LETTRE XI
A Paris, le 1" mai 1735.
Iiïiaginez-vous, Monsieur, voir celui que vous honorez de votre amitié, non pas sedeniem in telonio^ comme M. d'Orvillc, mais assis dans un tribunal d'église iolo lempore paschalij et entouré de carriers , de maçons et de bonnes gens
de toute espèce ; ouvrage nécessaire et auquel il était impossible de se refuser sans manquer au premier devoir. Vous jugez bien que, dans cette transmigration, j'ai peu visité le pays des lettres, de sorte que je ne sais si je pourrai vous dire la moindre chose qui vaille pour toutes les excellentes que vous m'envoyez. Ajoutez à cela une petite pièce de théâtre, dont je me suis chargé pour nos pensionnaires : c'est Jonathas ou le Triomphe de l*amitié. Je ne sais si le gazetier ecclésiastique ne me traitera point encore d'impie, de sacrilège et d'athée, comme il l'a fait pour une tragédie sur Isaac, parce qu'une main profane, c'est-à-dire jésuitique, ose mettre en œuvre les sujets de l'Écriture. Ajoutez encore le brûlis de ma cellule ; car j'ai été brûlé en mon absence, heureusement sans perte de papier. J'aurais moins regretté les miens que ceux de mon maître, le P. de la Maugeraye , grand mathématicien, dont j'ai hérité et que je ne désespère pas d'imprimer. Quand? je n'en sais rien; il faut du loisir, et je sens plus que jamais que qui trop embrasse mal éireint. Voilà bien des minuties dont je vous entretiens faute de mieux ; mais vous en conclurez du moins que je suis excusable de n'avoir pas encore pressé M. l'abbé Veissière de vous envoyer plus près à près nos drogues telles quelles : c'est notre intérêt, ou plutôt celui du corps que je considère en ceci. Vous êtes bien bon et trop poli de vous y amuser ; mais votre amitié nous rendra un très-grand service en ne nous passant rien. Je crois vous avoir dit. Monsieur, que je mets, autant que je le puis, en usage ce que vous m'envoyez de réflexions ; mais je n'ose vous nommer, et je ne le ferai que quand vous voudrez bien le permettre. A propos du journal , ouvrage qui m'absorbe plus que je ne voudrais.
4f»i LETTHES DU P. BRCMOV
avez-vous vu le premier volume du cardinal Lâmbertini, De servorum Dei beatificatione et beatorum canoniscUt(me?l\ est tombé dans mon lot, en attendant les cinq autres ; il a Voir des bonnes et solides choses. C'est une jurisprudence ecclésiastique complète en ce genre, et peu connue, ce me semble, de nos Français. Nous attendons avec impatience les volumes suivants, et j'ai déjà mis en œuvre le premier, qui est extrêmement curieux '.
Autre livre d'espèce différente, mais qui mérite que vous le connaissiez ; c'est le Voyage merveilleiix du prince Fanférédin dans la Romande, c'est-à-dire une critique ingénieuse des romans. On l'attribue à diverses personnes ; il n'est sûrement pas de moi ; je n'en ai fait que l'extrait. L'abbé d'Exilés en dit quelque mal, et l'abbé Des Fontaines en dit le diable; mais ils sont piqués au jeu. Pour M. Lenglet, j'ignore ce qu'il en dira ; je n'ai point encore vu son livre sur les avantages de l'histoire pour servir de contraste à VUsage des Romans qu'il désavoue. Ché Truffa*.
On songe à jouer le jeune Marius de M. Lefranc ; je ne l'ai point encore vu. La querelle des Bénédictins et des docteurs de Sorbonne , au sujet des éditions bénédictines, est plus ardente que jamais; ces docteurs paraissent armés de bonnes pièces, et sont par conséquent de dangereux ennemis.
* Les Extraits du P. Brumoy se trouvent dans les Mémoires de Trévoux ^ année 1735, articles lxiii, lxxv et en. Ils ont été reproduits dans Tédition des œuvres complètes de Benoît XIV, Venise, 1788, et imprimes à part, 1 vol in-12.
* Il s'agit de l'ouvrage intitulé : Voyage merveilletix du prince Fanférédin dans la Romande^ contenant plusieurs observations historiques, géographiquesy physiques f critiques et morales , par le P. Bougeant. Paris , 1735. Le P. Brumoy en rendit compte dans les Mémoires de Trévoux au mois d'avril de la même année (art. xxxix, p. 720). Prévôt d'Ëxiles, Guyot Desfontaines et Lenglet du Fresnoy avaient leurs raisons pour ne pas aimer cette maligne satire des romans et des romanciers.
Il en sera de cela comme du démêlé des Jacobins avec les Bollandistes \ Toutes ces choses et les autres nouveautés vous viendront ou vous sont venues par les journaux et par les feuilles savantes.
Je suis enchanté de votre réflexion sur le Préjugé à la mode ; permettez-moi cependant de croire que la comédie a perdu un peu de son air véritable, soit en pleurant, soit en sophistiquant les détails de caractères et de mœurs; et serait-il bien vrai que les grands traits, les traits primitifs fussent épuisés sans retour? J'ai connu M. d'Orville dans quelques voyages qu'il a faits à Paris, et j'ai cru m'apercevoir que vous attrapez bien son portrait sur l'inspection de son poëme, qui ne m'est pas encore connu. Le P. Perusseau a véritablement réussi ; on n'imprime pas sa harangue ; il a cependant des traits de grands maîtres, qui ont été publiquement applaudis, et même par M. le Duc. Ce père vous remercie de l'honneur de votre souvenir et de la part que vous prenez à son succès. L'ouvrage du P. du Halde ne paraîtra qu'à la Pentecôte. Il ne tient qu'au P. Etienne Souciet de donner au public grand nombre de petits poèmes ; on l'en presse^
Je ne sais si l'on vous aura mandé que M. de Bombelle est renvoyé, mais avec honneur, avec ses appointements, le fils retenu pour être élevé auprès du prince ; le père va en Allemagne; le précepteur est congédié; un Irlandais, vicaire dé Saint-Paul , et très-honnête homme, dit -on, est mis en sa
^ Le P. Brumoy fait allusion à la célèbre controverse qui s^éleva, vers cette époque, entre les Bollandistes et quelques religieux de Tordre des Frères Prêcheurs, à propos de la généalogie de saint Dominique. On peut consulter sur ce sujet VHistorica demonstratio de Gusmana stirpe S. Dominici du P. Brëmond, dominicain , et les Acta Sanctorum Bollandiana vindicata, p. 896 et suivantes.