‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 47 sur 70 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

A Paris, le 22 janvier 1733.

Monsieur ,

Je ne sais comment m'y prendre pour vous écrire, tant je me sens coupable et confus d'avoir été si longtemps sans le faire. Ma confusion a augmenté lorsque j'ai reçu vos lettres si obligeantes pour moi et si peu méritées ; j'appréhende même d'être en reste avec vous depuis plus d'une année.

* Cette lettre du duc de Giovenazzo a été en efifet insérée dans les Mémoires de Trévoux^ aux Nouvelles littéraires, octobre 1731, p. 1843.

J'oserai vous faire un aveu tout simple de mes défauts : un peu de paresse , de timidité, et ensuite de mauvaise honte qui diffère toujours parce qu'elle a différé, me voilà trait pour trait. Puis- je vous dire après cela , Monsieur, que ces défauts n'intéressent en rien ma vive et sincère reconnaissance pour une amitié que je n'ai pas méritée? Je le puis sans doute, puisque je sens que cela est; mais je n'ose me flatter d'en être cru , n'ayant pas l'honneur d'être bien connu de vous. J'espère toutefois que vous me pardonnerez par générosité, puisque c'est uniquement par ce motif que vous m'avez fait la grâce de m'écrire quelquefois d'une manière dont je dois plus me confondre que me glorifier. Que vous aurais -je mandé après tout durant une malheureuse année où les divisions et l'aigreur des esprits faisaient taire les lettres pour ne nous entretenir que de bruits odieux * ? Il faut espérer que la paix si désirable redonnera le calme, aussi nécessaire à la religion qu'à la littérature.

Vous m'avez fait l'honneur de me demander. Monsieur, si l'on ne verrait point paraître les œuvres posthumes du P. Hardouin ; je ne sais si j'ai répondu à cette question. Véritablement il nous est venu un bruit sourd depuis quelques mois , qu'on en imprimait quelque chose , on ne sait oîi; mais ce bruit ne s'est point confirmé. Les écrits en question , qui sont immenses, sont enfermés au collège chez le supérieur, dans la crainte qu'ils ne transpirent au dehors. Quelques personnes en ont des copies, mais de peu

1 Cette année, 1732, fut une des plus troublées par le jansénisme et par la résistance du parlement à Tautorité royale. C'était le temps où les miracles du diacre Paris et les Nouvelles ecclésiastiques trouvaient de nombreux partisans aux Enquêtes, et où Ton supprimait, par arrêt, les mandements de Tarche» vcque de Paris.

i'SÂ UTiaES DC P. BEUMOT

d'ouvrages , et , selon les apparences , on n'a que les commentaires sur rËcriture sainte, qu'on puisse imprimer indépendamment des supérieurs ; c'est un ouvrage estimé des connaisseurs , parce que l'auteur interprète l'Écriture par l'Écriture seule avec beaucoup de critique et de sagacité. Vous connaissez , Monsieur, l'une et l'autre. On ne lui reproche dans cet ouvrage qu'une chronologie ajustée à son système de la supposition des auteurs et des Pères ; tout le reste consiste en notes sur les uns et sur les autres , le tout dirigé au système favori. J'ai souhaité souvent que le tout fïit imprimé sans la participation des jésuites , persuadé qu'il y aurait beaucoup à profiter dans les écrits d'un homme qui avait toujours lu et toujours réfléchi avec critique pendant le temps d'une très - longue vie , vu que , d'un autre côté , sa folie savante de la supposition presque universelle ne pourrait jamais former une secte. Ce que M» Huet en avait connu lui faisait dire plaisamment que le P. Hardouin avait travaillé plus de quarante années depuis son Pline à ruiner sa réputation sans pouvoir y réussir. L'abbé d'Olivet m'a assuré qu'il n'avait rien du P. Hardouin, et que les héritiers de l'abbé Fraguier s'étaient saisis des écrits de ce père que l'abbé Fraguier avait écrits de sa main, travail qui lui a causé son torticohs dont il n'a pu guérir.

Vous savez , Monsieur, que le cardinal Polignac a apporté de Rome des richesses immenses en fait d'antiquités, de bas-reliefs, de statues, de bustes^, de têtes, toutes pièces grecques ou dans le goût grec. Il y a entre autres choses un Ulysse qui reconnaît Achille déguisé en femme , deux statues en regard de grandeur naturelle ; rien n'est plus parfait. Les plus beaux bas-reliefs sont des morceaux de tombeaux

de la maison Livie récemment découverts ; mais vous avez vu sans doute une partie de tout cela. Le cardinal fait graver ces beaux et nombreux restes de l'antiquité pour en faire part au public.

En fait de littérature , je ne sais rien de plus nouveau que 1^ Zaïre^ tragédie de M. de Voltaire , dont vous savez le succès dans la représentation ; 2^ le Parnasse français de M. Titon du Tillet , ouvrage in-folio, très-bien imprimé , où il y a d^ anecdotes fort singulières au sujet de quelques poètes ; il y donne Thistoire abrégée de deux cent cinquante^ neuf poètes.

Le P. Rouillé va donner dans deux mois le parallèle de l'Egypte ancienne et moderne , sur ses recherches et sur les écrits posthumes du feu P. Sicard ^ , missionnaire en Egypte, homme de goût et d'esprit à en juger par ce qui a paru de lui dans nos Lettres curieuses et dans des mémoires à feu M. de Morville.

Pour moi, j'ai profité de quelques moments que me laissait quelquefois mon emploi pour achever et retoucher un écrit un peu précipité du P. du Cerceau (je l'ai travaillé sur les sources mêmes ; mais , comme le fond est de lui , je le don-* nerai sous son nom) : la Conjuration de Nicolas Gabrini, tyran de Rome en 1347 , fait peu connu et extrêmement singulier, aussi vrai dans ses circonstances que peu vraisemblable ; en un mot , intéressant , si je ne me trompe , et vérifié par les morceaux réunis des meilleurs auteurs contemporains. Si vous voulez bien me faire connaître votre correspondant, Monsieur, je prendrai la liberté de vous en

^ Le p. Rouillé n'acheva point ce travail, qui, dans la suite, fut confié au P. Brotier. Les manuscrits des PP. Rouillé et Brotier, contenant de nombreux extraits de ceux du P. Sicard. sont actuellement entre nos mains.

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envoyer un exemplaire , des qu'il sera imprimé. On m*a mis aussi entre les mains un manuscrit à retoucher du P. Gisbert, auteur de Vidée de VéUxiuence chrétienne. Ce manuscrit est Y Histoire critique de la chaire française, ou les portraits et caractères des prédicateurs depuis François J* jusquà Louis XV \ Le sujet et le nom de Tauteur méritent^ ce me semble , qu'on les mette en état de paraître , en abrégeant le style un peu trop diffus.

Je ne vous entretiens , Monsieur, de ces bagatelles que faute de mieux. Si Ton en croit le bruit public, on est à présent occupé à Avignon de choses plus sérieuses; il y a lieu d'espérer sur ces mêmes bruits que les choses se spécifieront.

Je suis , etc.

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