LETTRE X
A Paris, le 24 février 1735.
Monsieur ,
Votre extrême politesse me met dans mon tort beaucoup plus que la paresse dont vous voulez bien ne pas me faire un crime ; j'imite les joueurs :
Ne pcrdidcrit , non cessât perdere lusor.
460 LETTRES DU P. BRUMOT
Je diffère à force d'avoir différé ; je m'en repens et je ne me corrige point. C'est que je compte toujours sur votre indulgence ; ne croyez pourtant pas que je veuille en abuser.
J'ai fait voir à notre petite société la manière trop obli^ géante dont il vous a plu d'en penser ; elle vous en remercie, à commencer par notre agent le P. Rouillé. Nous sentons du reste que c'est un encouragement à imiter les grands maîtres dont vous parlez , sans avoir la vanité de croire que nous puissions leur ressembler. L'extrait des Epistolœ censoriœ est du P. Bougeant ' ; il a eu en effet le suffrage des personnes sensées et des rieurs. Ce père, mon ami , a été très-sensible à votre compliment, et j'ai été plus charmé de le lui ren<lre que si je l'avais mérité moi-même. A l'égard de l'extrait de M. Vallisneri, il est de moi; et je souhaiterais l'avoir mieux fait dans ses deux points; mais comment traiter un si vaste détail*? J'aurais dû commencer ma lettre par vous féliciter. Monsieur, ou plutôt par féliciter le ministère et la cour sur une attention qui vous était particulièrement due en toutes manières; l'on peut dire dans un sens vrai, sancta sanctis. Nous avons fait usage de votre Cupitiœ FlorentincBy etc. ', avec tout ce qui y a rapport (je
1 II avait paru un pamphlet dirigé contre les Bollandistes , sous ce titre: Christiani catholici, ad viros pacificos Antuerpienses Actorum sanctorum editoresy Epistolœ censoriœ, quibus eorum in scribendo aberrationes, commenta, ineptiœ, iniqua partium studia, mordax et irreverens stylus, aliaque id genus vitia bene multa festive aperiuntur, deridentur, emendanturj in-4». VÈxtrait qui en fut fait dans les Mémoires de Trévoux ( décembre 1734 , p. 2143, art. cxiii) est plein d'une fine ironie, et nous ne sommes nullement surpris d'apprendre qu'il est du P. Bougeant.
* Vallisneri, auteur d'Operc Fisico-mediche , 3 vol. in-fol. Les articles du P. Brumoy sur cet ouvrage se trouvent dans les Mémoires de Trévoux, Décembre 1734. — Janvier 1735.
3 Inscription recueillie par M. de Gaumont et publiée dans les Mémoires de Trévoux, décembre 1734, p. 2277.
AU BIÀRQUIS DE CAUMONT. 4'6i
croyais VOUS l'avoir mandé); c'est un dénoûment si naturel de ces sortes d'inscriptions, qu'il n'est pas possible de s'y refuser. Je ne sais si vous me pardonnerez d'avoir aussi employé, mais sans vous nommer, votre jugement, du moins en partie, sur l'histoire du Théâtre français; vous le trouverez à la fin du premier extrait, février 1735\ J'avais osé penser comme vous , excepté sur ce qui concerne les Troubadours, que je connaissais peu et que je savais vous être parfaitement connus. Un jugement de ce poids (j'entends le vôtre ) rendra les anonymes plus réservés , et il ne tiendra qu'à vous et à eux qu'ils sachent qui est ruiustre savant du premier ordre dont j'ai pris la liberté de parler.
Je plains plus le P. Sarrabat que vous de son changement de séjour , non pourtant sans avoir une singulière estime de ce père sur ce que vous en dites et sur ce que j'en connais. Les PP. Segaud et Perusseau vous rendent mille grâces de votre souvenir; ils sont actuellement aux mains contre les pécheurs dans leurs chaires. Le P. Ingoult, prédicateur de S. M., a commencé par un succès qu'ils ont eu de la peine à arracher ; la vérité est que sa voix a plu ; il se fait entendre et écouter, c'est beaucoup. Il est capable de soutenir les succès de cette attention.
L'ouvrage du P. du Halde est achevé, mais il ne paraîtra qu'à Pâques ; j'ai lieu de croire que vous serez content de Texécution ; on n'y a rien épargné.
L'on vous aura sans doute parlé d'une comédie du siéui* Chaussée, qui a extrêmement réussi et qui réussira, d'après le détail des Mer cures : c'est le Préjugé à la mode. Le
1 Voir les Mémoires de Trévoux, février 1735, p. 235. L'auteur de rarticlc cite en eflel le jugement un peu sévère d'un illustre savant du premier ordre.
MA LETTREâ lil' P. BâClfOY
caractère nouveau d'un homme amoureux de sa femme sans oser le dire , beaucoup de sentiment et un jeu de théâtre assez vif malgré l'étendue de cinq actes , sont ce qui toucte le |ilus les spectateurs, en attendant le Marias de M. Lefranc, que je n'ai point encore lu. Les divei*ses nouveautés qui paraissent ne vous sont pas inconnues : les Amusemerds liistoriqties passent pour un ouvrage médiocre d'un bon auteur, je veux dire de Tabbé Des Fontaines. Je ne sais s'il n'en est pas de même de la traduction de M. de Thou , que je n'ai lue et extraite que sur l'édition latine de Londres.
L'attention de la ville et de la cour roule depuis quelques jours sur la suppression d'un mandement de M. de Cambrai par le parlement , et sur la suspension de l'arrêt par un arrêt du conseil ; ce dernier article peut vous être nouveau. La guerre occupe encore plus que ces démêlés^ de sorte que les lettres n'entrent qu'en tiers au plus parmi ces objets plus importants.
On a fait une assez jolie édition en petit de VHistoire du peuple de Dieu; mais on croit que la suite ou le Nouveau Testament souffrira encore des difficultés pour l'impression.
En attendant plus de nouvelles, j'ai l'honneur, etc.