INTRODUCTION
Les Ecossais ont, de tout temps, été bien vus en France. Ce n'étaient pas seulement des raisons politiques — une commune hostilité contre l'Angleterre — qui avaient noué cette étroite alliance entre la France et l'Ecosse, mais encore des affinités d'esprit de caractère et sans doute de race entre les deux peuples, dans les veines desquels coule le sang celtique. Tous deux ont, dans l'esprit de la logique, un grand besoin de clarté; le caractère écossais a, comme le nôtre, quelque chose de franc, de hardi, de chevaleresque, qui leur a fait prendre le parti des faibles contre les puissants, des vaincus contre les oppresseurs. C'est ainsi qu'au temps où notre pays était écrasé par l'Angleterre victorieuse, les Ecossais formèrent une compagnie d'archers volontaires, qui escorta Jeanne d'Arc dans ses campagnes. Dès lors, les rois
de France eurent à leur service une garde écossaise, et Louis XII, pour récompenser les grands services rendus par l'Ecosse au royaume, rendit une ordonnance qui « exemp- « tait à l'avenir tous les Écossais résidant dans le royaume « de l'obligation de demander des lettres de naturalisation « et leur accordait en masse le droit de tester, de succéder « ab intestat et de tenir des bénéfices comme s'ils étaient « Français ».
Profitant de ces avantages, les Écossais vinrent en foule aux Universités françaises, et, de là, plusieurs parvinrent aux honneurs dans l'Église, la magistrature ou l'enseignement. On en rencontre surtout aux Universités de Bordeaux, Poitiers, Orléans, Paris. Dans cette dernière, le collège des Écossais, fondé en 1325 par David, évêque de Moray, et doté par Marie Stuart et par J. Beaton, archevêque de Glasgow, offrait aux étudiants de ce pays un logis confortable et plusieurs bourses. Ils faisaient d'ailleurs bonne figure parmi les étudiants des autres nations, et voici le témoignage que leur rendait Estienne Perlin, à la fin du xvi^ siècle : « Les Écossais qui se mettent à étudier, disait- <( il, deviennent volontiers bons philosophes et bons artiens « et en ay congneu autrefois à Paris deux docteurs en théo- « logie des plus sçavants qu'on peut voir, et principalement « en philosophie, qui tenaient les livres d'Aristote sur le « doigt, et s'appelait l'un notre maistre Simon Saneson, « demeurant au Collège de Sorbonne, et l'autre M. Evanston, (( qui avait été recteur, et lesquels deux sont pour le jour <( d'aujourd'hui évéques en Ecosse et en grand crédit d'hon- « neur et amplifient le royaume de leur honneur et vertu. »
Ainsi, les Ecossais n'étaient pas moins renommés pour leur talent littéraire que pour leur bravoure ; tous les collèges tenaient à avoir un maître de grec ou de philosophie de cette nation.
L'accession de l'Ecosse à l'Angleterre ne rompit pas ces liens séculaires qui rattachaient la première à la France ; ils
furent resserrés avec les protestants français, caries collèges et académies fondés par ces derniers appelèrent à l'envi des maîtres écossais, dont plusieurs ont laissé un nom dans la théologie, les lettres ou la médecine.
Quelques-uns de ces Ecossais émigrés restèrent catholiques comme William Hegate (de Glasgow), helléniste, qui fut principal du collège de Guienne (1621-1627), et Rohert Balfour, qui fut aussi professeur de grec audit collège, ^lais la plupart emhrassèrent de honne heure les doctrines protestantes et y restèrent attachés, en France, même au risque des vexations et des dangers que la qualité de huguenot faisait courir, à l'époque des guerres civiles.
Il faut mettre au premier rang Georges Buchanan (1506- 1582), le prince des poètes latins de son temps, qui enseigna à Saintc-Barhe et au collège de Guienne et eut la fortune d'avoir pour élèves Michel Montaigne' et Jacques VI d'Ecosse, le futur roi d'Angleterre. Quant à ceux qui furent professeurs dans nos collèges et Académies protestantes, ils sont légion ; nous mentionnerons seulement R. Boyd de Trochorège, ([ui enseigna à Montauban et àSaumur(l()04-1614)-, Alex, (^olvin et André Melville, iDrofesseurs à Sedan ; les deux Duncan, tous deux médecins, dont l'un, Guillaume, fut i)rofesseur à Montauban, et l'autre, Marc, médecin du Roi, longtemps principal du collège de Saumur; les deux Primerose, Gilbert, pasteur, collègue de Cameron à Bordeaux (1600-1021), et Jacques, son fils, savant médecin, qui a fait une histoire de l'Académie de Montpellier (1631); J. Sharp, professeur à Die (1607-1629).
Parmi ces nombreux Écossais, qui ont servi nos Eglises et nos Académies, John Cameron (1579-1628) mérite une place hors ligne, à cause de la sagacité de sa pensée théologique et de l'indépendance de son caractère. Il n'a pas seulement
' Montaigne, Essais, Livre I*""", ch. 25.
* Friincis(|ue MichcX, Les Ecossais en France elles Français en Ecosse, Ile vol., p. 170 et suiv.
été un pasteur très dévoué de l'Église de Bordeaux, il a enseigné avec éclat à Sedan, à Saumur et à Montauban, a été un adversaire redouté des controversistes catholiques de son temps et fut honoré de la confiance et de l'amitié de Duplessis-Mornay. Partisan de l'obéissance quand même à l'autorité royale, il a été victime, à Glasgow et à Montauban, de la fureur du parti républicain ; bref, c'est une figure originale. A tous ces titres, j'ai pensé qu'il y aurait profit, pour les amateurs de l'histoire de nos Églises et de nos Académies protestantes, à essayer de la faire revivre devant vous, d'après ses œuvres et quelques lettres inédites.
Je me bornerai à mettre en relief, dans sa carrière, le pasteur et le professeur et à esquisser les doctrines caractéristiques, vous renvoyant, pour de plus amples détails, aux savantes études de ses précédents biographes ' .