VII. — La doctrine johannique
Cette doctrine se rattache étroitement à la conception fondamentale de l'épître aux Hébreux. Et rien n'est plus concevable : elle a le même point de départ dans la notion juive du sacrifice, le même point d'arrivée dans la doctrine du Logos, et elle se développe enfin sous faction de la même théologie alexandrine, dans la même antithèse du monde sensilile qui n'a que rom])re de la réalité et du monde suprasensible, seul vrai (àAy,0!.v6^) et seul éternel.
Dans le même sens que l'épître aux Hé])reux, l'auteur de la première êpître de .Tean écrit que le Christ est notre propi-
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tiation (IXaTjxôç) et que son sang purifie de tout péché. (1 Jean I, 7; II, 2; IV, 10.) Dans rApocal3^pse, de la même manière au point de vue juif, il est question de Celui qui nous a lavés dans son sang, ou encore du sang de l'agneau immolé dans lequel les élus ont blanchi leurs vêtements. (Ap. I, 5 ; VII, 14, etc.) Il faut répéter encore ici que le sang purifie et lave, non par les douleurs et la mort qu'occasionne le fait d'être versé, mais par une vertu qui lui est inhérente et parce que Dieu l'a donné pour purifier les hommes et les choses qui sont devant lui. (Lév. XVII, 11 et ss. ; XIV, 25, 51 ; XVI, 18-20.)
Dans les écrits johanniques, il y a aussi un sanctuaire céleste, avec des autels et un culte sacerdotal. (Ap.IV-V.)Il est vrai que l'épithète de grand sacrificateur n'est pas donnée au Christ; mais il ne peut }- avoir aucun doute sur la fonction sacerdotale qu'il remplit auprès de Dieu, dans les lieux célestes. C'est à J)on droit qu'on a donné le nom de prière sacerdotale à l'oraison du chapitre XVII du quatrième évangile. Ces mots, ây.àsw èfxauTov, « je me consacre moi-même, » doivent s'entendre d'un sacrifice où, comme dans l'épître aux Hébreux, le Christ est à la fois sacrificateur et victime. Son rôle d'intercesseur auprès de Dieu n'est qu'un autre 'aspect et une suite de son action sacerdotale. (Jean XVII, 19 ; 1 Jean II, 1.)
II va sans dire qu'en tout cela, il n'y a pas la moindre trace de l'idée d'une expiation par l'équivalence d'une peine endurée, d'une substitution juridique d'un innocent aux coupables, ou d'une satisfaction donnée à la justice de Dieu. La mort de Jésus reste toujours le moyen, non la cause de la rédemption, dont l'amour du Père garde l'absolue initiative. Loin que la mort du Christ détermine l'amour de Dieu, c'est cet amour qui a fait au monde le don de son Fils. « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique au monde, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. » (Jean 111, 16 ; 1, Jean IV, 10.)
L'idée d'expiation au sens scolastique et juridique n'est pas davantage dans l'assimilation du Christ à l'agneau pascal. Ce rite n'avait pas un caractère expiatoire '. Le sang de l'agneau mis sur les portes des enfants d'Israël était simplement un signe pour l'ange exterminateur de Jahveh. D'autre part, sa chair était une nourriture dont se sustentaient les pèlerins qui se mettaient en route vers la terre promise. Ainsi le Logos incarné, après avoir donné son sang comme propitiation, donne également sa chair et son sang à manger, dont le croyant se nourrit et par lesquels il est substantiellement transformé. Commencée par la rémission des péchés, l'œuvre rédemptrice s'achève par l'habitation du Logos dans ceux qui s'unissent à lui par la foi. Cette union duLogos avec l'âme humaine est une donnée nouvelle que les Pères grecs développeront avec prédilection, pour en faire la partie essentielle et positive de l'œuvre du Christ : l'humanité bénéficie, non de la mort du Christ, mais de son incarnation.
En résumé, nous arrivons à distinguer nettement deux courants d'idées dans la Bible : l'un qui a pour point de départ la notion lévitique du sacrifice et se développe dans l'épître aux Hébreux et dans les écrits johanniques; l'autre, qui part de l'idée prophétique du juste souffrant à cause des péchés et pour le profit de son peuple, idée que reprennent Jésus et Paul. La première de ces idées est purement rituelle; la seconde est essentiellement morale et puisée dans l'expérience de l'histoire. Ceux qui, avec l'auteur de l'épître aux Hébreux, croient encore que l'adoration de Dieu, par le rite des offrandes matérielles et des victimes immolées est d'institution éternelle et divine, peuvent voir un sacrifice de cette espèce, dans la mort du Christ sur la croix. Pour ceux qui ne voient dans les offrandes et les victimes offertes à la
' Ces mots de l'évangile : 6 àavo;, 6 oîI^m-j zh-j iptzf-Tiav toG zoV^tzo'j, (ioivenl être traduits « l'agneau qui ô/c(et non pas qui poiic) le péché du monde ». (Jean I, 29.)
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divinité, pour gagner sa faveur, qu'un moyen élémentaire et grossier, correspondant à l'enfance de la religion, pourront bien se laisser encore aller, comme l'apôtre Paul, à dire : « Le Christ nous a aimés et s'est livré lui-même à Dieu, pour nous, comme une offrande et un sacrifice de suave odeur ». (Eph. V, 2) ; ils pourront bien répéter aussi avec le même apôtre : « Offrez vos corps en victime vivante, sainte et agréable à Dieu. » (Rom. XII, 1.) Dans un cas comme dans l'autre, ils auront le sentiment qu'ils ne parlent que par métaphore, et empruntent des images à un ordre de choses aboli, tout comme les poètes en empruntent parfois encore à la mythologie et parlent des muses, d'Apollon et de sa lyre.