire! Je meurs, c'est le sort de tous; mais je meurs pour toi, et c'est le privilège d'un bien petit nombre d'élus.

Je ne ferai qu'une réflexion sur cette remarquable scène. Elle rappelle Alrée et Thyeste, et toutefois ne révolte pas. Pourquoi cela ? c'est que l'horreur en est tempérée

406 UNE TRAGÉDIE LATINB

par le sentiment religieux : les victimes sont des martyrs de Jésus-Christ ; leurs membres et leur sang, des objets sacrés ; leur père, un généreux confesseur qui, lui aussi, va mourir pour son Dieu.

Centurion , s'écrie Tempereur, tu feras conduire- les deui Doraitilla dans deux lies lointaines^ où les flots leur servent à U fois de cachot et de séparation. {DamUien ge retire. )

APOtLOmUS.

Voici^ fort à propos ^ Jean , TapAtre des chrétiens. Licteur, jette-moi la tète du père ; toi , Damis , garde la tète des deux fils... Enfant de Zébédée,le soleil, tu le vois, a disparu des cieux; Tombre, car tu Fas prédit, te sera plus propice. Eh bien t écoute . Le maître du monde, à ma prière, te condamne à Texil; pars. Voici Tacte même de sa volonté souveraine : reconnais le sceau impérial. Et maintenant, ami, pour consoler ta lointaine retraite, reçois de ma main ce présent : c'est la tète des deux jeunes Fia viens, la tète de leur père^ ton hôte. Telle est notre puissance. Éloigne-toi au plus vite , et jouis de mes dons. L'impos* teur de Tyanes saura faire exécuter les autres arrêts de l'empereur. Durant ton absence, les disciples du Christ seront traités comme ils le méritent; j'ai poiu» moi Rome et l'enfer : tu n'auras pas à te plaindre. Va, insulte encore à mou bannissement.

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