‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 48 sur 70 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

A Paris, le 6 mai 17S3.

Monsieur,

J'ai reçu , le 6 février, votre lettre du 50 janvier. Véritablement cette date me confond ; mais plaignez mes stériles distractions , trop variées pour mes péchés ; peu de temps après on me remit, de la part de M. le marquis de Calvière, vos excellentes Conjectures sur votre pierre antique ; je les ai reçues avec reconnaissance, et je les ai relues souvent avec la même satisfaction. C'est une démonstration en fait d'antique, et je ne crois pas qu'un savant soit tenté de

^ Cet ouvrage n*a pas vu le jour.

chercher uue autre explication : les preuves sont si solides et tellement liées avec la représentation , qu'il n'est pas possible de les séparer et de chercher un autre mot de Ténigme. Le terme de Conjectures devient un titre trop faible ; c'est le sentiment des connaisseurs à qui je les ai fait voir de mon côté. J'ai pris même la liberté d'en donner l'extrait à nos journalistes ^ , mais je n'ai fait que vous indiquer, sans oser vous nommer, parce que vous ne vous nommez pas. Je vous prie pourtant de le permettre, et on le fera dans un autre endroit des journaux. Je vous remercie de tout mon cœur de ce présent ; pour n'être pas tout à fait ingrat , j'ai porté chez M* le marquis de Calvière, qui était encore en quartier, le discours latin du P. Poréesur les spectacles, et la traduction française que j'en ai faite*, avec un poème intitulé : la Re-^ ligion défendue; c'est une réponse à VÈpUre à Uranie. Le poëme est d'un homme que je connais , mais qui a voulu garder Yincognito. Ce que j'ai Thonneur de vous dire est très-vrai, et vous le connaîtrez un jour, s'il consent à se dévoiler. J'ai remis le tout avec un billet au suisse de M. de Calvière; je lui rendrai mes devoirs quand il sera à Paris. A l'égard de Nicolas Gabrini, il n'est point encore imprimé, il n'est que commencé, et je pense qu'il ne sera achevé qu'au Dfiois d'août , parce qu'on y joint des pièces de poésie du feu P. du Cerceau, et qu'on réimprime ses poésies diverses sous le titre de premier volume.

Votre seconde lettre du 27 d'avril me confond en mille

* Voyez dans les Mémoires de Trévoux (mai 1733, p. 820), Conjectures sur une gravure antique f qi^on croit avoir servi d'amulette ou de préservatif contre les rats.

« L'un et Tau tre se trouvent dans les œuvres du P. Porée ; Orationes, t. HI, p. 90.

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manières ; je ferai mon possible pour mériter cette amitié dont vous voulez bien m'honorer.

Vous me parlez de M. RoUin ; autre sujet de oonfiision ; je le publie avec reconnaissance ; j'y suis sensible sans en tirer vanité, il m'apprend comment j'aurais pu mieux faire*.

Je n'ai vu qu'une fois encore M. le marquis Scipion Maffei dans notre bibliothèque et sans le connaître. La scène est singulière ; j'avais un passage de Giovanni Villani qui m'embarrassait, et qui pèche véritablement par la ooDStruc^ tion. Le P. Etienne Souciet, que j'avais consulté, m'adresse à ce savant sans le nommer ; on parle du théâtre italien, et je dis que j'en avais lu quelques pièces, entre autres plusieurs de Ludovic Dolce ; mais que je ne connaissais que la Mérope d'un marquis Scipion MaflPei qui fût dans le vrai goût , et que c'était le premier qui eût donné forme au théâtre italien.

Je n'avais point ouï parler de comédies chinoises au P. Gont...*, soit qu'il ne fut pas au fait de leurs spectacles, soit qu'il n'y ait que des momeries de saltimbanques chez les Chinois ; je n'en tirai , autant qu'il m'en souvient , que cela. J'avais lu dans Âcosta et cité , dans le Théâtre des Grecs, d'après cet auteur , que jadis les Chinois avaient des espèces de comédies qui duraient dix à douze jours , et qui

1 Rollin avait dit, dans son Histoire ancienne , en parlant du théâtre grec : « Genx qui voudront étudier pleinement cette matière , la trouveront traitée à fond dans un ouvrage donné depuis peu au public par le R. P. Bnimoy, jésuite, ouvrage rempli d^une profonde et sage érudition, et de réflexions toutes neuves, tirées de la nature même des poèmes dont il est parlé. J*en ferai grand usage, et souvent même sans le citer, comme c'est assez mon ordinaire. » {Hist. anc, 1. X, c. III, art. 4.) La lettre à Rousseau, que nous avons citée plus haut, prouve que Testime de Rollin pour Brumoy était sincère, et la démarche de celui-ci atteste assez sa reconnaissance.

* Ce nom est à demi effacé.

AtJ ICÂRQUIS DE GAUHONT. 443

représentaient les faits historiques de leurs souverains. Je me suis informé, du P. du Halde, de l'envoi du P. de Pré-^ mare ; il n'en a point entendu parler ; il ne connaît d'autre envoi de lui qu'une grammaire chinoise remise à M. Fourmont ^ Il est à présumer que le P. du Halde aurait mis quelque chose de cela dans son projet, s'il était vrai qu'il y eût des spectacles réguliers chez les Chinois. Je tâcherai cependant d'avoir plus d'éclaircissements sur ces spectacles, persuadé qu'il n'est pas possible que, dans une nation si polie, il n'y ait que des farceurs qui courent les rues comme Thespis.

Je vous envoie pour nouvelle littéraire le projet des Révolutions d'Espagne du feu P. d'Orléans. Ce que j'en ai vu d'imprimé m'a paru magnifique et digne de cet auteur ; il ne faut pas vous dissimuler. Monsieur, que cet ouvrage a pourtant eu besoin d'être retouché par le P. Rouillé; qu'un P« Arthuys , mort , en avait continué quelque chose, et que j'avais continué le P. Arthuys. Du reste, les deux premiers tomes et plus sont très -sûrement du P. d'Orléans, que la mort interrompit sur la fin de son ouvrage.

M. de Voltaire a été malheureux dans sa témérité et trop puni. Il désavoue, dit -on, le Temple du goût, prêt d'en donner un autre plus mesuré. Le jugement que vous portez de sa Zaïre, jugement digne d'un aussi fin connaisseur que vous l'êtes, le dédommagerait s'il le savait; mais je n'ai point de commerce avec lui, quoique je n'aie jamais cessé

^ M. de CaumoDt était bica informé; le P. de Prémare avait envoyé au P. du Halde la traduction d'une tragédie chinoise : Tchao-chi-cou-eul , c'est-à-dire Le petit orphelin de la maison de Tchao. Le P. du Halde publia cette traduction dans le troisième volume de sa Description de la Chine, p. 341 , et Voltaire y puisa le sujet de VOrphelin de la Chine. — Voir la lettre suivante.

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(l'estimer son bel esprit , sans chercher à le connaître ni à en être connu. On prétend qu'il a donné dans un piège, en prenant pour une critique de Rousseau une lettre qui n'en était pas, et qu'il s'est vengé niai à propos.

Quelques recherches que j'aie faites, je n'ai pu découvrir qu'on imprimât rien du P. Hardouin. On parle d'imprimer une traduction commencée de M. de Thou, une histoire posthume de l'abbé de Vertot, je veux dire celle d'Espagne qu'il avait promise, et enfin tous les anciens historiens de France en corps; les PP. bénédictins travaillent à ce dernier ouvrage \ Vous avez vu Gustave, pièce de M, Piron, qui a été bien reçue par la variété des situations. L'opéra ennobli de MM. de Brassac et Moncrif reprend faveur. On dit que la perspective de Servandoni est quelque chose d'enchanteur, et fort supérieure à son palais du soleil pour Phaëton.

Les Conquêtes des Portugais, ouvrage du P. Lafitau, vont bientôt paraître. Je mets tout ceci en bloc et j'omets beaucoup de choses, ou qui s'impriment sans que je me les rappelle à présent , ou qui paraîtront dans la suite ; j'aurai l'honneur de vous les détailler une autre fois.

Je vous plains extrêmement d'être barricadés depuis si longtemps, et vous êtes certainement à plaindre ; mais nous le sommes aussi de n'entendre parler que des brouilleries parlementaires dont on ne vous parle point. On vous aura mandé que le dernier arrêt du conseil déclare nul et de nul effet celui du parlement, et que de son côté le parlement tient encore actwellement les chambres assemblées ; il faut espérer que tout ceci finira bientôt , aussi bien que votre

^ On comprend qu'il s'agit du Recueil de dom Bouquet.

AU BtAAQUiS DE CAUMONT. MS

triste situation : la paix doit venir quand on est las de la guerre.

Les PP. Segaud et Perusseau ne seront pas malheureux, s'ils ont le bonheur de vous voir et de mériter votre suffrage ^

Je suis, ete.

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