NOTICE D UNE BIBLE
édition se substituât à toutes les autres et fût seule en possession d'état, seule admise pour l'enseignement et seule en usage parmi les étudiants. Ce résultat fut obtenu plus facilement que l'on ne serait peut-être disposé à le croire. L'Université de Paris, en etfet, comptait, parmi ses « suppôts », une armée d'écrivains, de parcheminiers et d'enlumineurs. Il suffit de donner le mot d'ordre à ces industriels, pour qu'ils comprissent leur intérêt. L'ordre d'introduire la Bible nouvelle ne fut, je pense, jamais donné officiellement, et aucune décision ne donna jamais autorité à l'édition nouvelle, mais bientôt on ne connut plus qu'elle et, dès les premières années du règne de saint Louis, on vit se multiplier ces jolies bibles d'un transport et d'un usage faciles, décorées simplement, mais avec goût, toutes plus ou moins semblables entre elles, que nous appelons les « bibles parisiennes». De ces bibles « d'usage» avaient disparu les sommaires et d'autres hors-d'œuvre, souvenirs du passé, qui alourdissaient le volume sans utilité pour l'étude.
L'usage de l'édition nouvelle fut bientôt assez dominant pour qu'il fût possible de rédiger, d'après elle, des concordances très soignées oi^i, à défaut de numérotage des versets, on divisait les chapitres, à l'aide des premières lettres de l'alphabet, en parties à peu près égales. Ce dernier travail fut fait dans la seconde moitié du treizième siècle, à Paris, au couvent des jacobins, c'est-à-dire des dominicains de la rue Saint-Jacques.
Mais comment avons-nous pu parler de versets ? Il est, en etfet, généralement admis que les versets de la Bible ou du moins ceux du Nouveau Testament ont été marqués par Robert Estienne, en 1550 ou environ, sur le pommeau de la selle de son cheval, dans un voyage de Paris à Lyon. Mais si la fixation et le numérotage des versets sont récents, les versets eux-mêmes, héritage de l'hébreu, ont toujours existé et ont toujours été, aux époques où la Bible était copiée avec soin, marqués avec une grande attention dans les manus-
crits. A l'époque qui nous intéresse, le commencement des versets était d'ordinaire indiqué par un point rouge au milieu de l'initiale. C'est ainsi que nous avons vu Henri Monnier employer à cet effet une petite touche jaune.
On comprendra facilement comment la Bible du prêtre de Porrentruy, tout en ayant la disposition, les chapitres et l'allure générale des bibles parisiennes, peut en différer de plus d'une manière. On ne se borna pas, en effet, à copier à nouveaux frais la Bible d'après les principes de l'Université ; on dut aussi adapter au nouvel usage les anciens exemplaires, et c'est ainsi que nous avons beaucoup de bibles du treizième siècle, portant dans le texte les anciens chapitres, avec l'attirail ancien et les nouveaux chapitres sur les marges. Tout cela ne se fit naturellement pas sans créer une certaine confusion, car ces bibles mixtes servirent à leur tour de modèle aux copistes, mais l'uniformité extérieure couvrait le désordre intérieur. Quant au texte lui-même, il était, sans exception, fort mauvais, et aucun des docteurs de l'Université ne s'était occupé d'en faire disparaître les grossières interpolations qui le déparaient. Lorsque plus tard les ordres mendiants s'efforcèrent de substituer un texte plus correct à celui qui propageait tant d'erreurs, ils échouèrent devant la routine.
La bible de Henri Monnier est une de ces bibles mixtes dont nous venons de parler.
Je n'ose pas dire que c'est une œuvre individuelle, car l'écrivain n'y a pas mis beaucoup du sien. Il a pourtant ajouté en tête du volume quelques notions sur l'Ecriture Sainte, au milieu desquelles il s'est donné le plaisir de coller une gravure sur bois représentant la Vierge et l'enfant Jésus. Il a également placé en tète des Evangiles des sommaires en fort mauvais vers, où deux vers sont consacrés à chaque chapitre. Ces sommaires, que je n'ai pas rencontrés ailleurs et qui ne sont pas anciens, commencent ainsi :
218 NOTICE d'une bible
A patribus genitum texit te Christe Maleus...
A Nazareth Jhesus ad lavacrum venit indice Marco...
Quant aux autres différences qui séparent cette bible de l'édition courante, je n'en relèverai qu'une, mais elle est d'importance.
Ce qui rend, en effet, notre manuscrit particulièrement intéressant, c'est qu'il est du nombre assez restreint de ceux qui contiennent un célèbre apocryphe, le quatrième livre d'Esdras^ Il ne le contient pas tout entier, car on y remarque, au milieu du chapitre Vil, de même que dans presque tous les manuscrits qui nous en sont conservés, une singulière lacune. Dans tous ces manuscrits, il manque une soixantaine de versets, toute une grande double page et, en effet, nous le savons, tout ce groupe de manuscrits provient d'un exemplaire unique que nous possédons, d'un manuscrit de Saint-Germain-des-Prés où la page en question a été coupée d'un coup de ciseau hardi et imprudent.
Pourquoi le quatrième livre d'Esdras a-t-il été ainsi amputé? Dans la page en question se trouvait un passage, récemment retrouvé, qui est ou qui semble bien peu favorable à la prière pour les morts :
Les justes pourront-ils, au jour du jugement, excuser les impies ou implorer pour eux la grâce du Très-Haut ? Les pères pourront-ils intercéder pour leurs fils ou les fils pour leurs parents, les frères pour les frères, les proches pour leur famille, les amis fidèles pour leurs plus chers?
L'ange répondit et me dit : Puisque lu as trouvé grâce devant mes yeux, je t'enseignerai ceci encore : Le jour du jugement est un jour terrible, et il montrera à tous les signes évidents de la vérité. Comme aujourd'hui le père n'envoie pas son fds, ni le fils son père, ni le maihe son serviteur ou le fidèle ami son plus cher, pour penser pour lui, pour dormir ou manger ou se faire soigner à sa place, ainsi personne ne priera jamais pour un
• Fol. 150, yo LiBEK t^SDRE nj". Liber teiiius (sic) Esdre prophète filii Sarei...
autre'. Car chacun portera alors sa propre justice ou sa propre injustice.
Quelle que soit l'exacte portée théologique de ces lignes, il est certain qu'elles n'ont pas été écrites pour recommander la prière pour les morts. Il savait ce qu'il faisait, le moine qui a coupé la page de la bible de Saint-Germain.
Le quatrième livre d'Esdras a joui, auprès de certains esprits qui n'étaient pas médiocres, d'une autorité dont un seul fait nous donnera une juste idée : il est pour quelque chose dans la découverte de l'Amérique.
Au verset 42 du chapitre YI, Esdras dit à Dieu :
Au troisième jour, tu as ordonné aux eaux de se réunir dans la septième partie de la terre, et lu as desséché et conservé les six autres parties, afin qu'il en sortît devant ta face, pour ton service, des plantes semées et cultivées par Dieu.
On voit que la cosmographie de l'auteur de notre apocryphe diminuait singulièrement la place relative occupée par les eaux sur la surface du globe. En réalité, les mers occupent, non pas un septième mais un peu moins des trois quarts de la surface terrestre.
Déjà Roger Bacon, le plus grand savant du moyen âge. avait tiré parti de ces mots, dans son célèbre Opiis majiis, pour établir la proximité de l'Inde et de rp]spagne. Christophe Colomb en fut vivement frappé. J'ai vu à la bibliothèque Colombine, à Sévillc, un exemplaire du quatrième livre d'Esdras où ce passage est souligné de la main ferme du grand navigateur.
Mais en voilà assez à propos d'une bible et d'un simple prêtre de Porrentruy.
Samuel Berger.
' Sic ininqiiam nciuo pro nliqno rofjabit.