LETTRE II
A Paris, le 17 jaiUei 1731.
Monsieur ,
Je vous demande mille pardons et je compte sur votre indulgence ; les derniers exercices de mon emploi de professeur en mathématiques et quelques indispositions m'ont réellement empêché de répondre aussitôt que je l'aurais voulu à l'obligeante lettre dont vous m'avez honoré du 15 juin. Quoique je me sente fort au-dessous des louanges que vous voulez bien me donner, je suis extrêmement flatté du témoignage d'un illustre connaisseur tel que vous, et j'en renvoie toute la gloire aux anciens et à votre goût pour eux. Celait sur leur mérite et sur celui de leurs partisans que je comptais, beaucoup plus que sur mes faibles talents et mon
1 Le Mercure de France (octobre 1728) annonce « V Abrégé des Transactions philosophiques, ou Mémoires de la Société royale de Londres, avec VHistoire de cette Académie ; ouvrage qui coniprendra tout ce qu'il y a de meilleur dans cette ample collection sur toutes les matières de physique, d'histoire naturelle et de mathématiques. » Il paraît que le projet en question n'a pas eu de suite.
* Le P. Castel était membre de la Société royale de Londres. C'est probablement de cette distinction que veut parler le P. Brumoy.
AU kARQUIS DE GAUMONT. 43S
peu de loisir pour les faire valoir, quand j'ai été assez téméraire pour entreprendre de les ranimer et de les citer au tribunal d'un siècle aussi délicat que le nôtre. Véritablement ils n'ont pas lieu de s'en repentir, puisque malgré la perte nécessaire d'une grande partie de leurs agréments originaux , ils ont eu le bonheur de ne pas déplaire à Milord, évéque de Rochester *, et à vous. Je mets encore de ce nombre quelques savants d'un goût supérieur qui valent tout le public et qui le sont en effet , quand il s'agit d'ouvrages de littérature. A l'égard de Milord , je savais déjà son indulgence pour le livre en question, et je vous remercie. Monsieur, de me le confirmer aussi poliment; j'ai prié qu'on Ten remerciât aussi , et je prendrai la liberté de me présenter quelque jour à un seigneur qui sait si bien aimer les lettres. Il ne tiendra pas à moi , quand on m'en laissera le . loisir , de faire de plus heureux efforts pour mériter un peu de pareils suffrages. La nouvelle édition de la Mérope ^ n'est pas encore venue jusqu'à moi , mais j'avais lu cette tragédie ailleurs et depuis dans le théâtre de Riccoboni. Je suis bien flatté de me trouver de votre sentiment sur cette pièce ; c'est la première, que je sais, où les Italiens aient osé quitter un peu les vestiges grecs, ausi vestigia grœca deserere; mais comme vous l'observez finement, Monsieur, ce n'est qu'un premier effort , c'est un composé de goût grec et français avec bien des défauts , que l'illustre Racine avait sagement évités. Sans vouloir rien diminuer de la gloire du marquis Maffei, je parierais qu'il doit à ce poète cette nouvelle
1 Atterbury, évêque de Rochester, exilé sous Guillaume UI, à cause de son attachement aux Stuarts.
> La Mérope du marquis Scipion Maffei.
k3é LETTRES DU P. BAUMOY
manière de traiter la tragédie ; en Italie, elle était inconnue avant lui. Racine est le premier qui ait eu le secret des imitations. Si les Italiens continuent à composer dans le tour de la Mérope, on pourra dire qu'ils devront la vraie tragédie à la France.
Je vous ai bien de l'obligation. Monsieur , de la copie que vous m'avez envoyée de la lettre de M. le duc de Giovenazzo ; cela serait bon à mettre dans nos nouvelles littéraires de Trévoux, mais je n'ai pas cru devoir publier ce morceau sans votre congé ^ J'attends que vous me donniez mainlevée, et jusque-là je ne me déciderai point. Ne doutez point. Monsieur, que je ne profite de la liberté que vous me donnez de vous écrire quelquefois : vous m'y engagez par un motif bien cher, c'est l'espérance d'une amitié que je chercherai à mériter par l'estime et le respect avec lesquels, etc.