‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 42 sur 70 · APOLLONIUS · texte numérisé non relu

APOLLONIUS

Donne-moi des noms plus horribles encore ; on sait , vieillard, comment les effets répondent à tes menaces foudroyantes. Au bien -aimé du Christ, le magicien de Tyanes offre aujourd'hui ce présent.

JEAN , tenant les saintes reliques entre ses mains. Présent douloureux 5 mais inestimable, que du haut du ciel

A ROME l'an 1600, 407

Dieu regarde avec amour! Tu n'en sais pas le prix, misérable, en qui le crime a éteint tout noble sentiment et n'a rien laissé d'humain, 0 dépouille vénérée d'une tète chérie! ô restes bienaimés de deux jeunes martyrs, plus précieux mille fois que le sceptre du monde ! oui, vous m'accompagnerez dans ma fuite, fardeau léger, fardeau béni , bonheur de ma vieillesse , que je déviai à mon implacable ennemi : vous ne me quitterez plus... Le Dieu vengeur voit tes forfaits, barbare, et sur ton front criminel est déjà suspendu le glaive des célestes vengeances!...

Ainsi , au couronnement de la pièce, le spectateur ému se console du triomphe passager des méchants par l'espérance de l'éternelle réparation*

Nous sommes arrivés au dénoûment de cette tragédie gigantesque, qui a près de cinq nlille vers : c'est environ trois fois l'étendue des plus longues pièces grecques et françaises ; c'est à peu près la mesure du drame shakspearien. Sans indiquer toutes les beautés de pensée , de sentiment et de style, l'analyse qu'on vient de lire donne une idée exacte de^ l'ensemble. Le moment est donc venu d'énoncer quelques remarques générales.

J'ai signalé déjà la hardiesse des conceptions. Une pareille tragédie, pubUée de nos jours , ferait sans doute crier au romantisme. Stefonio ne mérite ni cet honneur, ni ce reproche : il fut seulement original , et sa muse audacieuse n'a été que rarement téméraire. Dans sa marche générale, la Tragœdia Flavia est régulière et conforme aux usages classiques. Une fois admis le personnage d'Apollonius, rien de plus naturel , rien de plus vraisemblable que les effets

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prodigieux de sa puissance infernale. On pourrait demander si la scène tragique ne doit pas exclure les magiciens ? Et pourquoi si le poëte , comme Slefonio , sait tirer un heureux parti du merveilleux que la magie lui fournit ; si le persoi)nage est , comme ici , historique , important , et qu'on lui prête un rôle digne de la majesté du cothurne ?

Mais l'auteur a-t-il bien observé la célèbre et terrible loi des trois unités ?

Allons d'abord au point capital, à Yunité lï action : elle ne laisse rien à désirer. Tout se rapporte , tout concourt à la solution de cette question unique : Apollonius réussira-t-il, oui ou non, à perdre les Flaviens, c'est-à-dire, comme il Ventend , l'empire et le christianisme ? L'intérêt est ménagé avec beaucoup d'art , et l'action se développe dans une progression sensible.

L'unité de jour n'est pas moins irréprochable : tous les événements de la pièce ont pu s'accomplir dans l'espace de temps nécessaire pour la représenter.

Reste l'unité de lieu : ici la critique est à l'aise. Outre les changements subits et à vue d'œil, qui s'expliquent par la magie , les personnages voyagent trop dans le cours du même acte, Ce n'est pas qu'ils parcourent de grandes distances comme les héros de Shakspeare , de Caldéron ou de Schiller : ils ne sortent jamais de Rome. Mais on les voit passer continuellement du palais impérial à la demeure de Clémens, et de la demeure de Clémens au palais impérial. Le seul moyen de rendre ces mouvements vraisemblables serait d'avoir un théâtre immense comme celui d'Athènes, qui permît au spectateur d'embrasser du même coup d'œil les divers endroits où doivent paraître les acteurs. Au reste.

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ne soyons pas sévëres : un peu d'indécision dans le lieu de la scène n'empêche point le Cid de compter parmi les chefsd'œuvre de Corneille.

Un autre défaut, moins sensible peut-être, mais presque aussi grave, c'est le manque de liaison entre les différentes scènes. Les personnages se rencontrent comme par hasard. On ne trouve pas entre les incidents cet admirable enchaînement qui forme un des traits de la perfection de Racine. Les événements, au lieu de naître les uns des autres, se suivent sans autre lien que celui de l'unité générale. Mais encore ici faut-il remarquer que ce raffinement de vraisemblance est une création postérieure à Stefonio. Les Grecs eux-mêmes n'avaient pas pris un soin si scrupuleux de ne jamais faire entrer un personnage sans l'annoncer, et d'établir entre les scènes cette sorte de liaison matérielle qui, dans les tragiques français, a quelquefois plus d'apparence que de réalité.

Quant à l'exécution et au style, on reconnaît malheureusement l'école de Sénèque : de là ces tirades déclamatoires où le poète se montre derrière ses personnages , et l'abus trop fréquent de l'épithète, de l'antithèse et de la métaphore. Quel dommage que Stefonio n'ait pas subi plutôt l'influence des tragiques grec^, qui lui auraient appris cette divine simplicité, cette élégance aisée et naturelle dont parle Horace :

Graiis ingenium, Graiis dédit ore rotundo Musa loqui.

Cette part faite à la critique , le lecteur , nous l'espérons, n'aura pas de peine à convenir que, dans aucune langue peut-être , il n'existe une conception dramatique qui

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