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IV. — Théories modenu's sur la mort de Jésus

C'est dans ce sens que vont toutes les théories qui, depuis lors, ont été faites pour justitier l'efficacilé rédemptrice de la mort du Sauveur, à commencer par celle de Schleiermacher. Il ne saurait être question, pour ce grand théologien, ni d'une soutïiance expiatoire du Christ, qui ferait que Dieu nous pardonne, ni d'une justice active dont le surcroît viendrait combler le déticit de la nôtre. L'élément rédempteur se trouve non dans la mort du Christ, mais dans la force et la lumière de sa conscience religieuse, au bénéfice de laquelle nous sommes admis par la foi et dans laquelle nous trouvons la paix, la joie et le salut. Le Christ a soulfert pour nous, uniquement de la manière dont chaque homme impliqué dans un drame historique est appelé à souffrir, par l'effet de la solidarité humaine, des conséquences douloureuses de fautes auxquelles il n'a personnellement aucune part. Homme parfait, le Christ représente et résume en lui l'humanité entière, en sorte qu'à le bien prendre, s'il souffre à cause de nous et à notre place, c'est, en réalité, l'humanité qui en lui et par lui expie son péché. Sa mort n'est point la cause dune expiation objective faite devant Dieu pour le péché, mais le moyen historique d'une expiation subjective qui se fiiit dans la conscience humaine parla foi, par la mort du vieil homme et la naissance de l'homme nouveau ^

Le même effort vers une conception morale de l'œuvre du Christ se fait jour dans la théologie luthérienne avec Hofmann, le professeur d'Erlangen. L'idée juridique d'un châtiment substitutif est remplacée par l'idée du dévouement jusqu'à la mort pour notre salut. On peut bien parler de

' Schleiermacher, Dcr christl. Glaubc, II §^^, 100-105. F.Bomfas, La Doctrine de la Rédemption de Schleiermacher, 18G2.

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sacrifice, mais uniquement dans un sens métaphorique, comme serait celui d'une mère qui s'exposerait à la mort pour sauver la vie de son fils. Ce que Jésus a souftert n'est pas plus la compensation équivalente de la peine méritée par nous, que ce qu'il a fait de juste et de bon n'est un supplément à notre justice en déficit. Sa mort ne peut être séparée de l'œuvre de sa vie, de sa mission générale qui a été de manifester à la fois la sainteté et l'amour de Dieu K

RoTHE enfin, ne craint pas de donner raison aux objections morales des sociniens contre l'ancienne théorie. Seulement ^ recherchant la cause pour laquelle la piété de l'Eglise reste attachée à cette dernière, malgré ses vices irrémédiables, il montre cette cause dans l'embarras où la conscience chrétienne se trouve entre la sainteté et l'amour de Dieu, qu'elle maintient l'une et l'autre obstinément, malgré qu'elle ne sache pas les concilier. La mort du Christ est justifiée non pas en ce sens qu'elle est la cause, mais en ce sens qu'elle est le moyen nécessaire de la Rédemption. En elle, le péché est pardonné, parce qu'il est virtuellement détruit 2.

En Angleterre^ la môme évolution s'est déroulée au cours de notre siècle, d'une façon indépendante et originale, depuis l'impulsion donnée par Coleridge aux idées religieuses et morales. L'effort et le souci de passer de la conception juridique à une conception éthique de l'œuvre de salut, s'affirment puissamment, depuis lors, dans la partie la plus active et la plus vivante de la théologie anglaise. l\ suffira ici de rappeler les œuvres et les tendances que représentent les noms de Thomas Arnold et de Maurice ^, ceux des théologiens écossais, Erskine et Campbell, surtout la substan-

' HoFMANN. Schutzscliriften, cine neue Weise alte Wahreit zu leliren (4 broch. 185G-59).

- RoTHK, Dogmatik. II, § 36-55.

=* F.-D. Maurice. Theolog. Essays. Doctrine of sacrifice, 1854.

Th. Erskine. The unconditional freencss of the Gospel, 1828. The brazen serpent or Life coming Ihrough dealh, 1831. The doctrine of

tielle et neuve prédication de F. llobeitson qu'on a pu appeler à quelques égards un Vinel anglais. Il entre depuis lors dans l'usage courant d'enseigner que « vie éternelle » et (c.mort éternelle » ce ne sont pas des états temporaires et des modes futurs de ce qui surviendra après la mort, mais des états moraux et spirituels, existant dés ici-bas, et caractérisés par l'union ou la séparation avec Dieu ; que le contenu de l'Évangile, c'est non pas la crainte des peines de l'enfer, mais l'amour de Dieu pour tous les hommes, et que les châtiments divins sont essentiellement pédagogiques, c'est-à-dire ont en vue la destruction du péché et le salut du pécheur. L'idée juridique de l'expiation était immédiatement renversée. Christ n'a pas été, par une décision légale et surnaturelle de Dieu, chargé de nos péchés et substitué comme victime expiatoire à l'humanité ; mais il s'est uni lui-même aux pécheurs et a pris leur fardeau par la puissance de la sympathie et de l'amour, et il les a ainsi élevés au-dessus de l'état de condamnation, en les faisant croire à l'amour du Père. C'est par la foi et dans la foi que se réalise la rédemption, car c'est dans la foi que cesse et disparaît la séi)aration ou l'antagonisme entre l'homme et Dieu. Il importe j)eu que, chez la plupart des théologiens anglais, cette nouvelle tendance s'allie avec bien des restes de l'ancienne conception et que presque tous s'appliquent à coudre ce drap neuf au

élection, etc. 1837. J.-M. Campbell. The nature of atoncnient, etc., 5° édit. 1878. Voy. encore les œuvres de A. Bkuce, de Kin(;sley, de Stanley, etc.

F. RoBERTSON. Voy. surtout le sermon sur « le sacrifice du Christ » serm. III. « Le mérite de la mort du Christ consista dans l'abandon de sa volonté propre. L'action de ce sacrifice sur l'homme, c'est l'introduction dans sa nature morale de ce principe de renoncement à soi. Faites bien attention : Christ n'est i)as mort pour nous dispenser de mourir, mais afin que nous mourions nous-mêmes dans sa mort, et que tous nous devenions dans son sacrifice les victimes mêmes ofTertes à Dieu. Cette mort est identique avec la vie; cela veut dire que se donner, renoncera soi, aimer, cela c'est la vie même. Le sacrifice de la Hédcmption est le sacrifice de l'amour... »

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vieux habit qui tombe en pièces ; il n'en demeure pas moins que la vieille théologie est morte et reste dans la tradition de l'Église, comme la survivance d'une époque abolie, tandis que seule, la nouvelle pensée, la pensée morale se montre vivante et féconde ' .

En France et en Suisse, Vinet fut, sans y songer ni le vouloir, mais par l'irrésistible effet de sa conception morale du christianisme, l'initiateur puissant d'un mouvement tout semblable. Il n'attaqua point les anciennes idées; mais, passant par-dessous, pour pénétrer jusqu'au centre de la vie chrétienne et à la moelle de l'Evangile, il se trouva porté, par sa psychologie pénétrante et sincère, par l'analyse des faits moraux du salut, bien au delà des constructions juridiques de la dogmatique traditionnelle. A la fin de sa vie, se retournant vers ces croyances de sa jeunesse, il ne les reconnaissait plus : «Je ne puis croire, écrit-il, en 1844, trois ans avant sa mort, à la siibsliliition. La translation de la coulpe sur l'innocent est décidément contredite par nos notions morales^. » Et ailleurs : « Ce n'est pas parles seules souffrances comprises entre Gethsemané et le Calvaire, ou par la passion proprement dite, que Jésus nous sauve, mais par toutes les souffrances de sa vie qui fut tout entière une

passion Ce n'est pas même par les souffrances de sa vie,

mais par toute sa vie Le Christ n'a pas souffert tout ce

que peut souffrir un lils d'homme; la haine, l'envie, la confusion, le remords sont restés éloignés de son âme sainte. La mort de la croix n'est pas un châtiment subi comme tel ;

^ Le Christian World, de nov. 1899 à fév. 1900, a publié sur la doctrine de l'expiation devant la pensée moderne, une longue série de consultations dues à des théologiens de diverses écoles. C'est un tableau très exact de l'état actuel de la pensée chrétienne en Angleterre sur ce sujet. La tendance éthique s'y manifeste avec une singulière puissance. — Christ. Conférence Essays edited by A. Atkinson with an Introduction by the right rcv. the bishop of Hereford, 1900 ; surtout l'essay « sur l'expiation » du prof. G. Henslow.

- A. Vinet, Lettres II, 25.

mais un dévouements » Vinet, au moment de sa mort, se sentait sur le seuil d'une révolution ou plutôt d'une réforme théologique, qu'il se sentait incapable de faire lui-même, mais qu'il salue et justifie par avance, comme légitime et nécessaire : « La Réformation, disait-il comme principe, est en permanence dans l'Eglise, conime le christianisme... C'est le christianisme lui-même se restaurant par ses propres forces. Encore aujourd'hui, quelle ([ue soit l'importance du XVI" siècle, la réformation est encore une chose à faire, une chose qui se refera perpétuellement, à laquelle Luther et Calvin n'ont fait que préparer un chemin plus uni et plus large-. »

Des hommes plus hardis et mieux munis d'érudition historique et critique, se présentèrent pour opérer celte révolution. Dans la Revue de théologie de Strasbourg, Colani, Scherer, Trottet, Réville et d'autres encore montrèrent comment les résultats de la psychologie de Yinet faisaient sauter les anciens bastions de la dogmatique. Le caractère de la réforme qui s'imposait, se précisait de plus en plus : il s'agissait de faire passer la pensée chrétienne du point de vue du droit à celui de la conscience et de l'élever de la légalité à la moralité-'.

Là même où l'on voulait rester autant que possible attaché à la tradition du passé, on s'essayait de trouver à la doctrine de la substitution un fondement nouveau, dans le fait moral de la solidarité. On renonçait à justifier la condamnation expiatoire du Christ, par la nécessité de satisfaire la justice divine; on insistait uniquement sur le lien organique qui unissait le Fils de l'homme à toute son espèce. Cette

' Esprit (le Vinet, p. 45 et l(i et encore VM, 144, l.Vi.

^ AsTiË, art. Vinet, dans rEncN'cl. des se. rel. XII, supplément, p. 1122. WiLF. MoxoD, Vinet douleur, 1000.

3 Revue de th. de Strasb. Vol. IV, V, VI, XIV, etc. .\stik, la rel. de la rédemption. Revue chrét., vol. XIV, Théol. alleni. contemp., 187."). Mélanges de théologie et de philosophie, 1878.

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argumentation dont la première esquisse a été iournic par Ch. Sccrétan et que tant d'orateurs, entre lesquels il faut citer E. Bersier, Ed. de Pressensé et Ch. Bois, ont richement développée, a l'avantage d'être moderne; mais il s'agit de savoir si, en bonne logique, l'argument ne ruine pas l'ancien édifice qu'il devait étayer.

Il est vrai ([ue ceux qui l'ont le plus fait valoir, n'en ont jamais développé avec quelque logique les plus élémentaires conséquences. Du point de vue purement historique et psychologique de la solidarité, ils passent sans s'en douter, et ils concluent à la formule essentiellement supranaturaliste et métaphysique de l'expiation juridique. C'est tout juste la conclusion contraire qu'on ferait apparaître, le jour où, restant dans l'ordre et dans l'analyse des faits moraux du salut, on verra le péché trouver naturellement son châtiment dans sa coiilpe et ses suites, sans qu'aucune sentence juridique supplémentaire et surnaturelle de la part de Dieu intervienne, et la vie éternelle sortir naturellement et organiquement de la justification et de la régénération, comme la fleur glorieuse sort organiquement du germe obscur, sans qu'une décision spéciale de Dieu soit encore ici nécessaire. La loi de solidarité explique très bien comment et pourquoi Jésus souffre des conséquences de fautes qu'il n'a pas commises; mais ces conséquences sont des .conséquences historiques et naturelles. Jésus souffre p^.us et mieux, mais il ne souffre pas autrement que Socrate, les martyrs, les sages, les bons en un mot, engagés par la vie dans les drames que tissent ici-bas les crimes des méchants. Il n'y a plus lieu de parler d'une condamnation particulière et surnaturelle atteignant Jésus sur la croix. En d'autres termes l'explication par la solidarité des souffrances du Christ et de leur efficacité salutaire, si l'on ne veut pas se payer de mots, ne mène pas audelà de la théorie de la Rédemption de Schleiermacher *.

1 Ch. Secrktan. Pliilos. de la liberté, T. II, 3" édit., 1870. Recherche de la méthode, 1857, passim., de Pressensé, le Rédenip-

A droite et à gauche de cette évolution théologique centrale, deux courants se faisaient sentir, comme toujours, qui portaient aux extrêmes contraires. Des sectes piétistes donnèrent à l'ancienne doctrine un caractère sensuel et mystique qu'elle n'avait pas. On eut dans le protestantisme le triste pendant du culte du Sacré-Cœur de ^hu•ie Alacoque. Dans ces conventicules et dans la littérature qui en sortait, il n'était plus question que de sang, de blessures, de marques de clous, d'agnelet immolé, de parfum cadavéreux. Toute cette prédication et cette théologie de sang, que cultive encore de nos jours l'armée du salut, n'est qu'une superstition morbide que le protestantisme devrait laisser à l'Eglise de Rome qui ne peut plus se passer aujourd'hui de Lourdes et du Sacré-Cœur. Les sociniens et les anciens rationalistes ont aussi leur postérité. Ils réduisent le salut à l'amélioration morale, et l'on ne voit plus alors ce qui les sépare encore d'une simple école de philosophie. Du moins, serventils à bien poser le problème et à définir le point précis qui fait la difficulté. Sans doute, la fm du péché en nous par une sanctification parfaite, amènerait la j)lénitude de l'affranchissement et du salut. Mais voici : celle sanctification progressive est condamnée à un fatal échec si, d'abord, notre vieille conscience du péché n'est anéantie devant Dieu. Le remords, ce malaise moral, voilà ce qui nous rend irrémédiablement faibles et méchants. Nous sommes dès lors dans un cercle mauvais : pour jouir de la communion pleine avec Dieu, pour être sauvés, il faudrait arriver à la pleine justice : mais pour arriver à la justice, pour pouvoir même y marcher, il faudrait être déjà en communion paisible avec Dieu, se sentir pardonné et sauvé. Et ce n'est pas même tout. En raisonnant ainsi, nous ne sortons pas du point de vue légal. Or, l'homme ne saurait arriver au salut, au ])lein et libre

teur, 1859. F. Monnieu, Essai sur la Hédemption, 1857. K. Bersiek, la Solidarité, 18()9. Ch. Bois, Rev. de th. de Strasb., Du péché, 1857. Revue théol. de Montauban.

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épanouissement de son être, sous le régime de la religion de la loi, fût-ce de la loi morale. L'Évangile n'est pas un simple supplément à la loi; il est une religion d'un autre ordre. S'il commence par la prédication du pardon des péchés, c'est pour élever la conscience humaine à la religion de la grâce, qui non seulement l'affranchit, mais devient en elle le principe d'une moralité supérieure, de la moralité que crée l'amour, en opposition à la moralité que crée la loi. Le Christ a donné son sang pour sceller cette nouvelle alliance entre l'homme et l'Eternel, et c'est à ce point de vue que sa mort peut et doit être comprise en relation intime avec la prédication du pardon des péchés.

Cette longue histoire peut être aisément résumée ; elle se divise en trois périodes qui se succèdent et représentent trois conceptions différentes de l'œuvre du salut. La première, celle des Pères de lÉglise, est dominée par la notion mythologique d'une rançon payée par Dieu à Satan. Bien qu'elle se rattache à la métaphore biblique du rachat et de la rançon, cette conception n'en est pas moins le produit d'habiludes mythologiques de penser, qui survivaient dans l'ère nouvelle et asservissaient l'imagination des premiers chrétiens. La seconde période, qui va des premiers temps de la scolastique à la fin du wiv siècle, est dominée par la conception juridique d'une satisfaction objective donnée à Dieu, sous forme de dette payée à un créancier ou de peine substitutive agréée par le juge. Cette conception a sa racine dans la métaphore biblique d'une dette ou d'un châtiment dus par le pécheur. Mais elle n'apparaît pas moins comme la revanche, dans la théologie du moyen âge, des idées légales du pliarisaïsme et de son code de justice fondé sur la peine du talion. Enfin la troisième période ou la période moderne est marquée par l'effort de la pensée chrétienne pour saisir et interpréter le salut religieux comme un fait essentiellement moral qui se passe, non plus dans le ciel, mais dans la conscience. S'élever des conceptions païennes aux concep-

tiens juives, et du légalisme de ces dernières à la religion de l'amour, passer du point de vue juridique au point de vue purement moral, tel est donc la signification et le sens dans lequel elle nous invite à marcher.

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