I. — CaMERON, PASTEUR A BORDEAUX
La vie de Cameron fut très mouvementée, comme celle de presque tous les théologiens protestants du xvii^ siècle. Né à Glasgow, vers 1579, il appartenait à l'un des grands clans d'Ecosse, mais ses parents étaient si pauvres que, pour pouvoir suivre les cours de l'Université de sa ville natale, il dut s'engager comme factotum (portionerj- au collège. 11 fit d'ailleurs des études classiques si brillantes, qu'à peine âgé de vingt ans, il fut chargé de l'enseignement du grec au dit collège. Mais il ne demeura pas longtemps dans sa ville
' Voyez Alex. Schweizer, Die Proteatantischcn Centraldogmcn Zurich, 1856, IJe vol., p. 2% et suiv. — M. Nicolas, Histoire de r Académie de Montauban, Paris, 1805, p. 35 et 155. — H. Bordier, France protestante, t. III, p. 088 et suiv.
^ Le portioner était chargé de sonner la cloche, de servir aux tables, et faisait les commissions pour les régents ou le principal. C'était une sorte de factotum.
natale ; entraîné par l'humeur voyageuse propre aux Écossais et attiré sans doute par la renommée du succès de {ses compatriotes dans nos collèges, il s'embarqua pour Bordeaux. Il y fut accueilli avec faveur par Gilbert Primerose, et, sur sa recommandation, fut nommé professeur d'humanité à Bergerac et de philosophie à Sedan (lGOl-1603).
Revenu à Bordeaux, ses dons et sa piété lui valurent la faveur de l'Eglise réformée de cette ville, qui lui attribua une bourse pour faire ses études de théologie, à la seule condition de la servir ensuite comme pasteur (1604). Il partit pour Paris, et là fut présenté à Soffray de Calignon, l'un des conseillers protestants de Henri IV, qui lui confia ses fils comme précepteur. Après avoir passé près d'un an à Paris, il fut chargé de les mener à Genève, où il résida deux années (1606-1607).
Théodore de Bèze venait de mourir, mais l'Académie était encore toute pleine de sa renommée. Notre jeune Ecossais eut pour professeurs : Jean Diodati, fils d'un patricien de Lucques, émigré avec toute sa famille, et qui l'admit dans son intérieur, il enseigait l'exégèse du Nouveau Testament ; Théodore Tronchin, qui tout jeune encore avait été chargé du cours d'hébreu (1606), et sans doute Gaspard Aletsch, suppléant d'Antoine de La Paye K
Ayant passé l'année suivante à Heidelberg, il y soutint des thèses de iriplici Dei ciim Iiomine fœdere (avril 1608). Aux « deux alliances », l'ancienne et la nouvelle, qui étaient seules admises par les théologiens du temps, il ajoutait l'alliance de la nature, qui repose sur le témoignage de la conscience en nous.
Rappelé à Bordeaux par Primerose, il fut nommé pasteur à la place devenue vacante par la mort du pasteur Renaud (fin 1608). 11 trouva malheureusement cette Église troublée par des querelles remontant au commencement du siècle;
* Borgeaud, L Ancienne Académie de Genève. — Genève, 1901, p. 331.
l'Église était divisée en deux camps : celui de Primerose et celui de Renaud.
Il y exerça un ministère fructueux pendant sept années. Deux lettres de lui à son ancien professeur de Genève, Diodati \ éclairent d'un jour curieux la situation d'un pasteur à Bordeaux alors et le caractère propre de l'auteur.
« le continue tousjours à prêcher Christ crucifié et ressus- « cité des morts, mais ma parole est foible et ce peuple est « accoustumé à ouïr le son d'une trompette. Toutesfois, Dieu « me fait sentir que i'édifie et aultrui et moi-même, de quoi
« je le loue de toute mon âme S'il eust plu au Seigneur,
« l'eusse désiré m'emploie en un lieu plus retiré que n'est « cesty-ci; mon inclination abhorre l'esclat et le bruit. le « suis accoutumé à une vie familière et privée.
« Icy, je n'ay aucun ami familier. Bien ai-je, Dieu merci, « des amis, mais de la familiarité avec personne, poinct. Leur « humeur ne leur permet d'user d'aucune privante avec « leur pasteur et leur semble que la bienséance requiert qu'il « ne se mêsle parmi eux, sinon lorsqu'avec autorité, il exerce « sa charge, ou les preschant en public, ou en censurant au « Consistoire, ou en exhortant et catéchisant par les niaise sons. De sorte qu'il n'y a nul moine si moine que moi. « J'aime bien qu'on révère le pasteur, mais je ne désire « point être honoré comme un régent de ses disciples, mais « comme le berger de ses brebis, le père de ses enfants desjà « venus en âge, je dirai plus, comme un frère de ses frères.
« Pour remédier à ma solitude, ie me suis résolu de me « marier et l'affaire est si avancée qu'il ne reste qu'à solen- « niser le mariage. Je ne m'allie pas pourtant avec aulcune « de cette église. Leur trop grand respect faisait que je ne « les pouvois point cognaislre, ni les aimer par consé-
* Ces lettres se trouvent à la bibliothèque de l'Université de Leyde (Pays-Bas), et nous ont été communiquées en original par M. de Vries, bibliothécaire. On les trouvera in extenso dans le Bulletin hist. et litl. de la Société de Fliistoire du Protestantisme, 15 mars 1901.
« qiient...; mais aïant élé emploie dans une affaire de con- « séquence parmi des frères du Haut-pays, j'y vis et cognus « à cette occasion celle que j'espouse maintenant. Elle est « de bon lieu, moïennée, d'une humeur douce et, ce qui « m'a principalement esmeu à la rechercher, elle est vrai- « ment craignant Dieu, nourrie dès son enfance en la piété, « exercée en la lecture et ouïe de sa parole. Son père, « homme riche et bien apparenté, nonobstant ma pauvreté et « la qualité d'étranger, qui est d'un autre goût en ce pays- « ci qu'en France, sans communiquer l'affaire à aucun de « ses parents m'accorda sa fille aagée de 17 ans. Telle est la « piété de ce personnage'.
J. Cameron épousa, en clTet, Suzanne Bernard, à Tonneins, et cette union fut pour lui une source de joie et de force ; il en eut cinq enfants, dont trois filles seulement lui survécurent. Il avait grand besoin de ce reconfort pour affronter les tempêtes qui allaient l'assaillir, à Bordeaux même. On en trouve les signes avant-coureurs dans sa deuxième lettre au professeur Diodati : « Nous sommes misérables, lui écrit- « il, notre désunion s'accroist de jour en jour, non que pour- « tant aulcun du gros ne se débande, mais en ce que les « aigreurs de Saulmur sont fermentées par la continuation « de mesmes procédures. Nos députés ont commandement « de s'en retourner de la court n'aïant rien avancé, j'entends « les députés des provinces. L'on s'en prend à qui vous « pouvez bien deviner. M. Maniald est accablé de calom- « nies. Et moi qui croi de cœur, qui ai protesté de bouche ff que toute guerre est illicite contre le souverain magistrat, « qui mesmes, fai professé en public, à toutes occasions; « je n'ai pu éviter toutefois les traits de ces langues mes- « chantes ». Voilà, Messieurs où nous en sommes -.
La situation politico-religieuse dans le sud-ouest était fort troublée en 1615. — Les protestants étaient mécontents des
< Bordeaux, 19 avril 1610.
' Lettre du 7 février 1(512.
premiers actes de la Régente Maris de Médicis et, à propos du projet d'un double mariage espagnol, le bruit courait que le nouveau gouvernement voulait anéantir les Réformés. Le prince de Condé avait essayé d'exploiter ce mécontement au profit de son ambition et, dans un manifeste aux Réformés, leurprédisail la prochaine abolition de l'Édit de Nantes. Plusieurs gentilshommes du Dauphiné et du Languedoc avaient répondu à ces avances, le duc de Rohan s'était mis en campagne en Saintonge. Mais le sage Duplessis-Mornay et Sully avertissaient les Réformés de se méfier des intrigues de Condé et les exhortaient à l'obéissance légale au jeune roi.
John Cameron, qui était royaliste et modéré, se trouva pris entre deux feux. Les Réformés à tendance républicaine lui reprochaient ses lâches consessions au pouvoir royal ; et, par contre, les prédicateurs catholiques l'accusaient d'être étranger et de fomenter des troubles au profit de l'Angleterre. Le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, fit venir un certain Parent, doyen de Reims, docteur en Sorbonne, pour prêcher le carême de 1615 en cette ville. Ce dernier ayant attaqué en chaire la réforme, Cameron offrit de lui répondre et eut avec lui une conférence contradictoire, les 24-25 avril 1615 '. Au cours de la dispiitatio, le curé se trouva acculé à ce dilemme : d'avouer que les catholiques romains ne croyaient pas au Fils de Dieu ou de concéder qu'ils étaient assurés de posséder le salut en vertu du passage « Qui croit au Fils possède la vie éternelle », ce qui était la thèse calviniste.
Il parait bien, quoique nous nayons pas la relation catholique, que le docteur en Sorbonne sortit assez maltraité de la joute théologique ; car l'archevêque appela à la rescousse un autre champion, un certain Espagnol, qui se donnait
' Conférence entre te sieur Cameron, pasteur de Bordeaux, et te sieur Parent, prédicateur en t'égtise Saint-Pierre, Bergerac, 1615.
pour un Suisse. Ce dernier pul)lia une série de pamphlets, où il accusait les ministres calvinistes de falsifier la Sainte- Ecriture, en lui donnant un sens différent de celui des Pères de l'Eglise. Il soutenait, entre autres, à propos du texte cidessus, que les chrétiens ne peuvent avoir qu'une espcrance au sujet de leur salut et que c'était arrogance de la part des Réformés de prétendre avoir la certitude. L'Espagnol prenait spécialement à partie notre Ecossais, comme on voit par le titre du premier de ces libelles : Arrêté définitif donné par un Suisse contre J. Cameron, ministre de Bègle, Bàle (sic) 8 mai 1615.
Caméron y répondit dans une brochure intitulée : Appel conime d\d)us du prétendu arrest, donné contre le sieur Cameron, sous le nom d'un prétendu Suisse, confrmé par le cardinal de Sourdis (Bergerac, 1615). Il y revendiquait le droit d'interpréter le susdit verset comme un gage de l'assurance du salut, réfutait les syllogismes du prétendu Suisse et en appelait de son jugement téméraire à Dieu et à son église.
Son adversaire masqué riposta par deux nouveaux libelles intitulés: Les pillules spirituelles pour la guérison de Vàmeel du corps de Cameron afm de lui oster le désespoir et rage quil a prinse contre le livre du Suisse et le Banquet des vérités catholiques opposées aux effroyables mensonges vomis par Cameron. Les titres seuls donnent une idée de la violence de cette polémique qui, propagée par la presse, augmenta encore le trouble des esprits, déjà inquiets par suite de la situation politique.
Le bruit ayant couru qu'à la première émeute, les protestants prendraient les armes et s'empareraient de la ville, le parlement de Bordeaux rendit un arrêt ordonnant que ceux de la religion protestante remettraient leurs armes à l'Hôtel de Ville « pour oster non tout à fait la défiance, mais la crainte dont plusieurs étaient prévenus par leur faiblesse ou par mauvais dessein et oster tout sujet de sédition. » (Arrêt du 29 décenibre 1615). Aussitôt qu'ils en furent avisés, les deux minis-
très de l'Église réformée. Primerose et Cameron, convoquèrent le Consistoire pour délibérer s'il fallait continuer le prêche à Bègle*. L'avis de plusieurs était de continuer. Les ministres, au contraire, voulaient se retirer et cesser le service afin d'ôter aux autorités tout prétexte à désarmer la population protestante. Ils entraînèrent la majorité.
Alors deux avocats, qui étaient de la minorité du Consistoire, Saint-Ange et L'Auvergnac, présentèrent une requête au parlement de Bordeaux afin qu'il enjoignît aux pasteurs de continuer le service. « Au grand regret des bons Français « de l'une et de l'autre religion, disaient-ils, il y a mainte- « nant deux sortes de personnes composées d'humeur con- « traire : les unes amateurs de repos public, les autres « ennemies de la paix... La poursuite, qu'ils faisaient de « demander la continuation de l'exercice à Bègle, n'était « pas pour faire du zèle, mais parce que, discontinuant « l'exercice du culte, ils s'exhérédaient par leurs propres (( mains du bénéfice de l'Édit de Nantes 2. » Saint-Ange ajouta des accusations personnelles contre les deux ministres, insinuant qu'en leur qualité d'Écossais, ils fomentaient des discordes dans le Royaume, au profit d'un souverain étranger et leur reprochant par leur départ de troubler l'église de Bordeaux.
Le Parlement, faisant droit à cette requête, rendit une ordonnance par laquelle il enjoignait à Primerose et à Cameron de continuer l'exercice du culte sous peine d'être procédé contre eux comme perturbateurs du repos public (5 janvier 1616). Il ordonnait en même temps aux jurais de Bordeaux de tenir la main à ce que ceux de la Religion prétendue réformée puissent aller et venir en liberté dans et hors la ville.
Primerose et Cameron, en effet, n'ayant qu'une médiocre
' Bègle était un faubourg de Bordeaux, où les protestants avaient leur temple.
» Mercure français, tome IV, p . 377. Paris, 1618.
confiance dans l'imparlialité du Parlement, avaient évoqué l'affaire devant la Chambre mi-partie de Nérac et puis ils quittèrent la ville. Le second rejoignit le duc de Rohan à Tonneins, où il composa une réponse aux accusations portées contre lui dans le plaidoyer de Saint-Ange sous le titre de Stelitenticus.
Cameron y repoussait avec indignation l'accusation de de haute trahison, en rappelant à son adversaire que les Ecossais avaient été, par le droit français, comme adoptés dans la nation française et il expliquait ainsi la cause de leur brusque départ de Bordeaux : « Tu dis que, par notre départ « l'Église a été frappée de terreur et que i)lusieurs se sont « enfuis à notre exemple. Or ça, tu as proféré deux men- « songes d'une seule salive. Personne ne s'est enfin ému par « notre exil. Certes, nous nous sommes retirés afin que l'Egli- « se demeurât, et nous sommes partis si secrètement, afin « que l'odieux de notre retraite ne retombât que sur nous. « En effet, il est du devoir d'un bon pasteur, à cause de son « troupeau, non seulement de sacrifier sa vie et sa fortune, « mais encore, si la sûreté du troupeau l'exige, sa propre « réputation'. »
Cameron demeura à Tonneins près de dix-huit mois et ne rentra à Bordeaux, ainsi que son collègue Primerose, que les premiers jours de juin 1617.
A peine rentrés, les pasteurs convoquèrent le Consistoire, qui cita les deux avocats à comparaître devant lui. Saint- Ange et L'Auvergnac en appelèrent au Parlement, qui déclara la citation illégale. Ils furent alors excommuniés comme « contempteurs de Dieu et perturbateurs du repos de « l'Église ». Le Parlement cassa la censure comme abusive, 9 juillet, et frappa Cameron d'une légère amende. Les pasteurs, forts de l'approbation du Synode d'Alais, en appelè-
* Santangclns sive Slelententiciis in Eliam Santangehim caiisidicnm, Ruppelii, IGIG, in-12o.
reiit au Roi, qui évoqua l'afTaire devant son Conseil, où elle fut enterrée.
On conçoit combien ce procès contribua à augmenter les divisions dans l'Église de Bordeaux et, quoiqu'il distance il soit bien difficile de juger de quel côté étaient les plus grands torts, nous ne pouvons nous empêcher de penser que notre théologien fut inconséquent avec sa maxime de l'obéissance due aux autorités et montra trop d'animosité contre les deux avocats.
11 nous paraît aussi n'avoir pas gardé la mesure dans l'affaire des corsaires Blanquet cl Gaillard. Ces deux marins de la Rochelle avaient conçu le projet de se rendre maîtres de l'embouchure de la Gironde. S'étant emparés de Royan à la tête de 5 navires, ils rançonnaient tous les bateaux marchands qui remontaient le ileuve. Désavoués par les magistrats de la Rochelle, ils furent poursuivis par le viceamiral de Guienne, pris et condamnés par le Parlement de Bordeaux à être roués vifs comme capitaines de pirates. En vain demandèrent-ils a élre jugés par la Chambre de l'Édit. Le Parlement refusa et ordonna que la sentence serait exécutée le 20 juin. Ils étaient huguenots. On permit du moins à un ministre de leur religion de leur porter en prison les consolations suprêmes. Cameron fut chargé de ce soin, et il accomplit là un des devoirs les plus pénibles de son ministère. 11 fut même tellement saisi d'admiration pour leur courage, qu'il oublia trop que les actes pour lesquels ils allaient mourir étaient coupables et publia, sous forme de lettre à Polinier, ministre de Mornac, un récit de leurs derniers moments intitulé : Constance, foi] et résolution à la mort des capitaines Blanquet et Gaillard (1617).
Le Parlement de Bordeaux vit, dans ce libelle, une apologie de faits criminelset, par un arrêt du 29 juillet, ordonna que tous les exemplaires de cet ouvrage seraient brûlés par la main du bourreau.
IL — Cameron professeur de théologie a Saumur et a