CONCLUSION
Pour accomplir la tache qui incombe aujourd'hui à la pensée chrétienne, il s'agit de débarrasser enfui le vieux dogme des notions vieillies dans lesquelles il a été conçu et est resté enfermé. Ces notions correspondantes à un état inférieur de la conscience religieuse, ne conviennent plus pour expliquer et traduire les expériences et les révélations de la conscience chrétienne. Ce sont de grossiers miroirs dans lesquels les réalités supérieures se déforment. La mort du Christ est un acte essentiellement moral, dont la signification et la valeur proviennent uniquement de l'intensité de la vie spirituelle et du sentiment de l'amour dont il témoigne. Assez longtemps, on l'a fait entrer dans les catégories antiques et grossières du sacrifice rituel et de la satisfaction pénale. Il serait temps de laisser tomber ces vieux oripeaux, de considérer cette mort du Christ en elle-même, en partant du sentiment moral qui l'a inspirée.
Par exemple, les idées de mérite et de saiisfaclion cadrentelles avec le principe essentiellement différent de la religion de la grâce, de la rédemption par l'amour? N'est-on pas tout de suite condamné au plus grossier contre-sens, quand on parle des mérites que le Christ s'est acquis devant Dieu et qui peuvent du dehors être reportées sur nous? Cette idée de mériter, n'est-elle pas au fond anliévangélique? N'auraitelle pas choqué la conscience filiale de Jésus ? Ne nous ramène-t-elle pas fatalement, si nous voulons construire avec elle une doctrine chrétienne, à la religion de la loi ? Rom. IV
LA DOCTHIXE DE l'eXIMATIOX ()3
1-4. lit n'est-il pas très remarquable que ces mots « mérites du Christ » ne sont jamais venus dans la bouche ou sous la plume des auteurs du Nouveau Testament ?
H'faut en dire autant de l'idée de sdtis/'actioii. Le mot se trouve pour la première fois dans Tertullien ap])liqué aux œuvres de pénitence, non à l'œuvre du Christ. 11 n'a pas de correspondant en grec, et on ne rencontre pas l'idée qu'il exprime dans les Pères d'avant Nicée. A plus forte raison, elle est absente du Nouveau Testament, et il suffit de la raj)procher de la piété de Jésus envers le Père, pour sentir aussitôt combien elle lui est contradictoire. « Il faut punir » quand même ; c'est la loi juive et romaine. Pardonner à ([ui se repent de tout son cœur, c'est la prédication de l'Évangile. Ce qui fait la supériorité de la notion chrétienne du Père, c'est précisément de s'élever au-dessus du sentiment de représailles et de vengeance, c'est de vouloir, non la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie. De quelle sdtisfacUoii a besoin le Père de la parabole pour pardonner à l'enfant repentant qui revient à lui ?
Les notions de sacrifice, (ïoblation, de prnpifidlioii ou cV expiation proviennent des cultes antérieurs au christianisme, et à moins d'admettre, avec l'auteur de l'épîtrc aux Hébreux, l'institution divine de ces formes cultuelles élémentaires et grossièrement anthropomorphiques, il est impossible de rapprocher autrement que par métaphore la mort du Christ sur la croix du rite de la victime immolée et brûlée sur l'autel.
Pour réaliser sur le Calvaire l'idée du sacrifice anlicpie, il faut faire de la croix un autel, des bourreaux du Christ, des prélres sacrificateurs, ou bien dire que Jésus a été tout ensemble et prêtre et victime ; encore la symétrie et la correspondance restent-elles imparfaites, car Jésus ne s'attache pas lui-même à la croix. Sans doute, on peut littérairement se plaire à cet ingénieux parallèle; mais, en le développant, on ne fera jamais, comme l'auteur de l'épilre aux Hébreux,
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qu'une allégorie où les mots seront d'un côté et la nature réelle des faits de l'autre.
Encore faut-il noter une différence essentielle entre cette mort du Christ et le sacrifice de l'autel. Dans ce dernier, on ne demandait pas le consentement de la victime. Celle-ci restait récalcitrante sous le couteau du sacrificateur. C'était l'odeur de son sang et la fumée de sa chair brûlant sur l'autel qui, montant aux narines de Jahveh, apaisait sa colère par l'agréable sensation qu'elles lui faisaient éprouver. Qu'estce qui fait la valeur morale et religieuse de la mort du Christ ? N'est-ce pas tout au contraire l'amour dont son âme était pleine, son obéissance parfaite à la volonté du Père, le don de sa vie à la cause même de l'Evangile qu'il avait prêché, et à celle du royaume de Dieu, de ralliance nouvelle qu'il avait fondée? Supprimez de la mort de Jésus cet élément moral, ce dévouement personnel absent de l'ancien sacrifice, en quoi, je le demande, le supplice du Saint et du Juste différait-il d'un supplice ordinaire ? L'assimilation de cette mort au sacrifice rituel des religions anciennes, loin de l'exalter, la rabaisse donc positivement et en laisse échapper le seul élément important, le seul qui lui donne son caractère si pathétique et si touchant.
Acte de dévouement absolu, la mort du Christ n'appartient pas à l'ordre des sacrifices rituels, mais à un ordre infiniment plus élevé, à l'ordre moral. Socrate refuse de sortir de prison et de fuir, par respect pour les lois de son pays. Winkelried se dévoue à Sempach et prend à brassée les piques autrichiennes, pour frayer une route à ses compagnons ; le chevalier d'Assas, en mourant, donne la victoire à sa patrie. El l'on parle dans l'histoire du sacrifice de ces héros. Mais qui ne voit que le mot a j)ris un sens moral, qu'il est devenu une métaphore dont tout le monde se sert, mais dont personne n'est dupe. Il ne faut pas être davantage dupe du mot quand on parle du sacrifice du Christ. Ramener le mot à sa signification primitive de rite religieux, et tirer de
cette vieille notion, par déduction logique purement formelle, une doctrine métaphysique sur la mort du Sauveur, c'est s'abuser soi-même de la plus naïve façon. Nos langues sont ainsi faites qu'elles sont pleines d'expressions traditionnelles dont le sens premier s'est évanoui, et qui ne subsistent qu'à titre d'images poétiques et populaires. Ainsi de l'écharpe d'Iris, ainsi de la course dePhébée à travers les étoiles. Chacun sait très bien le phénomène naturel désigné de cette façon par les poètes. De même quand on célèbre l'oblation sainte et d'agréable odeur offerte à Dieu sur la croix, nous serions de bien infidèles chrétiens, si nous ne saisissions pas aussitôt l'acte moral qui constitue la valeur de la mort de Jésus et en oubliions ou méconnaissions la nature.
Nous ne sommes plus dans le cadre inférieur d'un rituel sacerdotal ; nous sommes dans les plus saintes réalités de la vie morale.
Il faut en dire autant de l'idée de rançon et de la métaphore qu'elle fournit encore au langage religieux. Certes, il sera toujours permis de dire queLéonidas ou Winkelried,en mourant, ont payé « la rançon » de l'indépendance de la Grèce ou des cantons helvétiques. De même il est permis de dire que Jésus a payé « la rançon » du pécheur qui, dans sa communion avec lui, dans sa vie et dans sa mort, a trouvé l'assurance du pardon de ses péchés et de sa réconciliation avec Dieu. Mais, s'arrêter à cette idée de rançon, au contrat qu'elle implique, aux anthropomorphismes dont elle ne peut se dégager, partir de là et spéculer à grands renforts de syllogismes purement verbaux, pour décider si la rançon a été payée à Dieu, qui n'en avait nul besoin, ou au diable, qui n'y avait nul droit, c'est se condamner à l'absurde et c'est, par surcroît, blesser gravement le principe même de la conscience chrétienne. Et dire que la dogmatique traditionnelle s'est constituée presque tout entière par ce procédé, opérant avec des notions antiques et rudimentaires, transformant des métaphores en formules dogmatiques, pour traduire les expé-
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riences les plus pures de la piété chrétienne ! Après avoir ainsi pensé la foi chrétienne durant des siècles mythologiquement ou catholiquement, ne serait-il pas temps de penser enfin évangéliquement les réalités évangéliques?
La plus grave conséquence de l'ancien point de vue juridique et légal, ce fut d'introduire un dualisme irréductible dans la notion chrétienne de Dieu, c'est-à-dire de détruire la notion du Père que Jésus nous a révélé. On a fait surgir, en effet, un conflit interne entre sa justice et sa clémence, de façon que l'une ne se pouvait plus exercer sans offenser l'autre. Le Christ, au lieu d'être le sauveur des hommes, est devenu un médiateur intra-divin dont l'office essentiel était de réconcilier en Dieu ses attributs hostiles et de faire la paix et l'unité en Dieu même. On appelait cela de la haute métaphysique ; c'était pure mythologie .
L'œuvre de restauration dogmatique, ici, doit donc commencer par la restauration de l'idée du Dieu Père. Dieu n'a pas besoin d'être réconcilié avec lui-même ; il n'a pas besoin de médiateur en lui, car il est un, il est un dans le châtiment du péché et dans le salut des pécheurs. Paul le dit expressément. Gai. III, 20 : ô oï <j.z7irf,; ho; ojx £tt!,v, o oà Szb; si- £TT',v. C'est ce qui apparait mieux encore dans l'enseignement de Jésus-Christ. Le Père est parfait, et sa perfection consiste en ce que sa lionté, c'est de la justice, et que sa justice, c'est encore de la bonté. (Matth. V, 44-48.) Notion inférieure de la justice que celle qui réclame le châtiment pour le châtiment même, pour le plaisir de faire souffrir. La vraie et divine justice poursuit le triomphe du bien sur le mal, et dès lors nécessairement se confond avec l'amour, car elle se donne, se communique comme lui, poursuivant la même fin. L'amour de môme est saint, car
son dernier désir est de nous délivrer du mal. Dans la pensée religieuse de Jésus, le pardon des j)échés et la destruction du péché sont inséparables et se conditionnent moralement, l'un restant illusoire ou vain sans l'autre. Voilà pourquoi la volonté rédemptrice est une dans le Père, son amour pour les pécheurs travaillant pour le triomphe universel de sa justice, et sa justice ne se manifestant que pour réaliser son dessein d'amour. Et c'est pour cette raison que Dieu n'a besoin ni de médiation, ni de satisfaction. Le Père est satisfait si l'enfant prodigue, reconnaissant ses égarements et condamnant ses fautes, se repent sérieusement et revient à la maison paternelle. D'un bout à l'autre de l'Évangile, le pardon des péchés est promis, sans plus, à la repentance et à la foi, parce qu'en effet, la repentance et la foi sont, dans la vie intérieure de l'âme, le commencement de la défaite et de la destruction du péché.
Parti du légalisme pharisien, l'apôtre Paul semble un instant s'arrêter à l'antithèse de la colère de Dieu, opyr, ÔsoO et de la grâce de Dieu /âp'-; Bsoj. Mais ce n'est qu'un point de départ. Les deux notions se concilient dans une notion supérieure, dans celle de la o'.xa-.oTjvr, BsoCî qui s'est manifestée dans Jésus-Christ et va par la foi à tous les croyants ; justice de Dieu non seulement punissante, mais justifiante, non seulement négative par la peine infligée, mais positive par la justification accomplie, et seule vraiment digne de celui qui veut se montrer juste, en justifiant et en sauvant le pécheur :
si; TO slva'. a'jTOV oixa'.ov xal oua'.oûvxa tov sx tc'Ittôo);. Rom. III, 21-27. On sait assez d'ailleurs que Paul ramène tout le plan de salut à la libre bonne volonté de Dieu, sOooxia, que rien ne détermine qu'elle-même, et qui détermine tout. (Eph. 1, 5 ; Phil. II, 13 ; Rom. VIII, 28.) Dans ce point de vue il serait absurde de parler de médiation interne en Dieu, ou de satisfaction extérieure qui devrait lui être accordée avant la mise en mouvement de sa libre et bonne volonté. Pour Paul comme pour Jean, l'envoi de Jésus dans le monde, et sa
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mort, sont, non pas la cause, mais l'efTet et la manifestation de la miséricorde divine. (Jean III, 16.) Tout autre point de vue est contradictoire à la nature même de l'Évangile apostolique.
A cette idée chrétienne du Dieu-Père, à cette union ou pénétration morale de la justice et de l'amour, d'une justice qui sauve et d'un amour qui sanctifie, correspond exactement la prédication des prophètes, du Christ et des apôtres, la prédication de la bonne nouvelle du pardon des péchés procédant de la seule miséricorde de Dieu et offerte, sans autre condition, à la repentance et au retour du pécheur. Cette prédication est unanime. Les prophètes refusent la rémission des péchés et leur effacement aux sacrifices, aux jeûnes, aux pompes du culte ; en revanche ils la promettent au cœur contrit, à la volonté retournée, à la repentance et à la confiance en la grâce souveraine de Dieu. (Osée V, 15 — VI, 6 ; Amos, V, 21-24. Es. I, 10-19. LV, 6-13 ; LIX, 20 ; Jérém. III, 12-14; Ézéch. XYIII, 21-24.) « Je ne prends pas plaisir à la mort du pécheur, mais qu'il revienne, se convertisse et qu'il vive. » (Michée VI, 6-7. Ps. LI, XXXII, 3-6) : « Tant que je fus muet, mes os se consumaient... Je l'avouai, mon péché, et je ne cachai point mon crime... et tu pardonnas le crime de mon péché. » Mais à quoi bon accumuler des textes? N'est-ce pas l'essence même de la prédication prophétique, le fondement de la piété et de l'espérance du pieux Israélite ? Jean Baptiste reprend la prédication des prophètes et joint la rémission des péchés à la repentance et à la conversion. (Marc, I, 4; Matth. III, 2.) Jésus, à la prédication de la repentance, ajoute l'Evangile, dont il résume le contenu dans la parabole de l'enfant prodigue et dans celle du péager. A-t-il jamais fait dépendre la rémission des péchés d'autre chose que de la miséricorde infinie du Père ? Les apôtres n'ont pas prêché autrement (Act. II, 37-39 et surtout III, 19 ; V, 31 ; XVII, 30 ; XXVI, 20 ; 1 Jean I, 9 ; Jacq. IV^ 6-11) : « Approchez-vous de Dieu, il
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s'approchera de vous », etc. La repentancc n'est pas, sans doute, la cause de la rémission des pècliés ; cette cause est uniquement dans l'amour du Père pour ses enfants; mais la répentance en est la condition indispensable et suffisante. Sans elle, la rémission des péchés est une déclaration vaine, un flatiis vocis ; avec elle, le pardon se réalise dans le cœur par la confiance en Dieu, car il est impossible de se représenter Dieu Père, repoussant un de ses enfants qui vient à lui, en se condamnant, en déplorant ses fautes et en demandant le pardon.
Et qu'on ne fasse pas ici intervenir la nécessité d'une expiation autre que cette répentance du cœur. On croit demander plus, on demande moins. Le juge et la loi terrestres peuvent se contenter de cette expiation stérile, par la peine qui fait tomber la tête du coupable, sans faire fléchir son cœur, ni vaincre sa volonté. En fait, c'est la loi qui se trouve vaincue par le mal qu'elle veut punir ; c'est la justice qui est tenue en échec par la résistance du criminel. La justice de Dieu vise plus haut et plus loin; elle vise à surmonter le mal par le bien ; et combien n'est-elle pas plus vraiment satisfaite, quand le cœur du méchant s'amollit, quand il se condamne lui-même, quand les larmes coulent de ses yeux sur ses propres péchés, quand il tombe à genoux et s'écrie : « 0 Père, sois apaisé envers moi criminel ! » Serions-nous assez aveugles, pour ne pas voir combien la doctrine biblique de la rémission des péchés assurée à la répentance est moralement plus haute et plus précieuse que les impuissantes expiations rituelles ou les vaines satisfactions juridiques ?
Pour l'œuvre du salut des pécheurs, Jésus n'avait donc pas à agir sur Dieu, dont l'amour avait pris et gardé à jamais l'initiative du pardon. Dieu n'a pas besoin d'être rapproché de l'homme et réconcilié avec lui ; mais c'est l'homme qui a besoin d'être ramené à Dieu. Et l'œuvre à accomplir à cet égard n'en reste pas moins immense et nécessaire.
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Puisque le pardon des péchés ne se peut réaliser que par la repentance et le retour à Dieu de ceux qui se sont écartés de lui, l'œuvre du Christ sera de réaliser dans l'individu et dans l'humanité, cet état de repentance dans lequel seul le pardon du Père peut avoir son efficacité. A tous les renoncements, à tous les efforts de sa vie sainte, Jésus ajoute ses souirrances et sa mort, pour mieux manifester encore son amour et son dévouement, et, par ce dévouement et cet amour, toucher enfin les cœurs que ses bienfaits n'auraient pas encore émus et vaincre les esprits que son enseignement n'aurait pas gagnés. Sa mort n'est pas un moment dilférent du reste de sa vie; c'en est la consommation. Représentezvous une mère dont le fils s'égare et se perd dans toutes soi"^ tes de désordres et de maladies. Elle se met à sa recherche ; elle s'assied au chevet de son lit d'hôpital; elle subit les avanies et les affronts d'une valetaille insolente ; elle court les plus grands dangers, mais elle aime, elle veut sauver son enfant. En vérité, je vous dis qu'une heure viendra où ce fils qu'aucune exhortation n'avait pu retenir, aucun reproche faire revenir à la maison natale, sentira son cœur mollir à la vue des souffrances, des humiliations, de l'amour de sa mère ; ses yeux s'empliront de larmes, il demandera et obtiendra son pardon; il sera sauvé. Qu'a fait le dévouement de cette mère ? il a provoqué la repentance dans le cœur de son fils. Et qui ne voit que cette repentance, c'est proprement le salut.
Ainsi agissent la passion et la mort du Christ sur l'âme des pécheurs. C'est le plus puissant appel à la repentance que l'humanité ait jamais entendu, et aussi le plus efficace, le plus fécond en merveilleux résultats. La croix n'est l'expiation des péchés que parce qu'elle est la cause de la repentance à qui la rémission est promise. Plus j'y ai réfléchi, plus je suis arrivé à cette conviction ferme : il n'y a dans le monde moral et devant le Dieu de l'Évangile d'autre expiation que la repentance, c'est-à-dire ce drame inté-
rieur de conscience où l'homme meiirl au péché et lenaiL à la vie de la justice. Il n'y arien de plus grand ni de meilleur, car la repentance, c'est la destruction du j)éché et le salut du pécheur, c'est l'accomplissement en nous de l'œuvre divine '. Mais il est bien évident que Jésus ne peut être le médiateur de notre repentance que si ses souffrances et sa mort nous touchent, si nous ne les considérons pas de trop loin et avec indifl'érence. Nous parlions plus haut de l'action des souffrances d'une mère sur le cœur de son fils. Celui-ci n'est touché que parce que cette femme qui souffre pour lui est sa mère. Il faut donc qu'il s'établisse entre Christ et nous un lien, une parenté morale qui nous le rende tout proche et frère. Cette parenté se noue des deux côtés : du côté de Jésus par son amour pour ses frères malheureux et perdus, pour tout ce qui pèche, souffre, se dégrade dans l'humanité, et qu'il aime au point de vouloir en partager le sort, la honte, la misère et la mort. Du côté de l'homme, la parenté s'établit par la confiance, par l'attrait souverain de la personne et de la parole de Jésus. L'énergie de sa conscience religieuse et morale réveille la nôtre. Près de lui, nous nous sentons heureux et troublés. A mesure qu'il nous révèle l'amour du Père, il nous fait sentir davantage l'énormité de nos égarements. Alors, quand nous le suivons, avec cette affection des disciples gagnés et tremblants, quand nous le voyons affronter le dernier combat de sa vie, pour ne pas trahir l'Evangile de
' On nous reprochera peut-être d'avoir, à coté de la repentance, omis la foi, à laquelle le pardon des péchés est encore promis plus expressément. On aura raison en apparence, mais en apparence seulement. Car nous avons pris le mot repentance en son sens scripturaire de « conversion du pécheur à Dieu ». Le verhe hébreu schoub, dont se servent les prophètes pour exprimer la repentance, sij^nifie « se retourner », se détourner du mal et se tourner à Dieu, de même les mots ÉTTiTTpstpstv ou j/ETavosiv. Le second côté, le côté positif de la repentance, le retour de l'enfant vers son père, c'est la foi. Pour simplifier notre exposé, nous avons saisi les deux moments de la conversion dans leur unité organique.
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grâce qu'il nous apportait de la part du Père, sceller de son sang ce royaume de Dieu qu'il voulait fonder, tout accepter, jusqu'à la dernière minute de l'agonie de la croix par obéissance filiale à Dieu, par dévouement et amour infini à l'égard de l'humanité ; à ce moment, par la foi qui nous unit à lui, nous communions pleinement à ses souffrances ; nous prononçons sur nous la sentence de mort qui est tombée sur lui. L'amour du Père nous apparaît dans toute sa puissance, le péché de l'homme, notre péché, dans toute son horreur. Moralement, dit l'apôtre, nous mourons avec lui, et si la mort est l'expiation de nos péchés, cette expiation s'achève en nous au pied de la croix. Mais qu'est-ce que cette mort mystique, sinon une pleine et parfaite repentance?
Dès que le drame du Calvaire est ainsi ramené à sa nature véritable, il devient ce qu'il fut, un drame humain, historique, le plus grand, le plus tragique de l'histoire. Toute magie de rite sacerdotal, toute fiction juridique s'évanouit ; nous nous retrouvons dans la réalité de la vie morale.
Pour grand et sublime que soit ce drame, il n'est plus isolé. S'il reste incomparable, unique par la hauteur de l'âme qui souffre, par la pureté de la conscience religieuse qui lutte, par le désintéressement et le don absolu de soi, il n'est pas moins humain, et il se coordonne dans la série de *ous les actes de dévouement et de tous les martyrs que le même sentiment a inspirés et qui tendent au même but. Acte d'amour libre, la mort de Jésus suit la loi qui, dans le monde moral, impose le dévouement de l'amour comme condition de salut et de relèvement. C'est une loi universelle, en effet, qui veut que nous portions les fardeaux les uns des autres, que les forts aient un fardeau plus lourd, pour que les faibles ne restent pas accablés sous le leur ;
c'est une loi de l'univers des esprits en formation sur la terre, que ceux qui aiment, souffrent du fait de leur amour; que se donner aux malheureux, c'est nécessairement prendre sur soi une part de leurs souffrances. Il n'est pas une victoire du bien qui n'exige ses victimes, pas un progrès dont il ne faille payer la rançon. L'œuvre du Christ cesse dès lors d'être isolée et incompréhensible, elle rentre dans la loi qu'elle a contribué plus que rien au monde à révéler et à graver au fond de la conscience humaine. Son sacrifice a été le plus fécond, parce que son amour a été le plus intense, le don de soi le plus complet, tandis que, chez les meilleurs des autres hommes, cet amour et ce don fraternels ne sont que partiels et pleins de réserves. Dans sa mort comme dans sa vie, le Fils de l'homme reste l'Incomparable parmi les enfants des hommes.
Mais il n'est plus seul et, surtout, il n'a pas voulu rester seul. La première chose qu'il exige de ses disciples, c'est qu'ils apprennent de lui à aimer, à servir, à donner leur vie comme lui. « Si quelqu'un veut venir après moi, leur dit-il, qu'il renonce à soi, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive ^ » (Marc VIII, 34 ; X, 35-45.) Au sens de Jésus, la croix n'est pas une misère quelconque, mais la part de souffrance qu'implique tout acte d'amour et de dévouement; c'est en ce sens qu'elle est un instrument même de rédemption ; Jésus a porté sa croix ; ceux qui le suivent ont à l'imiter et à porter de même une croix pour le salut du monde. L'apôtre Paul n'a pas hésité à reprendre la même idée et à l'exprimer de façon à scandaliser toutes les orthodoxies futures : « Je me réjouis des souffrances que j'endure pour vous, uTzïz ujjLÔjv ; je suis heureux de compléter dans ma chair ce qui manque encore aux souffrances du Christ, pour son corps, qui est l'Eglise. » (Col. 1, 24.) Ainsi, Paul considère ses propres souffrances, venant, parce qu'elles sont de même
' «S'il ne le fait pas, il n'est pas digne de moi. » Matth. X, 38.
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nature, continuer et compléter les souffrances rédemptrices du Christ.
Les souffrances, la mort des justes et des bons agissent de la même manière que la passion du Christ sur la conscience des méchants ; elles les troublent et les disposent à la repentance ; c'est dire qu'elles contribuent à produire cet état de repentance où peut se réaliser le pardon des péchés et l'œuvre de salut organisée par la miséricorde divine. Le plan de cette œuvre, qui se poursuit depuis le commencement du monde, qui a son centre et son point culminant dans la mort du Calvaire, est simple autant qu'admirable. A cette œuvre de miséricorde et de relèvement. Dieu convie tous ses enfants à collaborer par la miséricorde; le dévouement est l'unique, mais tout puisant levier qui, en renouvelant l'âme humaine, l'arrache à l'égoïsme et lui fait connaître et goûter une vie supérieure.
Et quelle idée plus juste, plus vivante, plus lumineuse de ce point de vue vraiment divin et humain tout ensemble, ne prenons-nous pas du christianisme, en tant que religion de la rédemption universelle par l'amour? Le Christ n'est pas venu accomplir un rite sacrificiel particulier. Ce n'est pas un culte surnaturel, une dogmatique abstruse, ni même la prédication d'une bonne nouvelle, qui ne serait que prédication. Sa religion n'est pas une religion de formule, de parole, de bavardage pieux.
Ce n'est pas continuer son œuvre que de répéter ses discours ; il faut répéter sa vie, sa passion et sa mort. Il veut rev'vre en chacun de ses disciples pour continuera souffrir, à se donner, à travailler en eux et par eux à la rédemption de l'humanité, jusqu'à ce que tous les enfants prodigues et perdus soient retrouvés et ramenés à la maison du Père. C'est ainsi qu'au lieu de se séparer de l'histoire humaine, la vie et la mort du Christ y rentrent, qu'elles y font éclater la loi qui la régit, et, en y multipliant sans cesse la puissance
du dévouement rédempteur, la transforment, la dominent et l'orientent vers sa fin divine.
Telles sont les données authentiques de la conscience chrétienne ; elles suffisent à rinstruction et à l'édification de la piété pratique. Que si la pensée des philosophes veut aller plus loin encore et demander d'où provient cette loi suprême du monde moral qui a fait du dévouement, du sacrifice désintéressé de l'amour fraternel, la rançon du péché et le moyen de sa destruction progressive, nous pouvons bien être amenés à confesser notre impuissance de répondre. Le mystère est à l'origine de toutes choses. Pourquoi la vie se développe-t-elle par lente évolution, suivant les lois que la science peu à peu détermine ? Pourquoi même existe-t-il quelque chose? Ignoramiis. Pour ma part, je m'arrête au point où la terre ferme de l'expérience se dérobe sous mes pas, et je répète avec Jésus lui-même : « Cela est ainsi. Père, parce que tu l'as jugé bon, » Cela est bon, en effet, parce que l'amour n'est pas seulement le lien des esprits, mais leur vie même, et que se dévouer n'est pas moins utile à ceux qui sont les sujets du dévouement qu'à ceux qui en sont l'objet; car, par le dévouement, les uns et les autres s'élèvent sur l'échelle de la vie éternelle de l'esprit.
Mais je reconnais sans peine que cette réponse de la piété est une adoration, non une solution. Il est sans doute téméraire de vouloir conclure de notre expérience morale toute subjective et encore si imparfaite et si rudimentaire, aux lois constitutives de l'univers. Une saine théorie criti([ue de la connaissance religieuse nous invite à l'humilité, à la sobriété, à la détiance de nous-mêmes, en nous faisant sentir et toucher les limites infranchissables entre lesquelles se meut notre pensée. Nos représentations de Dieu, de son action créatrice et de ses desseins sont misérablement anthropomorphiques, et dès que nous les pressons par la logique, elles deviennent contradictoires. Les voies de l'Eternel ne sont pas nos voies ; ses pensées ne sont pas nos
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pensées. Devant le mystère de son essence et de sa création, la spéculation des savants est aussi vite et aussi pleinement confondue que l'imagination des humbles. Aux uns et aux autres, il ne reste que le privilège de la foi : contempler et suivre sa révélation dans l'histoire de ses œuvres, et écouter pieusement sa voix dans notre cœur.