LETTRE XVIII
A Paris, le il janvier 1789.
Je crains un peu. Monsieur le marquis, d'être tout je ne sais comment dans votre esprit , surtout depuis votre lettre du l*'' décembre 1738, où vous me témoignez vous-même appréhender un oubli de ma part. Je crois pourtant , tout bien considéré , que nous devons mettre bas nos craintes réciproques, sur un fondement réciproque aussi : je veux dire sur Tamitié dont vous m'honorez et sur celle que j'aurais pour vous par retour , quand même vous ne le voudriez pas. Cela supposé à bon et juste titre , et tous les souhaits journaliers pour votre prospérité mis en bloc, homologués de 1739 et dûment empaquetés, j'aurai Thonneur de vous dire que j'ai manqué malheureusement les deux personnes pour lesquelles je m'intéresse beaucoup par l'intérêt que vous y prenez, M. Poulie et M. le chevalier d'Argens. Je n'ai point entendu parler du premier, et j'ignore sa demeure. Le P. Pallu aurait bien dû, s'il l'a vu, profiter de son talent
1 Le 6 avril 1 736, le marquis de Caumont écrivait au président Bouhier : « Il n'est bruit que du P. de Neuville, qui prêche le carême au noviciat des jésuites. Les uns le mettent au-dessus de Bourdaloue, les autres le comparent à Marivaux. Lequel doit-on croire de deux jugements si diamétralement opposés? » Le président répondait le 17 avril : « Pour le P. de la Neuville, ceux qui Tont entendu disent que son caractère est tout à fait différent de celui de Bourdaloue, et que son style tient en effet de celui de Marivaux. Cependant il a été suivi extraordinairement. » Correspondance du marquis de Caumont avec divers savants, conservée au Musée Galvet, 2 vol. in-fôl.
AU MARQUIS DE GAUMONT. i83
et de sa bonne volonté pour l'engager à prêcher son saint Régis à la maison professe , où Ton va célébrer la canonisation (lu saint, le plus succinctement que faire se pourra propter angustias temporum; on le dit ainsi , mais notre panégyriste aurait mieux relevé là fête que toute la somptuosité du monde. Oh! je le déterrerai sans doute; il a peutêtre appréhendé un profane comme moi qui ne prêche point. Quant à M. d'Ârgens , véritablement je suis mortifié de ne m'être pas trouvé chez moi ces jours passés , quand il apporta votre dernière lettre. J'espfere que je serai bientôt plus heureux, et que nous raisonnerons en langage des muses. J'ai bon augure de sa Melpomëne et des raisonnements qu'il lui a fait faire sur le pathétique tragique, dès que cela est de votre goût. Il faut convenir que ce pathétique antique , cornélien et racinien , tombe aujourd'hui furieusement faute d'haleine poétique. L'on ne saurait trop le prêcher aux jeunes talents. J'ose encore le prêcher moi-même vice colis j etc., dans un poëme latin et traduit en français sur les passions, en douze chants, et autres opuscules que je fais la folie d'imprimer, autant qu'un loisir interrompu à chaque instant le permet. J'ose produire du latin versifié en simple prose, et pester fort et ferme contre la négligence et presque l'oubli du latin. Vous jugerez de mes fantaisies, que je prendrai la liberté de vous envoyer.
Je suis bien ravi de vous savoir toujours en commerce d'amitié et de conversation avec M. de Launay; utrique S. P. D. P. B. Vous n'aurez pas besoin de la clef du P. Hardouin pour remplir ces initiales.
Mille remerciements , Monsieur , des nouvelles littéraires dont vous voulez bien nous régaler de temps en temps , et
ÀM LETTILEâ DU P. BECJfOT
plus encore quaud il est question de vous et de vos occupations. Vous savez l'objet des cntretieus d*aujourd*hm : combat de liareogêres sur le Parnasse. J'en rougis poiîr ceux qui s'en mêlent; ils en rougissent enfin eux-mêmes. Je crois n'y avoir pas peu contribué; ami de tous, du muns par estime, je prends la liberté de les prêcher par écrit ou autrement. L'illustre et malheureux H. Rousseau est ici incognito ; son sort va bien quant à la sécurité. 11 m'intéresse et m'occupe par la maxime : Je serai du parti qu*affligera le sort. ^Ajoutez -y des infirmités passées, qoelquefins présentes, des riens tracassants, des devoirs à remplir. Le temps de respirer avec cela? Vous me pardonneriez si vous étiez ici. Quand aurai -je l'avantage de vous y voir et de vous assurer prœsens prcBsenti avec tendre respect , etc.