LETTRES
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P. BRtJMOY Alî MARQUIS DE CAUMONT
LES lettres que nous publions ne contiennent pas de révélations inattendues sur le wuf siècle ; leur principal mérite est d'éclairer quelques détails de l'histoire littéraire, et surtout de faire mieux connaître le modeste et savant religieux qui les écrivit.
Le P. Brumoy est assurément bien digne de notre attention. Auteur d'un ouvrage qui est resté l'un des plus beaux monuments consacrés au génie poétique de la Grèce, le Théâtre des Grecs; attaché plusieurs années à la rédaction des Mémoires de Trévoux; tour à tour professeur d'humanités, de rhétorique, de mathématiques, à Caen, à Bourges et à Paris, sa vie entière se consuma dans ces travaux obscurs et désintéressés, dont la tradition s'est toujours maintenue au sein des ordres reUgieux. Envers de tels hommes, la postérité a presque toujours quelque dette à acquitter^ Esquissons rapidement la biographie du P. Brumoy.
Né en 1688, à Rouen , il fut admis dans la compagnie de Jésus le 8 septembre 1704. Deux années après, son noviciat
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terminé, on l'envoya professer à Gaen les humanités. U faut que ses supérieurs aient reconnu en lui un génie très-pré^ coce, pour qulls Taient fait débuter ainsi dans la carrière de renseignement, contre l'usage général, qui était de ne con^ fier d'abord aux jeunes régents qu'une classe de grammaire ; encore ne leur assignait-on ce poste qu'après une préparation plus ou moins longue. On a recueilli de lui, dans sesOEuvres diverses \ quelques poésies françaises qui datent de cette époque, et où Ton distingue des vers qui ne sont pas dépourvus de grâce. Mais c'est surtout à la muse latine qu'il dut alors consacrer ses veilles. À vingt-deux ans , il avait composé un poëme sur la verrerie. De Arte vitraHa, que Titon du Tillet nomme un chef-d'œuvre. Bientôt après, il écrivit son poëme des passions. De Motibus animi, remarquable par des études psychologiques et morales qu'on n'était pas en droit d'attendre d'un si jeune philosophe. Ses Èpitres des morts sont du même temps. En 1712, quelques vers sur la convalescence de Huet, — qui, par amour de l'étude, avait échangé le palais épiscopal d'Âvranches contre un modeste appartement dans la maison professe des jésuites, rue Saint-Antoine, — quelques vers, dis-je, adressés à l'illustre savant par le jeune professeur, attirèrent à celui-Kîi la réponse suivante * :
a Mon révérend Père ^
« J'étais entre la mort et la vie quand on me rendit les vers si polis, si ingénieux, si glorieux pour moi, dont il
^ Recueil de divers ouvrages en prose et en vers, par le P. Br.^ de la coinpapagnie de Jésus, 4 vol. in-lî, Paris, 1741. * V. CEuvi^s diverses, t. UI, p. 126.
AU MARQUIS DiD GAIMONT. 4i5
VOUS a plu me régaler. Mais cet agréable présent ne me laissa pas longtemps dans le triste état où il me trouva , et il me fut un augure de meilleure santé par le plaisir que j'en reçus. Néanmoins^ mon révérend Père, quelque douceur que j'aie sentie dans la lecture de ces vers, mon amour-propre n'est pas assez grand pour demeurer d'accord de tout ce que votre poésie vous a inspiré en ma faveur ; les muses sont trompeuses et séduisantes, et il faut se précautionner contre elles avec autant de soins que contre les sirènes, particulièrement après vous avoir vu célébrer et donner des louanges aussi durables que celles que vous avez répandues si ingé* nieusement sur une matière aussi fragile que le verre. La matière de vos vers, que vous avez trouvée en moi , étant beaucoup moins solide , fera voir jusqu'où va le talent que vous avez pour faire valoir toutes sortes de sujets. Je vous rends cependant mille très - humbles grâces , mon révérend Père, de ce témoignage public que vous me donnez de votre estime. Je tâcherai de mériter à l'avenir qu'elle soit accompagnée de votre amitié envers l'homme du monde qui est avec la plus sincère passion , mon révérend Père, votre, etc.
€ P. Dan., a. évêque d'Avranches.
« Le 16 décembre 1712. »
L'occasion d'un commerce plus intime, que semble souhaiter l'ancien évêque d'Avranches , ne se fit pas longtemps attendre , car Brumoy fut appelé l'année suivante au collège de Louis - le - Grand pour y commencer sa théologie. Ce fut pour lui une époque de recueillement et de silence* Seulement, quand Louis XIV, à l'exemple de son père et de son aïeul, légua, en mourant, son cœur aux jésuites, la
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reconnaissance lui fit élever la voix , et il écrivit une Ode sur le cœur de Louis le Grand. Les premiers vers sont inspirés par la pensée à laquelle nous devons le début fameux de Toraison funèbre de Massillon :
Toi, dont la justice inflexible
Écrase Torgueil des humains ,
Quand, sur un tribunal terrible,
Tu pèses leur sort en tes mains ;
Devant qui, comme des fantômes ,
Passent les rois et les royaumes
En un instant évanouis ;
Dteti, seul grand, seul souverain Maître ,
Tu fais donc enfin disparaître
La gn^andeur même de Louis !
Ta gloire est recueil adorable Où se brise toute grandeur, etc. K
Après sa théologie , Brumoy fut professeur de rhétorique à Bourges, puis précepteur du prince de Talmont ; et ce fat alors qu'il écrivit ses Pensées sur la décadence de la poésie latine*. En 1725, il remplaça le P. delà Maugeraye, son maître, dans la chaire de mathématiques du collège de Louisle-Grand, et il ouvrit ses leçons par un Discours sur V usage des mathématiques par rapport aux belles - lettres *. Personne n'était plus autorisé à traiter cette matière, car il sut merveilleusement allier la culture des lettres à celle des sciences exactes. Il professait les mathématiques lorsqu'il fit paraître son Théâtre des Grecs; qui oserait accuser sa plume de roideur ou de sécheresse? Et de plus, trouvet-on beaucoup d'hommes, au xviii° siècle, qui aient eu au même degré l'intelligence de la muse grecque et le
* CEwjres diverses, t. III, p; 134.
* Ibid., 1. 1, p. 3.
8 Ibid., t. II, p. Î75.
sentiment du goût antique? On n'avait pas tait alors les expériences dont nous avons profité ; on était sous le charme d'étranges illusions, et Ton subissait des entraînements auxquels Brumoy a vaillamment résisté : c'est ce qui ressort clairement de sa correspondance.
A Louis -le -Grand , Brumoy rencontra cette réunion d'hommes dont on recherchait le suffrage, dont on redoutait les jugements, et que Piron appelait plaisamment la Chambre ardente de la littérature. C'étaient , parmi les professeurs , du Cerceau , le Jay , la Santé , Porée ; parmi les rédacteurs des Mémoires de Trévoux, Tournemine, Rouillé, Bougeant, Charlevoix, Castel, etc. Entre ces hommes d'élite , Brumoy fut distingué ; nous en trouvons la preuve dans les lettres de J.-B. Rousseau^ qui écrivait à un de ses correspondants de Paris, le 4 octobre 4737 : « La seule grâce que je vous demande, puisque vous êtes actuellement à Paris, est de vouloir bien, à votre commodité, lire vous-même mon épître au P. Tournemine et au P. Brumoy, mes illustres amis, et qui méritent plus que personne d'être des vôtres. Je prends la liberté de vous adres-» ser un mol de lettre pour le premier, qui m'a sollicité il y a longtemps de travailler sur le sujet que j'y traite, et qui m'en a pour ainsi dire donné la première idée. » Le 12 octobre, Rousseau écrivait à la même personne : « Je suis impatient d'apprendre le jugement du P. Tournemine et du P. Brumoy. Ce sont de véritablement honnêtes gens , et je ne vous cacherai point que mon intention , en vous priant de leur communiquer mon ouvrage, a été de fournir à M. Racine une occasion de faire connaissance avec eux et de ménager, par leur moyen , en faveur de son poëme, la
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bienveillance d'une compagnie dont vous savez que le suffrage n'est pas indifférent au temps qui court. » Enfin , le 18 octobre , Rousseau remercie son correspondant de la visite faite aux deux jésuites : c II en est résulté, ajoute-t-il, ce que j'avais imaginé , c'est-à-^ire un commencement de liaison entre M. Racine et leur société, qui ne saurait être^ à mon avis, qu'avantageuse au succès de son poème, dont je ne doute point que la lecture n'achève de former les nœuds. C'est ce que j'ai tout lieu d'attendre de la vertu et de la probité éclairée de ces deux illustres et aimables amis. L'endroit par lequel ils ont approuvé ma nouvelle épitre est ce qui me flatte le plus dans leur suffrage , et c'est en effet l'ordre et la distribution qui font la véritable solidité des ouvrages d'esprit, aussi bien que de ceux de l'architecture et des autres ouvrages matériels, etc. , etc. »
Brumoy fut d'abord professeur, ce qui ne l'empêchait pas de prendre une certaine part à la rédaction des Mémoires de Trévoux. Quelquefois, pour contribuer aux solennités littéraires du collège , il écrivait un plaidoyer, ou bien il composait une pièce, dont il attribuait le succès au P. Porée, qui exerçait les acteurs \ En 1732 , il cessa d'enseigner et fut tout entier aux Mémoires de Trévoux. Mais à la mort du P. de Fontenay (1740), l'assemblée du clergé le choisit pour continuer V Histoire de V Église gallicane. La carrière d'historien n'était pas nouvelle pour lui ; il avait mis la dernière main à la Conjuration de Rienzi, du P. du Cerceau , terminé le troisième volume des Révolutions d'Espagne, du P. d'Orléans, et publié, en outre, pour son propre compte,
* Ses plaidoyers sont dans le t. II, et «es pièces de théâtre, dans le t. IV des Œuvres diverses.
AIT MARQUIS i)E ÀUMONT. il 9
une Vie de Vimpératrice Éléonore , ouvrage plein de piété, de feu, de noblesse et d'élégance.
Pour répondre à la confiance du clergé de France, Brumoy se mit aussitôt à l'œuvre. Il lui fallut quitter le collège Louis-le-Grand , et se transporter à la maison professe de la rue Saint -Antoine, dont, par malheur, la bibliothèque, moins riche que celle du collège, souffrait alors de je ne sais quel dérangement, ce qui accrut beaucoup les difficultés du travail. Mais il ne se laissa pas rebuter par les obstacles ; en moins de deux ans , il revit le dixième volume de YHistoire de l'Église gallicane, termina le onzième, et composa en entier le suivant. Il ne lui fut pas donné de le publier. Attaqué d'une fièvre cérébrale vers la fin de mars 1742, il ne jouit plus que de quelques instants de connaissance, dont il profita pour se préparer à la mort, et il rendit le dernier soupir le 17 avril de la même année.
On voit combien cette vie fut laborieuse et modeste. Au milieu de sa carrière , dans toute la force de l'âge et du talent, Brumoy se dérobe aux études de son choix pour compléter les œuvres des PP. du Cerceau, d'Orléans, de Fontenay. Il retoucha aussi deux ouvrages du P. Gisbert : Vidée de V Éloquence chrétienne, et V Histoire critique de la Chaire française , ou les portraits et caractères des prédicateurs depuis François P"" jusqu'à Louis XV \ Ces travaux n'ajoutent rien à la renommée de l'écrivain, mais ils comptent assurément parmi les mérites du religieux; nous ne devions donc pas les passer sous silence.
Le marquis de Caumont est peu connu. Bien qu'il fût
* Ce dernier ouvrage est eacore inédit.
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membre de plusieurs sociétés savantes de la France et dé l'étranger, entre autres de l'Académie royale des inscriptions et belles - lettres , la Biographie universelle, qui n'a vu en lui qu'un savant de province, ne lui a pas consacré d'article. Nous empruntons ce que nous allons dire au Dictionnaire de la Provence et du Comté Venaissin, nous bornant à abréger la notice donnée par Achard dans la Partie de Vhistoire des hommes illustres de la Provence.
Joseph de Seytres, marquis de Gaumont, naquit à Avignon, le 28 juin 1688, de Louis-François de Seytres, marquis de Caumont , et de Catherine de Fortia-Montréal , tous les deux de maisons anciennes et illustrées par plus d'un genre de mérite. Orphelin des l'âge de trois ans , il eut pour tuteur un de ses oncles , qui lui fit faire ses études à Avignon , au collège des jésuites , et qui l'envoya ensuite à Paris pour y faire, comme on disait alors , ses ea>ercices. Gentilhomme , il aurait dû naturellement suivre la carrière des armes ; mais, pour cela , il lui eût fallu prendre du service à l'étranger ; cette circonstance le mit à l'aise pour obéir à l'attrait déjà très - prononcé qu'il se sentait pour les lettres, et il s'y livra tout entier. Il commença par l'étude des langues, et bientôt le latin , l'espagnol et l'italien, dans lesquels il s'exerçait à écrire en prose et en vers , lui devinrent aussi familiers que le français. De la littérature à l'érudition, il n'y a qu'un pas , et il n'était pas homme à s'arrêter en chemin : inscriptions , médailles , manuscrits , tout l'attirait. Il ne tarda pas à se voir possesseur d'une belle collection , qu'il ouvrait volontiers aux savants, et dans laquelle Montfaucon a souvent puisé. Réaumur venait de donner l'essor à l'histoire naturelle , particulièrement à celle
AU MARQUIS DE GAUMOIfT. 4fi
des insectes ; le marquis de Caumont ne fut pas des derniers à se livrer à cette intéressante étude. Âmi de tous les savants comme de toutes les sciences , sa correspondance littéraire s'étendait à l'Europe entière et elle pénétrait même jusqu'en Orient, par le moyen du prince Ragotski, qui lui envoyait des manuscrits. Ses héritiers , aussi bien que les bibliothèques de Nîmes et d'Avignon , possèdent , tant en copies qu'en originaux, un grand nombre des lettres qui lui furent adressées , la plupart encore inédites. 11 n'est donc pas étonnant que l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres l'ait distingué, et que, dès 1756, elle l'ait admis dans son sein à titre de correspondant étranger. Et ce ne fut pas pour lui un vain titre, car il mit toujours un louable empressement à communiquer à ce docte corps ses découvertes et ses conjectures, dont quelques-unes sont des plus heureuses. Enfin il fut agrégé, en 1740, à la Société royale de Londres, et, en 1743, à l'Académie des Arcades de Rome, sous le nom de Rhodanis.
On peut se faire par là une idée du rang qu'il tint dans les lettres. Quant à sa vie domestique , nous n'en dirons que deux mots. Marié, en 1722, à Marie-Élisabeth, fille de Louis de Doni, marquis de Beaux-Champs , il en eut neuf enfants et jouit longtemps d'un bonheur sans mélange. Mais ayant perdu l'aîné de ses fils, jeune homme de grande espérance S tué dans la 'campagne de Bohême , l'extrême douleur qu'il en ressentit le conduisit lentement au tombeau. Il mourut à Avignon le 25 septembre 1745, universellement regretté pour son savoir, pour ses talents , mais bien plus
* C'est sans doute ce même Hippolyte de Seytrcs-Gaumont, dont Vauvenargues, son compag:non d'armes et son ami, a écrit l'éloge funèbre.
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encore à cause des nobles cpialités de son cœur et de la douceur de son caractère.
Le P. Brumoy était donc Tun des nombreux correspon-^ dants de M. de Gaumont ; il lui envoyait la chronique littéraire de Paris. De son côté , le marquis lui communiquait les nouvelles d'Espagne et d'Italie , ou ses réflexions sur quelque ouvrage récent , ou bien encore il lui donnait avis de ses bonnes fortunes d'antiquaire y lui laissant la liberté de faire jouir le public de ces rapides productions de sa plume, mais consentant rarement à y mettre son nom , soufirant tout au plus qu'on le désignât dans les mémoires de Trévoux d'une manière indirecte. Les lettres du P. Brumoy lui annonçaient les articles que l'on préparait, lui en nommaient les auteurs , lui expliquaient les motifs qui avaient dirigé la critique dans ses jugements. Nous avons donc là , pour ces dix années, un supplément curieux et un commentaire non suspect des Mémoires de Trévoux. Prenons un exemple.
On connaît le système du P. Hardouin , étrange système qui tendait à mettre à néant, à très -peu d'exceptions près, tous les monuments de l'histoire , et cela pour combattre un prétendu athéisme que l'auteur avait découvert d'abord dans Descartes et Malebranche, puis dans les scolastiques du xm® siècle , dans saint Augustin , dans tous les Pères de l'Église, dans la plupart des poètes et des philosophes païens. L'ouvrage intitulé Aihœi detecti est celui où la savante folie du P. Hardouin se déploie avec le plus d'audace. Cependant un écrivain moderne nous dit gravement : « Les jésuites... désavouèrent le P. Hardouin et le forcèrent à se rétracter, non pas au sujet des Athées découverts , mais au sujet de ses
paradoxes historiques \ » Il faut avouer que la conduite des jésuites, si elle fut telle , ne répond pas à la prudence consommée qu'on a coutume de leur prêter.
Mais il y a de bonnes raisons pour que les jésuites n'aient pas exigé du P. Hardouin une rétractation de VAthœi detecti, et la meilleure de toutes, c'est que ce malencontreux écrit n'a point paru du vivant de l'auteur. Il figure parmi ses œuvres posthumes, publiées par des mains étrangères contre le gré de la compagnie dont Hardouin était membre. Voici ce que nous lisons dans la septième lettre du P. Brumoy au marquis de Gaumont : « On attendait la manière dont nous parlerions des œuvres posthumes du P. Hardouin; j'ai suivi votre conseil, et j'ai exposé en deux extraits tout son système historique et chronologique, sans rien déguiser, mais en gardant pour la mémoire de ce célèbre et vertueux savant tous les ménagements qui lui sont dus. Je me flatte que cette conduite ne vous déplaira pas ; on l'a jugée nécessaire en bien des endroits , et je crois que les palliatifs auraient tout gâté. Je ne suis nullement surpris que vous ayez été émerveillé à la vue de cette savante folie, développée dans tout son jour par les soins de fahhé d'Oliv$t. Il a beau s'en défendre, le fait est constaté. »
Maintenant, recourez aux Mémoires de Trévoux; vous y trouverez (livraison de janvier 1734) le premier article du P. Brumoy , où il rend compte en ces termes de VAthœi detecti ; « Le P. Hardouin, dans sa courte préface, qui est à la tète de VAthœi detecti, déclare que, selon sa découverte,
* Voyez VHistoire de la Philosophie cartésienne, par Francisque Bouiller, correspondant de Tlnstitut, doyen de la faculté des lettres de Lyon, c. xvi» 1. 1, p. 572. Paris, 1854.
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les seuls chrétiens catholiques connaisseot et adorent le vrai Dieu , de sorte que toutes les autres sectes ( même chrétiennes ) sont athées. C'est la conclusion qu'il veut que Ton tire de la lecture de son traité et de toutes ses œuvres. Mais il ne choisit pour exemples d'athéisme qu'un très-petit nombre de personnages dont la réputation est plus étendue en France. On doit bien s'attendre, après un pareil début, que Cornélius Jansénius tiendra le premier rang parmi les athées du P. Hardouin, et que le P. Quesnel n'y sera pas des derniers , non plus que MM. Pascal , Âmauld et Nicolle. A l'égard des autres , ce sont Descartes, Âmbroise Victor ou le P. André Martin, les PP. Thomassin et Malebrancbe, Antoine le Grand et Sylvain Régis, cartésiens. En voilà onze ; et le P. Hardouin nous fait grâce des autres à condition qu'ils se trouveront bouleversés et confondus dans la déroute générale de l'athéisme prétendu.
€ Voici son raisonnement, qui est fort simple. Quiconque dit du Dieu des chrétiens qu'il est Vêtre, Vinfiniy le frten, la perfection, la vérité en général , la raison universelle et semblables définitions, est un vrai athée, puisqu'il ne reconnaît d'autre Dieu que de pures idées, qui sont l'ouvrage de l'esprit humain, ou que la nature avec ses dons et ses lumières. Or telles sont les définitions de Dieu que nous donnent les auteurs qu'on vient de nommer. Donc ces auteui's sont des athées sans contredit... » Le P. Brumoy montre ensuite comment le P. Hardouin fait remonter tout le mal à une maudite cabale d'athées du xin^ siècle , la plupart déguisés en moines; comment il enveloppe dans cette accusation d'athéisme un certain nombre de ses confrères, professeurs de philosophie, et comment il attribue à des faussaires tous
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les ouvrages où il croit avoir rencontré la même impiété ; si bien que, entre ses mains, le chapelet de rantiquité défile tout entier \ c Si nous sommes obligés d'entrer dans le détail de tous ces égarements , ajoute le journaliste de Trévoux , il faut s'en prendre aux éditeurs, qui nous ont mis dans la nécessité de le faire, en publiant eux-mêmes des œuvres sur lesquelles ils auraient gardé le secret au P. Hardouin, s'ils l'avaient véritablement aimé. C'est ce qu'aurait fait M. Huet, qui disait de^lui que cet ami travaillait depuis quarante ans à ruiner sa réputation sans pouvoir en venir à bout. Si son système, malheureusement trop développé dans ce volume, et qui le sera encore apparemment de plus en plus dans ceux qu'on fait attendre au public , en souffre un peu, on ne s'en prendra pas certainement aux Jésuites , qui n'ont rien omis pour le cacher. »
Voilà certes un désaveu assez formel , et Thistorien du Cartésianisme n'aurait pas dû l'ignorer. Les lettres du P. Brumoy nous apprennent de plus que ce n'était pas seulement une vaine satisfaction donnée à l'opinion, mais l'expression sincère des sentiments qui animaient les supérieurs et les membres les plus influents de la compagnie de Jésus.
On voit assez par là ce qu'ils étaient en réalité, ces fameux journalistes qui essuyèrent les colères et les épigrammes de Despréaux et même de Jean- Baptiste Rousseau, devenu plus tard l'ami du P. Brumoy.
Oui , ce Rousseau qui avait appelé les journalistes de Trévoux :
Petits auteurs d'un fort mauvais journal , 1 L'expression est du P. Hardouin.
496 uniEs nu f. mnoT
et qui, à propos des censures qu'ils se permettaient sur h$ écrits des autres, leur disait :
Noof to rebovrs, nous diercbons dut tel vStm De quoi louer, et nous n> troofons rien > ;
Rousseau, malheureux, trouva un ami fidèle dans le P. Bnimoy, journaliste de Trévoux. Tout le monde connaît YÉpttre au P. Brumoy; si ce n'est pas un chef- d'oeuvre, c'est dn moins un témoignage authentique de l'estime de Rousseau pour Tauteur du Théâtre des Grecs :
Oui, cher Brumoy, ton immortel ouTrage Va désormais dissiper le nuage Où, parmi nous, le théâtre a^ili, Depuis trente ans semble être enseveli ; Et réclairant de ta noble lumière Lui rendre enfin sa dignité première *.
Les lettres de Brumoy nous prouvent l'intérêt profond qu'il portait au poète persécuté. Si vous lui dites qu'il est bien l'auteur de son infortune et qu'il a lui-même allumé cette guerre dont il est victime, Brumoy vous répond, sans vouloir examiner de trop près de quel côté sont les torts (et il y eu avait des deux côtés ) :
Je serai du parti qu'affligera le sort '.
D'ailleurs , le Rousseau qu'il aimait, bien différent du premier, déplorait les scandales de sa jeunesse. A cette époque , Rousseau avait aussi pour ami RoUin , et il recevait de lui, dans son exil, de nombreuses lettres oii l'on voit percer,
1 L. II, épigr. XXIV.
s Œuvres de J.-B. Rousseau, 1. II, épîtr. iv.
' Nous tirons ceci et plusieurs autres détails des lettres mêmes que nous publions.
kV MAUQtJIS I»E CÀUMONT. 42?
à travers l'austérité janséniste, la bonté de cœur naturelle à l'ancien recteur de l'Université de Paris. Grâce à cet ami commun, KoUinetBrumoy, qui s'estimaient déjà, se recher^ (diërent, ils se virent, et ces deux hommes, appartenant à des camps si opposés, semblent avoir conçu l'un pour l'autre des sentiments très - voisins de l'amitié. Voici ce que je trouve dans une lettre de RoUin à Rousseau ^ : « Je vous dois bien des remerciments. Monsieur et cher ami, pour le beau présent que vous m'avez fait. Le R. P. Brumoy en fut lui-même le porteur, ce qui y a ajouté un nouveau prix. Je ne le connaissais que sur son savant ouvrage sur le théâtre grec, dont vous savez que j'ai fait grand usage, et il ne m'en a point su mauvais gré. J'ai été ravi de le connaître par moi-même, et sa conversation n'a pas diminué l'estime que son livre m'avait fait concevoir de son mérite. Je n'ai pu encore lui rendre sa visite, parce que j'ai toujours été depuis ce temps -là à la campagne, et que j'y retourne encore au premier jour pour trois mois au moins. Dès que je serai revenu, je ne manquerai pas de m'acquitter de ce devoir ; et comme c'est à vous. Monsieur, que je dois son amitié, dont vous êtes le lien, je vous prie, quand vous lui écrirez, de vouloir bien lui faire mes excuses de ce que je ne puis pas le voir aussitôt que je l'aurais souhaité et que je l'aurais dû. »
Rollin écrivait cela en 1756, et il s'en faut qu'à cette époque toutes les querelles suscitées par le jansénisme fussent apaisées. Les jésuites avaient toujours à combattre et ils combattaient pour la bonne cause ; mais ils ne haïssaient pas leurs adversaires, et ils savaient distinguer entre Quesnel
1 Lettre de M. Rollin à M. Romseau, du 31 juillet 1736, dans les Opuscules de Rollin, 1. 1, p. 382.
428 LRTus DU ?. ntcaor
et RoIHd. Cela ne ressemble guère , je le sais » âa rôle que leur prêtent, dans ces luttes, quelques écrivains passionDés^ et cependant c'est de Thistoire.
Un autre ami commun entre Rousseau et Bnunqy» et dont il est question çà et là dans les lettres que nous pu-t blions, c'est Tauteur de Vert-Vert, poète charmant» il est vrai , mais d'un talent beaucoup trqp profane pour Télat qu'il avait embrassé. Après quelques années passées dans la compagnie de Jésus, Gresset venait de rentrer dans le monde, où il se vit tout d'abord fêté et applaudi. Êtait-il infidèle à sa vocation ? A l'eu croire, il n'aurait jamais été appelé. On connaît ses Adieux aux Jésuites, où il explique ainsi à un ami la cause de son inconstance :
Victime, tu le sais, d^un âge où Ton s^ignore ;
Porté da berceaa sur Fâutél ,
Je m^entendais à peine encore, Quand j^ Tins bégayer rengagement cruel...
Passons -lui cette hyperbole un peu forte en faveur de l'attachement sincère et respectueux qu'il garda pour ses anciens maîtres, et qui lui inspire des vers comme ceux - ci :
Oui, même en la brisant, j*ai regretté ma chaîne ,
Et je ne me suis vu libre qu'en soupirant; Je dois tous mes regrets aux sages que je quitte. J'en perds avec douleur l'entretien vertueux ; Et si dans leurs foyers désormais je n'habite , Mon cœur me survit auprès d'eux.
Puis, haussant le ton, il disait :
Oui, j'ai vu des mortels, j'en dois ici l'aveu.
Trop combattus, connus trop peu ; J'ai vu des esprits vrais, des cœurs incorruptibles,
AU KARQUTS D£ GAUMONT. 429
Voués à It patrie, à leurs rois, à leur Dieu ,
A leurs propres maux insensibles , Wodigues de leurs jours, tendres, parfaits amis ,
Et souvent bienfaiteurs paisibles
De leurs plus fougueux ennemis , Trop estimés enfin pour être moins baïs.
Si donc Gresset, par la légèreté de sa conduite, avait donné de justes sujets de plainte à ceux qu'il quittait , ce langage, où se révèle un noble cœur, lui assurait des droits à leur indulgence , et nous voyons qu'il ne la réclama pas en vain. Le P. Brumoy, en particulier, lui continua les témoignages d'une tendre affection et l'entoura d'une sollicitude toute paternelle. Néanmoins il ne voulut pas prêter le patronage de son nom à la frivole renommée que le jeune poète achetait si cher. Il déclare à M. de Gaumont qu'il n'a eu aucune part à la publication d'une lettre que Rousseau lui écrit de Bruxelles, et où on lit ce qui suit : <l Parmi les phénomènes littéraires que vous m'indiquez, vous n'avez pas voulu m'en nommer un qui a été élevé parmi vous , et que vous venez de rendre au monde ; vous voyez bien que je veux parler du jeune auteur des poèmes du Perroquet et de la Chartreuse. Je n'ai vu de lui que ces deux ouvrages ; mais, en vérité, je les aurais admirés, quand ils m'auraient été donnés comme le fruit d'une étude consommée du monde et de la langue française. Je ne crois pas qu'on puisse trouver nulle part plus de richesses jointes à une plus libérale facilité à les prodiguer. Quel prodige dans un homme de vingt-six ans ! et quel désespoir pour tous nos prétendus beaux-esprits modernes ! J'ai toujours trouvé Chapelle trèsestimable, mais beaucoup moins , à dire vrai , qu'il n'était estimé : ici c'est le naturel de Chapelle, mais son naturel
130 LETTRES DU P. ARUHOt
épuré, embelli , orné et étalé enfin dans toute sa perfection. Si jamais il peut parvenir à faire des vers un peu plus difficilement, je prévois qu'il nous effacera tous tant que nous sommes ^ »
En parlant de cette lettre de Rousseau et d'une autre, à M, de Lasseré, sur le même sujet , que Ton venait d'imprimer contre son aveu et à son insu : c Dieu veuille , dit le P. Brumoy, que ce soit au profit du jeune poète! » On le verra souvent alarmé de cette provision de littérature légère dont le siècle était envahi. Et si encore elle n'était que légère ! Mais à côté de Gresset, il y a Voltaire, qui s'affermit de jour en jour dans le parti pris du scandale et de l'impiété ; il y a cette tourbe d'obscurs pamphlétaires dont les œuvres anonymes inondent chaque année la ville et la cour ; et quand le P. Brumoy veut faire connaître à son correspondant de province l'état de la république des lettres, on s'aperçoit qu'en présence de ces désordres, tristes fruits de la régence, il est saisi d'un insurmontable découragement. Non qu'il s'échappe en plaintes amères ; un mot lui suffit d'ordinaire pour signaler le mal dont son siècle est atteint. Il regrette le xvii® siècle, où il eût été mieux à sa place ; il regrette Corneille et Racine , auxquels ont succédé la Chaussée et Marivaux, et il n'est pas de ceux qui mettent le P. de Neuville au niveau, sinon au-dessus de Bourdaloue. L'amour du paradoxe, dont le P. Hardouin , son confrère , vient de donner au monde érudit de si prodigieux exemples, n'est pas le fait du P. Brumoy, et il a même beaucoup de peine à supporter les spirituelles
i Lettre au R, P. Brumoy y jésuite^ dans les Œuvres de Rousseau, édition de Londres, 1753, t. IV, p. 322.
AU MARQUIS DE CAUMONT. 43l
excentricités de son collaborateur le P. Castel, à propos duquel il s'écrie : c Nous ne pouvons mais de ces manies poétiques qui saisissent les esprits dans un temps de convulsion! > Et malgré son estime profonde pour M. de Caumont , au jugement duquel il défère si volontiers , il ne veut pas souscrire sans réserve aux raisons alléguées en faveur de la Chaussée dans un petit article que son noble correspondant lui envoie pour les Mémoires de Trévoux.
€ Les auteurs modernes , disait M. de Caumont au sujet du Préjugé à la mode, se sont sagement frayé de nouvelles routes pour la correction des mœurs. Les anciens, tels que Molière, avaient saisi les caractères primitifs, et avec quel succès? Que pouvaient faire après eux les derniers venus? Ils se renferment sagement dans les caractères de détails ; ils subdivisent les mœurs ; ils reprennent les travers que Tusage autorise , et, grâce à nos erreurs, la source n'en est que trop féconde. Ne pourrait-on pas les comparer à ces peintres flamands qui n'ont pas à la vérité les grandes parties de leur art, la noblesse de l'invention , l'exactitude du dessin, mais qui se distinguent par la beauté de leur coloris, par de grands coups de lumière, par Texacte précision, et en général par des détails élégants et recherchés*? » Là -dessus le P. Brumoy demande au marquis: « Serait-il bien vrai que les grands traits, les traits primitifs fussent épuisés sans retour? » L'auteur du Théâtre des Grecs est tout entier dans ce mot.
Mais laissons -le parler lui-même ; le lecteur est actuellement assez au fait pour ne trouver dans ses lettres aucune
1 Mémoires de Trévoux, juillet 1735, p. 1341.
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obscurité et pour en saisir à peu près toutes les allusions, surtout s'il se donne la peine de consulter les notes que nous avons répandues çà et là au bas du texte \