‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 59 sur 70 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

A Paris, le 27 mai 1736.

Monsieur ,

Vous voyez que je suis un assez mauvais débiteur ; mais vous êtes convenu de me passer tout, et en vérité vous aveîs grande raison , puisque vous savez que je n'en suis pas moins votre éternel serviteur. J'ai été réellement morlifié de mon quiproquo à vous envoyer par la poste les petites pièces de M. Gresset avec enveloppe. Je l'ai fait ailleurs, même pour nos journaux y et sans inconvénient. Je m'y prendrai mieux quand j'aurai quelque autre nouveauté. Le terroir est ici aussi stérile en nouvelles que votre papmanie. J'en ai pourtant une des plus récentes à vous apprendre, puisqu'elle n'est éclose que d'hier au soir, ou cette nuit : c'est la fixation de la première présidence du parlement qui, depuis la mort de M. Portail, paraissait aussi flottante sur les bruits de Paris , que les nouvelles politiques de paix et de guerre. C'est M. le président Pelletier qui est enfin nommé ;

1 Salutcm plurimam dicit P. Brumoy.

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les personnes éclairées s'y attendaient , mais on ne dit point encore à quelles omditions, et, selcm les apparences, c'est ce qui arrêtait la nomination.

Je suis plus charmé de vos lettres, même sans nouvelles, que de toutes les nouveautés étrangères que vous pourriez m'apprendre. N'attendez pas, je vous prie , la réciproque, puisque je ne puis rien vous dire qui puisse vous instruire ou vous amuser ; heureux si je pouvais entendre de plus près celui que je lis , et applaudir^ comme je le fais de loin, à ses judicieuses réflexions !

Vous avez ssûsi tout le jeu du Clavecin optique ; mais, quoi que vous ra disiez, il fait plus d'efforts que jamais pour sortir du cerveau de son auteur comme mie autre Minerve. n n'en veut point avoir le démenti, il tourne et retourne son idée et sa machine sans permettre qu'on en sonde les profondeurs et que l'on y jette des r^rds profanes, icadœ molis erat, etc.; ce qui ne l'empêche pas de nous donner des extraits faits avec tout l'esprit que vous lui connaissez. Je vous exhorte à lire ceux qui renieront la collection du P. du Halde^ L'édition de Hollande, quoique non achevée, lui fait grand tort.

Pour confirmer votre pensée sur la dépravation d'esprit et de mœurs dans la basse littérature , l'on nous donne des Ranuccîo Teliti ou histoires monachales, bien moins bonnes que celles de Bocace. Vous connaissez les Lettres juives; vous en trouverez un mot dans la suite de nos Mémoires, dont peut-être vous ne serez pas mécontent. Je m'imagine que ces sortes d'ouvrages, quand ils manquent d'un certain

* Ainsi les carieux articles des Mémoires de Trévoux sur la Description de la Chine du P. du Halde sont dus à la plume du P. Gastel.

sel assez rare et seul capable d'assaisonner rimpiété, doivent être principalement entamés par ce défaut ; il âuffit de le faire sentir sans affectation.

Je ne vous dirai rien du théâtre, que je n'ai pas fréquenté, même par ouï-dire ou par lecture , depuis Alzire qui vous est connue. On m'assure pourtant que M. Lefranc a renoncé à faire jouer Zoraîde et qu'il dit adieu à Melpomène pour revoir Thémis. Je rougis de ma stérilité en nouvelles.

J'oubliais que j'ai entre les mains le discours du P. Porée sur les romans , qui mérite que vous le voyiez , aussi bien qu'un poëme d'un de nos professeurs nommé le P. Marsy , c'est sur la peinture. Je vais prendre des mesures pour vous les envoyer à coup sûr.

M. Gresset vient enfin de faire une épître à sa muse , qu'il n'a pas encore publiée ; une lecture qu'il m'en a faite aussi bien qu'à d'autres meilleurs connaisseurs commence à lui réconcilier ses amis en attendant le jugement du public. Souffrez ce billet interrompu à chaque instant, la poste presse et ne me permet que de vous assurer, etc.

LETTRE XVP

Monsieur ,

Vous me faites le plus grand plaisir du monde de me

marquer votre satisfaction sur les deux extraits dont l'un

regarde M. de Réaumur et l'autre M""® de Sévigné. Le pre^

mier est du P. Rougeant , et le second de moi. Je rendrai

1 Les derniers mots de cette lettre : « nous venoas de perdre le P. Catrou aujourd'hui, r» en fixent la date au 18 octobre 1737.

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fidèlement vos compliments à mon ami dès qu'il sera de retour à Paris. Cest ma faute de ne pas vous avoir écrit plus tôt en réponse à votre lettre du 12 d'août, où vous paraissiez vous plaindre un peu de nous au sujet de M. de Réaumur ; voici le fait en deux mots : Cet académicien avait été mécontent d'un extrait fait par le P. Castel oii il était question du P. Kircher ; il s'en était vengé assez vivement dans une préface ; des amis communs négocièrent un accommodement qui se fit en effet chez M. de I^iocmaria, dans un repas où nous nous trouvâmes le P. Bougeant et moi. Tout se passa en politesses réciproques , et le P. Bougeant se chargea de faire l'extrait du deuxième volume des Insectes, de manière à satisfaire M. de Réaumur et à désavouer ea quelque sorte le P. Castel. Il y réussit au gré de tout le monde^ excepté de M. de Réaumur, qui, prenant tout ce qu'il y avait d'obligeant pour une ironie, voulut ameuter l'Académie et toute la littérature. Que dites-vous. Monsieur, d'une pareille faiblesse ? Vous en jugerez si vous voulez jeter encore un coup d'œil sur le morceau en question. Véritablement je conseillai au P. Bougeant de mettre l'Académie et les rieurs de notre côté; et puisque vous en êtes content, comme il me paraît qu'on Test ici, on a lieu de l'être de toutes parts ^ Je doute seulement que M. de Réaumur, dont l'extrême délicatesse est connue, et toujours ménagée par M. de Fontenelle, ne se trouve pas oiïensé par ce troisième extrait; Durant toute cette tracasserie, j'ai rendu compte d'un volume entier de l'Académie ; malgré mes éloges sur son thermomètre , j'ignore s'il ne boudera pas quand la chose

* Les articles du P. Bougeant, dont il est ici question, se trouvent dans les Mémoires de Tréroux, novembre 173C, janvier et octobre 1737.

paraîtra, puisque M. de Fontenelle n'ose lui-même parler de M. de Réaumur. Voilà au vrai le caractère de cet auteur si estimable d'ailleurs. Je vous avoue , Monsieur, que je ne me fais point à voir des petitesses dans les personnes de mérite. Rien pourtant de plus commun. Quant à TAcadémie, le P. Bougeant a parfaitement exprimé nos vrais sentiments, et en particulier les miens. C'est de ce côté-là que je puis entrer en partage du compliment que vous me faites ; je reçois aussi avec reconnaissance celui que vous me donnez à l'extrait des deux derniers volumes de W^ de Sévigné* Je sais qu'on en a été content à Fontainebleau, et je présume que M. le chevalier de Perrin ne m'en saura pas mauvais gré. Je ne l'ai point encore vu depuis mon retour ; mais je le connais, il est aussi galant homme qu'homme d'esprit et de lettres ; il aura bien vu que je n'ai pu me dispenser de plaisanter un peu sur la théologie de M°*® de Sévigné. L'on me jetait déjà la pierre pour n'en avoir rien dit dans le premier extrait ; je crois m'être tiré d'affaire comme il convenait^ puisque les deux pubUcs sont contents ^

J'ignore où est Voltaire et ce qu'il fait. Quant au pauvre M. Rousseau, je le crois un peu livré au chagrin de n'être pas dans sa patrie* J'ai eu lecture d'une très-belle épître contre le déisme qui lui fera honneur en toute manière ; mais c'est encore un secret dont je vous prie de ne point parleri Permettez-moi de finir sans façon ; la poste va partir.

Nous venons de perdre aujourd'hui le P. Catrou d'une violente attaque d'apoplexie.

1 Voir Mémoires de Trévoux^ 1737, juin et septembre. Le chevalier de Pefrin était Téditeur des Lettres de U,^^ de Sévigné.

Ml LETTËMS IC P. MCXOT

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