I. — Les idées des Pères. — La rançon payée à Satan
Une chose étonne dans l'histoire des premiers siècles de l'Église chrétienne : tandis qu'elle transformait la céléhratiôn de l'Eucharistie en sacrifice expiatoire de la messe, et mettait ainsi la mort du Christ au centre de son culte, elle ne semblé pas avoir éprouvé le besoin d'en définir la signification par une doctrine arrêtée ^ Toutes les controverses roulaient sur la Christologie, dans laquelle la doctrine du salut était comprise. Le reste paraissait accessoire. Le sens et la valeur des souffrances de Jésus faisaient partie des points de doctrine qu'on pouvait discuter librement -. Le Symbole apostolique énonce, en deux endroits différents, la mort du Seigneur et la rémission des péchés, et le symbole Nicéo-.Constantinopolitain rapporte le salut de l'homme,
' Un fait étrange qui n'a pas encore reçu, à notre avis, d'explication satisfaisante, c'est l'absence de toute allusion à la mort du Christ, de tout lien entre cette mort et l'Eucharistie, dans la plus ancienne liturgie chrétienne que nous possédions : Didachè des Douze apôtres, ch. IX et X. En tout cas, cela prouve qu'à l'origine, l'Eucharistie était bien un repas, le repas du Seigneur, Sdn^^o-j zoû zupiou, avec action de grâce pour les aliments matériels et spirituels distribués aux hommes par le père céleste, et pas le moins du monde un rite sacrificiel. Ce n'est que plus tard et peu à peu que la table de famille s'est changée en autel, et le pain rompu en hostie ou victime.
' Grégoire de Naz., Orat. 33, al. 27: <^t\o(j6'fît ptot mp'. /o<t,oiou -/xi y.&c-uwv,
TTcp! yX»];, TTspiijiu^f/;,.... TrîptàvaffTâffêw;, zpt(7ëwç, ùwaTTO^ôirew;, ypicToxJ rraOflvârwv. Èv TO'jTotç -j/àp y.cà tÔ èi^nxi'/yiyn-j ovz «ypiîffToy v-xi tÔ ^ixuapry.vitv à/.ivouvov.
Voyez Irénée, Ad. hœr. I, 10, 3; Origêne, De princ. prœf., C. 1.
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d'une façon générale, à l'incarnation, à la passion et à la résurrection de l'Homme-Dieu'. Sauf quelques passages des épîtres de Barnabas, de Clément Romain, de l'épître à Diognète, qui rappellent tantôt les idées ou les expressions de l'épître aux Hébreux et tantôt celles de Paul 2, les Pères apostoliques et la majorité des Pères après eux, mettent encore plus l'accent, dans l'œuvre du Christ, sur la doctrine qu'il a révélée et sur l'exemple qu'il a laissé que sur ses souffrances et sa mort 3. Le point de vue qui domine toute la théologie grecque est celui d'une théosophie rationnelle et mystique à la fois, fondée sur la doctrine centrale de l'incarnation du Logos. C'est du fait de l'incarnation que découle l'œuvre rédemptrice elle-même. «Dieu est devenu homme, afin que nous devenions divins comme lui*. » Telle est la formule qui
' Nie. Constantinop., Tôv (yîovj... Six tiÎv -nueripix-j (7WT»)or!av y.xrelBôvTx y.aî
2 Barnabas, cpisl. II-XIV; Clément Rom, episl. VII, XVI, XXI ; ad Diogn. IX.
' Ikkn'ée, adu. Ivcr. II, 14, 7 : Utniin ne lu omnes {PhilosophiJ cognoverunl veritalem aiit non cognoveninl'? Et si qiiidem cognovernnt, siiper/îua est Salvntoris in hune nmnduni deseensio. — Lactanck, Instit. div. IV, 26 : Deus eum statuisset hominem liberare, magistruni virtutis legavit in terrain, qui et prœceptis salutarihus jormaret homines ad innocentiam et operibus factisquc prœsentibus justiliœ viam panderet, qua gradiens hoino et doctorem suuin sequens ad vitam œternam perveniret. Is igitur eorporatus est et veste carnis indntus ut, homini, ad queni docendum venerat, virtutis et exempta et incitanienta prœberet. Sed cum in omnibus vila' officiis justiciœ spécimen prœbuisset, ut doloris quoque patientiam morlisque contempliun, quibns perfecta et consummata fd virlus, t-aderet homini. vcnit in manus imj)iœ nationis... mortcm snscipere non recusavit, ut hoino, illo duec, subaetamet catenatam morte m cum suis terroribus triumpharet. Des textes pareils, plus fréquents eliez les Pères qu'on ne peut croire, montrent quel rationalisme moral peut se rencontrer sous la métaphysique la plus supra-naturaliste. Le surnaturalisme (les Pères n"est qu'un reste de leur forme de penser essentiellement mythologique, comme cela va paraître dans leur théorie d'une rançon payée au diable par Dieu même.
■* Athanase, de incarnat. Verbi D. 54 : AOtoç èvavQp'JjTrvîaEv, tva meU Gco-
retentit alors de tous les côtés. Cette divinisation de la nature humaine, par l'union du Logos avec un corps d'homme, enferme, pour la nature humaine soumise jusque-là à la corruption et à la mort, la sanctification et le germe d'une vie éternelle aussi bien physique que spirituelle . Les hommes unis au Logos échapperont à la mort et ressusciteront '. Le plus souvent cette action du Logos divin sur la nature humaine est représentée comme celle du levain sur la pâte, d'après une image empruntée à Paul . Grâce à l'union organique du Christ à la masse de l'Eglise qui est son corps, le corps entier bénéficie du privilège du chef de ses membres. Le péché d'Adam avait effacé l'image divine que le Logos avait imprimée dans la nature humaine, le Logos, revenant habiter en elle, restaure cette image altérée et lui rend un éclat plus grand encore -.
Le côté négatif de l'œuvre du Christ n'était pas absolument négligé. Athanase surtout voyait, dans la nécessité de subir et par conséquent d'abolir la peine de la mort encourue par tous les hommes, le but principal de l'incarnation du Fils de Dieu. « Ce qui était dû par tous, dit-il, devait être acquitté. Tous devaient mourir! C'est pour cela surtout que le Christ quitta le ciel. C'est pour cela aussi qu'après avoir démontré sa divinité par les miracles, il s'offrit en victime pour tous et, au lieu et place de tous, livra à la mort le temple de son corps, afin de nous mettre en règle et de nous rendre libres à l'égard de l'antique transgression, afin de se montrer lui même plus fort que la mort.
' Ibid. 9 : W h tw Qavârw (pOopà xarà twv àvQp^'jTrwv oO/.irt Jfwpxv s^îi Sià. rôv £votv>7ffxvTx KÔyov èv TOvTot; Six TO'J Évôç (Twfxaro;. — HiLAIRE, de Trlnit. II, 24 :
Hiimani generis causa Dci filius natiis ex virgine et Spiritii sancto, ut hoino faclus ex virgine, naluram in se carnis acciperet, perque hujus adniixlionis societatein sanctificatum in eo universi generis humani corpus existeret. — Okigène, Contra Celsum, III, 28, etc.
- Grégoire de Nysse, Orat. catech. 32, Athanase, De incarnat. V. D.
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et faire apparaître son propre corps, prémices de la résurrection de tous '. »
Mais si l'on cherche comment la mort du Christ a opéré cette rédemption des pécheurs, on constate que presque tous les Pères se la représentent comme un drame semimythologique et semi-juridique des plus étranges. La théorie d'une rançon payée au diable semble être le prolongement, dans l'Eglise, des imaginations gnostiques -. Cette conception plaisait à la fantaisie populaire ; mais plus la théologie s'y abandonnait, plus elle s'éloignait de la théorie d'un sacrifice offert à Dieu. N'est-il pas curieux de constater qu'à ce moment, dans l'Eglise catholique primitive, la pensée allait d'un côté, et le culte de l'autre. Pour être conséquente, l'Eglise aurait dû faire, de la messe, un sacrifice offert au Diable.
Irénée, le premier, semble avoir esquissé la théorie de la rançon ainsi entendue. Par son premier péché l'humanité est tombée sous la domination légitime de Satan. Dieu, toutpuissant, aurait j)u briser cette domination et ravira Satan cette propriété par un acte de sa toute-puissance. Mais, juste essentiellement, il a voulu procéder justement même avec le prince de l'injustice. Il lui a donc proposé un contrat en due forme. Il lui a offert, à titre de rançon, l'àme de son Fils, en échange des àmcs humaines. Pour cela, le Fils
' Ibid. 20.
- Mnintes métaiihorcs bibliques ont servi à former et à justifier cette étrange conception, et cela doit nous avertir du danger qu'il y a à tirer un dogme dune métaphore populaire; car, dans toute métaphore, il y a un germe ou un reste de mythologie. Ce sont d'abord les termes de « rançon » et de « racheter », avtoov, àyopiÇuv (Matth. XX, 28; 1, Tim. II, G; Tite II, 14, etc.). Il ne pouvait venir à la pensée des premiers chrétiens qu'une rançon put ou dût être payée à Dieu. Les âmes pécheresses appartenaient en propre à Satan. C'est de lui qu'il les fallait acheter. En second lieu, ce sont tous les passages où il est question d'une lutte ou dune victoire du Christ contre Satan. Luc X, 18; .Jean XII, 31 ; 1 Jean III, 8 ; Col. II, 15, etc.
de Dieu devait être à la fois homme et Dieu : homme, parce qu'il devait offrir une rançon pour les liommes; Dieu, pour pouvoir, après sa mort, triomplier de Satan et de l'Enfer. Le Diahle se laissa prendre au piège, il accepta le marché ; il relâcha les hommes pour recevoir à leur place l'àme du Fils de Dieu. Mais il ne fut pas assez fort pour la retenir. Le Fils de Dieu sortit de l'Enter après en avoir hrisé les portes. Le contrat n'en restait pas moins valal)le. Ce n'est pas la faute de Dieu. Le grand dupeur s'était dupé luimême *. Presque tous les Pères de l'Eglise, d'irénée à Grégoire le Grand, se plaisent à développer et à prêcher cette théorie, en sorte qu'elle va s'emhellissant et se dramatisant de plus en plus, à la confusion du diahle qui devient alors le personnage à la fois odieux et ridicule des mystères du moyen-àge -. « Comme un habile pêcheur. Dieu cacha la nature divine de son Fils sous la chair humaine, pour prendre Satan à l'hameçon de sa divinité. Celui-ci, comme un poisson vorace, avala l'amorce et l'hameçon. Ainsi fut accomplie la parole dite jadis par Dieu à Job (XL, 19) : Prends-tu Léviathanà l'hameçon ? Cette voracité en effet, lui fut fatale. Comme autrefois Saturne, il dut rendre ceux qu'il avait dévorés ^. »
' Irénée, adv. hier. V, 1, 1 : Verbuin polcns et veriis hoino siio sanguine nos rcdimens, redcmptionem semcUpsiim dédit pro his qui in capliuilalem ducli siint. Et, quoniam injuste dominabatur nobis Apostasia (di(dyolus), polens in omnilnis Dei verbuin et non deficiens in sua Justitia, juste etiani udoersus ipsum eonversus est opostasiam, ea quœsunt sua redimens ab eo, non cuni vi, sed secunduni suadclani quemadniodun} decebat Deum...
OrIGÈNE : in Malth. XX, 28 : Ttvt ïSor/.z -«v ■\i\)yj,:' aÛToS ).jTf,ov ivrî 7roA).wv ; 0 j '/ip fî/j Tw 9îw. fi»; Ti oùv TM 7rov»&w ; oOroç /-m Ivù/'ïi r,^w, e .>; ^oG^, tÔ ÙtzIo \jy.'',yj a.'jzm X'jTpov, Y) toG 'l«aov ■^J/t^, à.txTnÔivri c); S jjxyijw aùrfi; xupuÛTzt xai o\iy QO'it'j-i oTt o'J '^ipct TYi^j ini. tm ■/'j-'v/zi'j xvt/,v [i/TXvov.
' Grégoire dkNysse. Or. catech. 22-20. Léon le (iRAXi), ScnnoXXII,4. Ambroise, in Kvang. Luc. IV : Oportuit hanc fraudeni diabolo fieri. Augustin, de lit)er. arbitrio, III, 10, etc.
• Grégoire le Gr.\nd, honiil. in Evangelia II, 25, 8 : Per Leviathan — cetus ille deuorator humani generis designatur. — Ilunc puter oinni-
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Une pareille théorie n'était pas sans causer quelque scandale aux esprits plus délicats et d'une moralité un peu plus difficile. Non seulement la comédie paraissait indigne de Dieu, mais on avait de la peine à admettre que Dieu dût au diable autre chose que la punition de ses forfaits. Grégoire de Naziance s'élève très vivement contre cette idée d'une rançon otferte au diable. Mais il ne comprend pas davantage qu'il puisse être question d'une rançon payée à Dieu. En quoi, demande-t-il, le sang de son Fils unique pouvait-il agréer au Père? Mais alors la théorie de la rançon succombe tout entière sous la double protestation de la conscience chrétienne. Grégoire de Naziance la maintient cependant ; mais il lui enlève son caractère de nécessité. La rançon a été offerte à Dieu, non que Dieu l'exigeât, mais à cause de l'économie du salut '. Quand on cherchait en Dieu même la cause de la mort du Christ, on ne pensait guère, comme on fera plus tard, à sa justice, mais uniquement à sa véracité qu'il fallait sauvegarder. Dans la Genèse, Dieu avait promis la mort au péché. Il ne pouvait plus s'en dédire ^. Augustin estimait que Dieu, tout ensemble, avait dû et nous aimer et nous haïr, et c'est ce sentiment de haine qui devait être eiîacé. Par ce côté. Dieu avait besoin d'être réconcilié avec nous. Augustin expliquait ce paradoxe en disant que Dieu aimait en nous son œuvre et détestait notre péché. Mais telle était encore l'inconsistance de la pensée chrétienne sur ce point, que le même x\ugustin enlève à la mort du Christ toute nécessité métaphysique en déclarant que, si
potens homo cepit quia ad morlcin illins imi(/cniliim jiliiun incarnatiim misit, in qiio cl caro passibilis videri posset et divinitas impassibilis videri nonposset. Ciimqiie in co serpens istc, per nmniis pcrscquentiiun, escam corporis momordit, divinitalis aculens illiini perforavil. Grégoire de
NySSE Or. catech. 24 : Tw TrpozaAvpjxaTJ t^ç oùffêwç jÔjxwv B-iiSY.f-j'fBri TO Ostov, îva xaTà toÙ; Xïyvou; twv tyOvwv tw Szi.ixrt rfi; <rap/.o; (jij-JxnornyjQfi to a'/xiffrpov Tr,i ôtOT/iTo;.
* Grégoire de Naz. Orat. XLII.
- Athanase, de incarn. v., 7 et 9.
Dieu a choisi ce moyen de Rédemption, il était parfaitement libre d'en prendre un autre K