LETTRES DU P. BRUMOY
place, M. Ballcray a celle de gouverneur. Ce changement est le fruit d'anciennes brouilleries.
J'ai l'honneur, etc.
LETTRE Xir
Monsieur ,
Sans entrer dans de vaines justifications, puisque votre politesse et votre amitié me passent tout, je viens d'abord au fait pour répondre à vos deux lettres du 25 et 9 mai. M. Veissiëre a reçu pour vous les six premiers mois de nos Mémoi-res de 1735^ et j'ai attendu le mois de juillet pour vous l'envoyer par la voie que vous me marquez. Je ne mets point de double enveloppe , vous avez la bonté de me marquer ce qui convient, et s'il est quelque autre voie, vous serez'désormais servi à point nommé par celle-ci , et toiqours au commencement du mois, car nous sommes en règle*
J'ai hasardé pour vous obéir un essai de monument lapidaire au sujet du présent royal que vous avez reçu ; je ne m'attends pas qu'il vous satisfasse plus que ceux qui partent de meilleure main, je veux dire de la vôtre- L'inscription du P. Colonia est évidemment trop longue; mais le moyen d'être court et de tout dire? Je regarde une bonne inscription comme une belle devise; il y a longtemps qu'on l'a défmie une bonne fortune de Vesprit , et je vous jure que je ne suis point homme à bonnes fortunes en aucun sens ; ainsi prenez, Monsieur , ce que j'ai griffonné pour ce qu'il vaut , c'est-à-dire pour un griffonnage.
* Cette lettre paraît être de la fin de 1735.
AU MAROUIS DE CAUMONT. 46t
Notre nomenclature nous fait tort; les anciens avaient plus beau jeu. Mon ami, le feu P. Sanadon, grand imitateur de M. Huet, avait beau vouloir tout latiniser , il déguisait les noms et les qualités à la de Thou ; on n'y entendait rien. Je doute que les latiniseurs s'entendissent eux-mêmes au bout d'un siècle. II faut donc conserver les noms, les qualités et les gallicismes de tout ce qui est français. Quant à l'élégance et à la brièveté dans le reste , je vous conseille , Monsieur , de ne vous en rapporter qu'à vous ; je le dis sans flatterie, et le P. Sarrabat , dont vous me faites un si charmant portrait, ne m'en désavouerait pas. Je le fixerais à Paris si j'étais le maître. Je le vois toutefois plus heureux et plus en état de faire honneur aux sciences par la liberté qu'il a de voyager *.
1 On a déjà fait connaissance avec le P. Sarrabat. M. de Caumont, qui l'aimait, ne pouvait se consoler de son éloignement. Il paraît qu'il était devenu professeur au séminaire de la marine de Toulon. Deux fragments de lettres, extraits de sa correspondance avec M. de Caumont ( Musée Calvet, à Avignon), achèveront de faire connaître son tour d'esprit et son humeur originale.
Dans une lettre en date de Toulon, 27 octobre 1734, on lit : « Me voici donc réduit au bout du monde, dans un pays éloigné de tout, où l'on ne parle que Nordf Ouest, Tribord, etc; où les lettres et les sciences ne sont regardées que comme des rêves, et ceux qui les cultivent, comme des gens d'un autre monde. Touhun en Barbarie, — jamais proverbe ne fut mieux fondé. Commerce sans politesse, habitants brutaux, séparation presque totale de tout le reste du royaume. Le croiriez-vous, Monsieur? la bataille de Guastalla est ici une nouvelle des plus fraîches, et l'on m'a demandé sérieusement si M. de Ramsay n'était pas Tauteur d'un certain livre qu'on appelle le Paradis perdu. Voyez, après cela, si la beauté du climat, si la fraîcheur de la campagne , si les jardins des Hespérides avec leurs pommes d'or, peuvent suffisamment me dédommager. »
Le SO mars 1735, il écrivait encore à M. de Caumont : « Que vous êtes bon de me donner quelques nouvelles de la littérature présente? Vous ne sauriez croire à quelle disette de nouveauté on se trouve réduit ici. Aussi, pour toute récréation, après mes DX, DV, je prends le bilicus Juvénal, dont le caractère chagrin est plus conforme à ma situation présente que le sage enjouement d'Horace ; je me suis même réconcilié avec Perse en faveur de deux ou trois traits contre les officiers de son temps, qui ne conviennent pas mal à quelques-uns de nos marins. Voyez combien Tindigence est capable d'aigrir le caractère. Si ce n'était
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Le grand livre du monde manque aux Parisiens, et j'étends ce nom à ceux mêmes d'entre nous qu'une destination (dirai -je heureuse ou malheureuse?) y attache pour y tourbillonner au milieu de mille distractions aux dépens de leurs loisirs et de leur liberté. Le Prince Fanférédin n'est point l'ouvrage du P. Rouillé , ni de ceux à qui on l'a attri-^ bué, si ce n'est du P* Bougeant. Je puis vous le dire à l'oreille , quoiqu'il s'en défende tout haut. Vous me demandez des nouvelles de Jonalhas; je vous dirai simplement qu'il a été parfaitement bien joué. Le P. Porée avait exercé d'excellents acteurs, dont les principaux n'avaient rien d'écolier. A l'égard du prix de la pièce , je vous dirai plus naïvement encore , qu'on m'a tant dit qu'elle était bonne , que depuis dix ans qu'elle était faite et que je l'avais oubliée, je commence à être assez bête pour la croire passable. Je souhailerais qu'elle fût telle que vous me peignez si bien qu'elle devrait être.
J'admire vos lettres. Monsieur, et j'y trouve toujours à profiter. Ne trouvez donc pas mauvais d'en trouver de nouveaux traits dans le mois que je vous envoie et dans les suivants. Le P. Rouillé en est friand et je les lui abandonne sous votre bon plaisir , à condition de ne vous nommer que dans les cas où vous le permettrez. Votre comparaison des coquettes est impayable , hors l'application , qui sûrement ne vous va point.
Me voici insensiblement à la fin sans vous dire un mot de nouvelles ; aussi n'y en a - 1 - il point ni de lettres , ni de
le commerce des lettres que vous voulez bien entretenir avec moi, je crois que dans peu je deviendrais aussi bourru que Ta jamais été le chevalier Follard dans écs plus noirs accès do mélancolie. >>
guerre , ni de paix ; des bruits de Paris sans fin, quelques mariages, comme celui de M, de Gourgues avec M"® de Toursou, et puis c'est tout.
J'ai l'honneur, etc.