LETTRE XIII
A Paris, le... octobre 1735.
MONSUSUR ,
J'ai reçu au retour des vacances vos lettres du 31 d'août et du 9 septembre avec vos nouvelles d'Italie, dont je vous suis très -obligé. Je n'ai garde de me plaindre des effets d'une amitié qui m'est extrêmement précieuse ; si je ne vous rends pas le par* pari en carta massima, je répondrai du moins à vos questions le moins mal qu'il me sera possible. Encore vaudrait-il mieux le faire viva voce; vous savez que le papier ne soutïre pas tout. Que vous dirai-je, par exemple, du clavecin oculaire? ce que vous en dites vous-même. Ce sera bien autre chose quand vous verrez dans nos journaux le bleu, le rouge, le jaune diapason mis en forme ; les couleurs et leurs gradations en tierces, quintes et quartes. Jugez du plaisir qu'il y aura pour les dames de s'habiller de musique , et quel ornement pour les appartements d'être revêtus d'opéra? Raillerie à part, je fais l'honneur à l'auteur *, que j'estime et qui est un aimable homme, de croire qu'il ne pense pas un mot de ce qu'il dit. Si je suis pourtant cru, il ne mettra plus tant de belles choses dans nos journaux. Que voulez- vous, après tout? nous ne pouvons mais de ces
i Le p. Gastel, de la compagnie de Jésus.
470 LETTEES Dr P. DELMOT
manies poétiques qui saisissent les esprits dans un temps de convulsion.
Je ne vous dirai rien des Diœ mille ni de l'auteur, que nous connaissons Tun et l'autre ; il me dit hier qu'il imprimait : quel feu d'imag'mation, s'il se peint dans ses traits!...
J'avais commencé cette lettre en octobre au retour d'un tourbillon rustique, et je suis tombé sur-le-champ dans un autre , d'où je ne suis sorti que le 20 de novembre ; je date donc du 20, Pardonnez cette bizarrerie, il y a longtemps que je n'avais été si libertin. J'ai fait , comme le P. Sarrabat, un voyage de long cours dans l'archipel des environs de Paris , et vous jugez bien qu'en pareil cas on oubUe tout à la manière d'Horace : Oblitmque meorum obliviscendiis et illis. Ne prenez pas ce mot à la lettre ; l'oubli ne tombe point sur les amis , mais on n'écrit point , on est paresseux ; et j'ai éprouvé qu'il n'y a point de meilleures gens que les pares-seux philosophes. J'en ai rencontré tel en mon chemin que vous aimeriez malgré sa paresse, qui n'est rien moins qu'apathique.
Je reviens à vos cinq lettres; ce nombre me charme et me confond. Je crois pourtant vous avoir écrit depuis juillet ; mais je n'ose l'assurer depuis que j'ai bu du Léthé pendant plus de trois mois. Ce qui me fâche , c'est que le peu de nouvelles que je pourrais vous mander est si vieilli que tous les ouvrages périodiques en sont pleins : vous y aurez vu le dénoùment du procédé que M. de Voltaire a affecté sur l'édition de sa tragédie de César. Il fait à l'égard de cette édition ce qu'il a pratiqué à la représentation de Marianne et d'Ériphile. Je ne le crois point blâmable d'essayer le goût du public et de mettre à profit ses critiques. On parle
(le jouer le Marins; il y a longtemps que je n'ai pas vu l'auteur, qui m'a fait espérer une lecture de sa pièce. Pour celui de Téglis , il n'a pas lieu d'être tout à fait mécontent ; on l'a animé sur son coup d'essai , et il mérite de l'être. Je me tue à les prêcher de n'être point les dupes d'une réputation théâtrale ; ils peuvent honorer le théâtre ; mais cette dangereuse carrière cessera de les honorer s'ils quittent les voies solides de citoyens utiles à la patrie.
On est d'accord avec vous dans le public sur la cherté de la collection chinoise du P. du Halde : il est vrai qu'il s'est embarqué dans une très -grande dépense; on le menace même de l'imprimer in-4** en Hollande ; je ne sais encore ce qui en sera. Je l'en avais averti de bonne heure, et je crois qu'il a prévenu ce coup.
Scanderberg continue de faire honneur aux deux musiciens Francœur et Rebel.
L'on s'opiniâtre à faire des romans ; le chevalier de Moni, auteur de la Paysanne parvenue, vient d'imprimer une historiette de gueux, mouche du lieutenant de police; j'ignore ce que c'est , sinon qu'on dit cela peu de chose.
Le P. Rouillé, qui vous présente ses respects, a fait une représaille assez vive à l'abbé Prévost au sujet de l'extrait de M. de Ramsay. J'avais prédit il y a longtemps que cet extrait, qui est du P. Tournemine, et dont l'esprit vient de plus haut , donnerait lieu aux chagrins de M. de Ramsay, longa est injuria, longœ ambages. Vous me faites l'amitié. Monsieur, de me pincer tant soit peu au sujet du mois d'octobre, et je vous en sais gré. La vérité est qu'il n'y a de moi qu'un troisième extrait des Canonisations du cardinal Lambertini, matière sérieuse, que j'ai traitée comme j'ai pu.
tti LETTRES BtJ P. BEUMOT
Encore faudra-t-il parler du deuxième volume , qui est en vente depuis peu. Je pense vous avoir envoyé le mois de septembre ; je le renvoie avec novembre, sauf à attendre vos ordres pour continuer les envois par les libraires ou par M. Dubois, Pardonnez mes délais à mes longues absences, me voilà reclus pour un temps plus long ; je me suis vengé de mes menues affaires, et elles se vengent à leur tour.
Le livre de M. Fourmont est extrêmement singulier : il prétend trouver toute la fable dans l'Écriture, au moyen des conjectures qu'il tire des ressemblances des mots. Je doute fort que son système vous en impose ; le Journal des savants vous l'aura fait connaître. J'ignore quand nous en parlerons. Je crains que vous ne soyez pas satisfait de mon barbouillage ; je vous en ai dit les raisons, et je vous en ai fait ma confession en humble pénitent, qui ne saurait pourtant se repentir trop de la cause de son dérangement.
Je suis, etc.