DE L'AFFAIRE URBAIN GRANDIER
Jean-Martin de Laubardemont était arrivé à Loudiin en octobre 1633. Il y était envoyé, non pour enquêter sur des Ursulines agitées et chasser des diables, mais tout simplement pour détruire les fortifications et le château de la ville et rendre impossible toute résistance des protestants. Mais quand les fanatiques lui racontèrent à leur façon les faits et gestes d'Urbain Grandier, mauvais prêtre, magicien, voué au diable et, par-dessus le marché, hostile à Richelieu, il se jeta sur cette affaire avec l'emportement d'un bon serviteur de l'Église, du Roi et du Cardinal-ministre. Peu à peu il en vint à se demander si les dépositions des démons et leurs exercices variés ne pourraient pas être employés à la confusion de l'hérésie.
Ses excellents amis et collaborateurs, les PP. Lactance et Tranquille, capucins, se mirent à soutenir une doctrine fort nouvelle, à savoir que « le Diable, dûment contraint j)ar les exorcismes, est tenu de dire la vérité ». Ce principe pouvait servir d'abord contre Grandier, puis contre les huguenots. Ne serait-il point piquant de voir Satan aider les prêtres à convaincre d'erreur ces entêtés de la Religion prétendue réformée? Laubardemont chargea donc les moines d'enseigner du haut de la chaire des théories aussi utiles ; et les prédications sur ce thème abondèrent à Loudun, à Poitiers
et dans les localités voisines. Des catholiques ayant fait mine de se scandaliser, on leur fit savoir qu'ils risquaient de commettre un péché mortel. L'opinion inattendue, que l'on déclarait orthodoxe, fut prestement colportée ^
Laubardemont n'ignorait pas que, dans la foule qui assistait aux exorcismes, il y avait plus d'un protestant. Mais il n'apprenait jamais qu'aucun d'eux eût été, sinon converti, du moins troublé par ces cérémonies bruyantes et bizarres. On lui racontait même que les mal pensants se permettaient de gloser sur son propre compte, sur les talents des exorcistes et sur les excentricités des religieuses. Il fallait, à tout prix, frapper un grand coup et compromettre les pasteurs de la ville. Justement, certaine promesse des diables lui en fournit un jour l'occasion.
Le 18 mai 1634, Laubardemont fit mander auprès de lui Daniel Couppé, Jacques de Brissac et François Malherbe. En présence du vice-gérant de Mgr de Poitiers et du procureur de la commission, il leur annonça que « les malins esprits qui possédaient le corps des religieuses avaient promis de sortir et qu'au besoin ils en seraient forcés par les exorcistes le lendemain samedi sur les cinq heures après midi ». Il les pria de venir voir cette merveille, leur assurant les meilleures places, et leur déclarant « qu'ils ne sauraient faire œuvre plus agréable au roi », qu'il se chargeait « de faire soigneusement entendre à Sa Majesté quel sera leur procédé en cette occasion pour y recevoir louange et gratitude s'ils s'en rendent dignes ; que dans le cas contraire, il usera de son pouvoir pour les y contraindre ». Les pasteurs répliquèrent « qu'ils étaient les très humbles et très obéissants serviteurs et sujets de Sa Majesté, mais que dans une affaire où leur conscience, leur charge et leur honneur
^ Il faut lire rexposition de cette doctrine extraordinaire dans le livre du prieur de Troissay : Effets miraculeux de l'Eglise Romaine sur les estranges el effroyables actions des démons, etc., par La Foucaudicrc (Paris, chez Morlot, IGSô, in-8").