‹ Etudes de théologie et d'histoireChapitre 23 sur 31 · DE L*AFFAIRE URBAIN GRANDIER · texte numérisé non relu

DE L*AFFAIRE URBAIN GRANDIER

étaient engagés », ils regrettaient de ne pouvoir se rendre à ses désirs. Ils ajoutèrent « que le Roi, par l'article 6 del'Édit de Nantes, accordait la liberté de conscience et le libre exercice de leur culte ». C'était insinuer que le témoignage des diables ne les déciderait pas à renoncer à ce que la parole du souverain leur garantissait. On dressa procès-verbal de la conversation K Laubardemont jura qu'il aurait sa revanche.

A sa grande joie, pourtant, un huguenot de marque promit d'assister à la cérémonie. C'était M. Duncan, médecin et professeur de philosophie en l'académie de Saumur. Comme praticien et savant, il éclipsait en renommée les « pauvres médecins de villages », selon le mot de Grandier -, qui avaient été chargés des expertises. Les exorcistes eussent triomphé, s'ils avaient conquis l'approbation et l'assentiment d'un tel homme. Ils le voyaient suivre toutes leurs pratiques avec une attention soutenue. Ils le voyaient surtout hocher la tête et dire très poliment qu'il n'était pas convaincu. Il n'assista pas seulement à cette fameuse sortie des diables ; il contempla bien d'autres opérations. Et plus il résistait, plus les prêtres tenaient à avoir raison de lui...

Ils firent bien ; car ils lui donnèrent l'occasion et les moyens d'écrire, sur cette aventure de quelques religieuses, le seul écrit du temps qui ne soit pas déraisonnable ^. Il est vrai qu'ayant eu contre lui, pendant le procès, les docteurs officiels, et, après la condamnation de Grandier, les partisans de la vérité légale, son petit livre n'est guère connu de personne. C'est à peine si le titre en a survécu ; et, pour en trouver à Paris un exemplaire, il faut le chercher, tout décousu et démembré, dans le fatras du recueil Thoisy à la Bibliothèque nationale. On doit pourtant l'exhumer et

' Ce procès-verbal est dans les pièces conservées à la Bibliothèque nationale. Fonds franc., 7.618.

^ Voir plus loin, page 259, la note.

^ Discours de la possession des religieuses ursulines de Loudun, 1634.

le lire ; car la discussion serrée de ce protestant est le seul incident philosophique de l'alTaire. Il y a là, en soixantequatre pages, l'essentiel de ce que dira la science dans l'avenir.

Duncan se garde bien de prendre pour point de départ de ses raisonnements un a priori quelconque : par exemple, celui qui consisterait à nier d'emblée la possibilité de la possession. Il ne se préoccupe pas de ce problème : peut-il y avoir des démoniaques? Aussi bien n'est-ce point de cette question générale que l'on discute à Loudun et ailleurs. Il ne s'agit que de savoir si les Ursulines que l'on'exorcise avec solennité sont possédées ou non. Tout le débat porte sur un fait précis. « Comme de douter s'il y peut avoir des démoniaques, c'est une impiété : aussi est-ce une simplicité trop grossière, quand il s'agit d'un particulier, de croire qu'il soit démoniaque sans preuves certaines et manifestes. Car l'histoire nous enseigne que plusieurs ont contrefait les démoniaques, ne l'étant point; et l'humeur mélancolique produit quelquefois des effets qui passent pour surnaturels, non seulement au jugement des vulgaires, mais aussiMe quelquesuns des doctes. »

Le médecin s'autorise ici de la prudence de l'Église, et et il invoque cette prudence contre la crédulité précipitée de Laubardemont et de l'évêque de Poitiers, M. de la Rochepozay : « Le Rituel Romain défend de croire de léger que quelqu'un soit démoniaque. Et en obéissant à cette défense, j'estime qu'il m'est loisible de douter si les Ursulines de Loudun sont possédées et agitées du malin esprit ; d'autant que les raisons qu'on allègue pour le prouver me semblent faibles et insuffisantes. » Et très tranquillement, comme s'il ne s'exposait à aucun accident, comme s'il ; discutait des

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vertus de rémétique ou de rantimoine, Duncan entreprend la critique de ces raisons, en les distinguant en morales et naturelles.

Quelques-unes des raisons morales qu'on lui présente sont fort délicates à discuter. Elles mettent en cause des personnages auxquels il peut être dangereux de déplaire. Duncan les condense rapidement, sans essayer d'en diminuer la force apparente :

« Les morales sont les jugements qu'en font Monsieur l'évêque de Poitiers ^, prélat savant et sans reproche, et les prêtres et les religieux par lui employés à l'exorcisme, et M. de Laubardemont, commissaire du roi, et les médecins par lui choisis et appelés pour juger si ce ({ui paraît d'extraordinaire en ces filles procède de maladie, ou de malice, ou d'une cause surnaturelle. Car ils croient tous en la possession. De plus, quelle apparence y a-t-il que des filles, qui de naissance sont de bonne maison, et de profession Religieuses, voulussent contrefaire les démoniaques au préjudice de leur propre honneur et sans en espérer aucun avantage, et accuser de magie un prêtre innocent, contre lequel elles n'auraient jamais eu ni procès, ni querelle, ni aucun sujet d'inimitié ; et en outre, qu'une telle fourbe puisse avoir été tenue secrète par tant de filles si longtemps? »

Ces considérations suffisent à bien des gens pour se refuser à l'examen des faits. Duncan estime qu'elles doivent seulement « empêcher un esprit modeste de soutenir abso-

' Cet argument est développé dans ropuscule du I^. Tranquille : Véritable procédure observée an fait de la possession des Ursnlines de Loudun et au procès de Grandier par le R. P. Tr. H. ('-. (I^aris, UVArt). Ce moine y parle ainsi de l'évêque :

« II ne faut point d'autres preuves de possession à ceux qui ont l'honneur de le connaître, que de savoir qu'il la croit, qu'il la prêche, qu'il la publie, et qu'il en a donné un témoignage solennel par écrit, et n'est pas même jusques à des huguenots bien sensés quila croient, fondés sur cette raison que M. l'évêque de Poitiers est un prélat trop sage et trop avisé pour se laisser surprendre à des tourbes, p. 19 et 20. »

lument que ces filles ne sont pas possédées » ; elles ne l'assurent point de la possession.

Certes, il honore M. de Poitiers « autant que ceux qui croient ou font semblant de croire la possession ' ». Mais les jugements de l'évéque ne sont pas infaillibles, surtout en une affaire de cette nature. « Car il n'est pas ici question d'un point de théologie, mais d'un fait particulier, où le Pape même peut errer. » Pour affirmer qu'une personne est possédée d'un démon, il faut constater au préalable « des effets qui surpassent la puissance des causes naturelles ». Et Duncan avance, à ce propos, une idée fort simple, qui était singulièrement révolutionnaire : « Je pense que personne ne doute qu'il n'appartienne plutôt aux naturalistes et aux médecins qu'aux théologiens déjuger de la puissance et portée des causes naturelles. »

L'énumération est fort intéressante des problèmes qu'il abandonne aux théologiens : « Si un magicien peut envoyer un démon dans le corps d'une personne qui craint Dieu et qui n'y apporte aucun consentement exprès ni tacite ; s'il faut ajouter foi à ce que disent les démons quand ils sont adjurés de dire vérité ; si l'exorciste a la puissance d'augmenter ou diminuer les peines et tourments d'un démon et est bien fondé de lui dire : Miiltiplico tuas pœnas, Millecuplo tuas pœnas, Augeo tuas pœnas in infmitum; s'il lui est loisible, quand le possédé est en repos, de faire commandement au démon de le tourmenter, ou de rentrer dans son corps après en être sorti, ou de ramener l'Hostie sur sa langue après l'avoir

' Quelques jours après Pâques, en 1634, M. de la Rochepozay se rendit à Loudun. Il commença par déclarer « qu'il n'était pas venu pour chercher la vérité delà possession, mais pour la faire croire et découvrir des écoles de magie d'iiommes et de femmes ». Le même homme qui déclarait que « les diables ne peuvent résister à l'autorité de l'Église », adjuré par Grandier de tenter une expérience décisive, répondait qu' « il ne voulait point exposer l'autorité de l'Église aux ruses des démons qui pouvaient avoir contracté quelque pacte sur ce sujet avec ledit Grandier ». Voir Légué, op. cit., p. 230 et 246.

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avalée; ou, ne pouvant chasser le démon par prières et exorcismes^ d'avoir recours au brùlenient de son effigie, faite à la fantaisie du peintre, comme au dernier remède pour le chasser; ou de proposer des questions au démon touchant la sacrée personne du roi et celle de Monseigneur le cardinal de Richelieu, attendu que les démons sont méchants et calomniateurs des gens de bien. » Voilà des questions assurément fort graves ; mais Duncan les réserve aux autorités compétentes pour en connaître : « Comme médecin, je n'entreprends pas d'en dire mon avis, ne désirant passer les bornes de ma profession . »

Il est clair que, si Duncan ne croit point devoir s'incliner docilement devant la parole d'un évêque, il se sent encore plus libre à l'égard des prêtres et des religieux qui font les exorcismes. Sans doute, ces pieux personnages prêchent que tous bons catholiques sont obligés de les croire et ils se permettent d'appeler athées les récalcitrants *. Leur prétention ne prouve rien : « Si est-ce que je connais d'autres ecclésiastiques doctes et consciencieux, et aussi zélés catholiques qu'eux, qui doutent de la possession tout autant que moi. »

Il y a, pourtant, M. de Laubardemont qui pense comme eux. Mais Duncan, qui ne recule devant aucune hardiesse, est convaincu que ce magistrat « est trop judicieux pour vouloir que son opinion de la possession passe pour loi aux autres - ». « Je m'assure, ajoute-t-il, qu'il ne demande

' Les PP. Lactance et Tranquille tonnaient en chaire contre tous ceux qui mettaient en iloute la possession; ils les traitaient couramment « d'hérétiques, de libertins et de sorbonnistes ». Et quand ils avaient épuisé leur chapelet d'accusations, ils ajoutaient que « la meilleure preuve de la réalité de la possession, c'est que le Roi et le cardinal la croyaient ; que ceux qui en doutaient se rendaient criminels de lèze-majesté divine et humaine et étaient chàtiables comme complices de la magie du curé ». Cf. Légué, op. cit., p. 226 et 227.

' C'est pour cela sans doute que Laubardemont fit coller sur les murs des églises, lire en chaire et publier à son de trompe la proclamation suivante : « Il est expressément inhibé et detlandu à toutes

d'autre louange que celle de fidélité et diligence en l'exécution de Sa commission. »

"* On invoque aussi les rapports des médecins. Mais d'abord il fâudiait, non pas les invoquer en bloc, mais avoir une claire connaissance de ce qu'ils contiennent ; et Duncan déclare qu'il ne l'a pas K II ajoute même qu'il ignore si les copies qu'il en a vues sont conformes aux originaux. En admettant, d'ailleurs, qu'ils soient favorables à la thèse officielle, on n'en aurait pas fini avec les questions inévitables : « Il faudrait savoir s'ils (les médecins) ont été tous d'un même avis ou si quelques-uns d'eux les ont signés seulement en déférant à la pluralité des voix et contre leur sentiment particulier, comme souvent il arrive en telles compagnies. Car il est certain que plusieurs d'entre eux étaient déjà pré- Venus et avaient fait tous leurs efforts pour persuader la possession à tout le monde plus d'un an avant d'avoir été appelés pour en juger : et peut-être que si M. de Laubarde-

sortes de personnes (le quelque qualité et condition qu'elles soient de mesdire, melfaire ni autrement entreprendre contre les religieuses et aultres personnes dudict Loudun affligéez des malings esprits, leurs exorcistes ni ceux qui les assistent soit aux lieux où elles sont exorcisées ou ailleurs, en quelque manière et fasson que ce soit, à peine de dix mil livres d'amande et autre plus grande somme et de punition corporelle si le cas y échoit. Et atin que personne n'en prétende cause d'ignorance sera la présente ordonnance lue et publyée aujourd'huy au prosne des églises paroissiales de cette ville et affichée tant aux portes d'icelles que partout ailleurs où besoin sera. — Faict à Loudun ce dimanche second de juillet 1634. »

' Duncan avait raison. Un des meilleurs médecins de la ville, Gaspard Joubert, avait examiné les Ursulines ; il avait rédigé un rapport dont il n'a été tenu aucun compte dans le procès et que le Dr Légué a publié ])Our la première fois. Joubert déclare que ses collègues et lui ont « très sérieusement visité » les religieuses, et il conclut : « Elles nous ont à la vérité paru transportées èz leur sang en émotion, mais estimons que ce n'est point parle travail des démons et des esprits, ains par la force qu'elles manifestaient avoir eues par l'efficacité de quelques remèdes comme par l'antimoine et aultres semblables liqueurs fomentées et est tout ce qui nous a paru en la prétendue possession qui nous semble plus illusoire que réelle. »

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mont l'eût su, il en eût choisi d'autres plus indifTérents et nullement engagés à soutenir leurs premières opinions ^ Quoi qu'il en soit, il n'est pas tant question quels ont été leurs rapports, que sur quelles raisons ils sont fondés : car s'ils ne sont appuyés de bonnes et solides raisons, ils ne sont pas comme un texte d'Hippocrate pour fermer la bouche aux autres médecins. » Or, Duncan se réserve précisément d'examiner les raisons qu'ils donnent et qui ne le satisfont point.

Reste enfin le témoignage des Ursulines elles-mêmes. C'est ici que le médecin philosophe devient le plus intéressant.

Le professeur de Saumur connaît l'histoire; il rappelle qu'il y a eu dans le passé des fourberies fort étranges et qu'elles ont été parfois commises par des gens d'Eglise au grand déshonneur de leur profession. Mais il ne veut pas en faire état dans le cas actuel. Ce qui ne signifie point qu il juge inadmissible la simulation. Si les Ursulines croyaient que la

• Dans une requête à Laubardemont, Grandier qualifie ainsi les médecins chargés de soigner les possédées : « L'un est de Fontevrault, qui n'a jamais eu de lettres et, à cause de ce, a été contraint de sortir de Saumur; ceux de Tliouars de même, l'un ayant passé la plupart de sa jeunesse à auner dans une boutique à Loudun du ruban et de la toque, l'autre ignorant de même et convaincu d'une extrême impéritie par M. l'archevêque de Bordeaux et encore proche parent delà femme de Trincant (brouillé à mort avec (irandier); celui de Chinon ignorant et tenu par ceux de la ville sans emploi, celui de Mirebeau de même, parent de la sœur de Mignon (principal artisan de l'affaire). Bref, tous médecins de village. » Ces respectables praticiens se nommaient Brion, GroUeau, Crosnier, Duclos, Jacquet et G. Pibon. Laubardemont, au lieu de faire droit à la requête de Grandier, adjoignit à cette commission d'experts le chirurgien Monnoury, ennemi déclaré de l'accusé, beau-frère d'une des religieuses, et l'apothicaire Adam, créature de Monnoury. Tous deux travaillaient depuis longtemps à propager la croyance à la possession.

possession fût une tache à leur honneur, il n'y aurait aucune chance qu'elles fissent semblant d'être possédées. Mais les choses ne se présentent pas ainsi. « Puisqu'on pose pour fondement que, si elles sont possédées, ce n'est pas de leur gré et consentement, ni par leur faute, mais par le maléfice d'un abominable magicien, elles savent que tout ce qu'elles disent et font contre la piété et les bonnes mœurs ne leur pourra être imputé, mais aux démons qu'on présuppose parler par leurs bouches et agiter leurs corps ; et que le bruit de leur possession étant épandu au loin les tirera de l'obscurité dans laquelle elles vivaient auparavant pour les élever quelque jour et toute leur compagnie à un haut degré de gloire et excitera la charité et libéralité des bons catholiques à leur faire du bien. » Pour peu qu'elles soient curieuses de ce qui concerne leur ordre, elles auront lu les merveilles qui se sont passées chez quelques Ursulines d'Aix en Provence ou chez la sœur Louise Coppeau^ « Ce ne serait donc pas fort étrange si les Ursulines de Loudun contrefaisaient les possédées. »

Mais Duncan élimine cette hypothèse. Il ne trouve pas croyable que ces pieuses filles aient pu comploter pour perdre un prêtre innocent, qui ne les aurait jamais offensées. Ce n'est pas que des bruits fâcheux n'aient couru. D'après certains Loudunois, elles peuvent avoir été séduites et subornées par les ennemis de l'accusé, au rang desquels on met leur confesseur et directeur de conscience : et Urbain Grandier n'a-t-il pas présenté requête, le 12 octobre 1632, que « défense fût faite à leur dit confesseur d'approcher d'elles et de

' Un singulier récit était alors fort populaire. C'était : UHisioire admirable de la Possession et conversion d'une pénitente, séduite par un magicien, la faisant sorcière au pays de Provence, conduite à la sainte Baume pour y être exorcisée, Van 1610, sous Vauthorité du P. Sébastien Michœlis, commis aux exorcismes, et recueil des actes du R. P. François Domptius, ensemble discours des esprits, par Sébastien Michselis (Paris, 1612). Ce petit livre avait été réimprimé à Douai en 16J3 et à Paris en

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les exorciser? » Un fait de ce genre ne s'expliquerait que trop bien. Un désir de vengeance, quelque bas calcul, une passion charlatanesque peut pousser un homme à en perdre un autre et à persuader aux Ursulines que de la mort d'un misérable reviendrait un grand bien à l'Eglise en général et à elles en particulier. Duncan sait que ces choses ne sont pas impossible? et que le secret du crime est alors gardé soit par crainte du danger que causerait la découverte de la fourberie, soit par suite de l'isolement. Mais il estime que ces suppositions ne sont pas inévitables.

On peut expliquer toute l'alfaire sans admettre ni la possession ni la fourberie. Il suffit pour cela que « par folie et erreur d'imagination elles croient être possédées, ne l'étant point ». Or ceci, pour plusieurs raisons, n'aurait rien d'étonnant.

Certains esprits sont particulièrement disposés aux illusions de ce genre. Il y a toutes chances qu'ils en deviennent victimes, s'ils sont renfermés en un couvent et s'embarrassent en des méditations dangereuses. Ils ont coutume de se jeter en ces pensées après des jeûnes, des veilles, des évocations de peines infernales et de jugements divins. Pour résister à l'obsession qui les guette, il faudrait précisément qu'ils ne s'adonnassent point à la vie solitaire : « car la fréquentation ordinaire des hommes leur pourrait servir de préservatif contre de tels maux. »

La parole du confesseur peut ensuite tout précipiter. S'il leur dit que « tels ou tels mauvais désirs, comme de quitter leur couvent et de se marier, qu'elles auraient eus et dont elles se seraient confessées, viennent de la tentation et suggestion du diable », les voilà dans un grand danger. Sentant ces désirs souvent renaître dans leur cœur, on comprend qu' « elles pourraient entrer en l'opinion d'être possédées, et la fraj-^eur qu'elles auraient des enfers leur ferait imaginer avoir toujours un diable à la queue ».

Le confesseur peut encore intervenir d'une autre façon.

Voyant des filles dire et faire des choses étranges, il suppose aisément, s'il est ignorant et simple, qu'elles sont ensorcelées ; et il le leur répète jusqu'à ce qu'elles le croient. A de certains indices, il est permis de se demander s'il n'y a pas eu quelque chose de semblable à l'origine de l'affaire de Loudun^ « De fait la sœur Agnès a souvent dit, quand on l'exorcisait, quelle n'était pas possédée, mais qiioii la contraignait de se laisser exorciser. Et le vingt-sixième jour dç juin dernier, l'exorciste ayant par mégarde laissé tomber du soufre brûlant sur la lèvre de la sœur Claire, elle se mit à pleurer amèrement en disant que puisqnon disent quelle était possédée, elle en voulait bien croire quelque chose, mais que pour cela elle ne méritait pas d'être ainsi trcdtée. »

Une fois l'idée de la possession entrée dans l'esprit de deux ou trois sœurs, la contagion fait le reste, a Les pauvres filles ajoutent beaucoup de foi à ce que disent leurs compagnes et n'osent révoquer en doute ce que leur dit leur Mère Supérieure, ensuite s'effraient et, à force d'y penser jour et nuit, elles rapportent leurs songes pour visions et leurs appréhensions pour vérités ; et si elles entendent le bruit d'une souris dans les ténèbres, elles croient que c'est un démon ; ou si un chat monte sur leur lit, elles croient que c'est un magicien qui serait entré par la cheminée ou par un losange rompu de la fenêtre pour attenter à leur pudicité. « Juste-

1 II est précisément établi qu'un confesseur est intervenu de la pire façon. Le chanoine Mignon, directeur des Ursulines, loin de chercher à calmer Mme de Belciel, qui se croyait poursuivie [)ar des sortes de fantômes, ne fit que Tentretenir dans cette pensée qu'elle était la proie de Satan ; grâce i\ ses insinuations, la crainte des esprits fut bientôt remplacée par celle des démons. Plus tard, Cerisay, bailli de Loudun, ayant interdit à l'exorciste Barré de continuer ses exercices, le calme se rétablit au couvent et l'on put croire que les phénomènes de possession avaient cessé. « Mais, dit le docteur Légué, les visites chaque jour plus prolongées et plus fréquentes de Mignon, sa persistance à vouloir persuader aux religieuses qu'elles étaient vraiment en proiç aux obsessions de Satan, eurent bientôt fait de ranimer des dispositions maladives seulement assoupies. » Op. cit., p. 119.

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ment, Diincau se souvient d'un incident qui s'est produit le 12 octobre 1632. Comme on exorcisait la Mère Supérieure en sa chambre, en la présence du bailli et du lieutenant civil de Loudun et de beaucoup d'autres personnes, quelquesuns de la compagnie aperçurent soudain un chat et affirmèrent l'avoir vu entrer par la cheminée. Le chat fut donc poursuivi, pris et mis sur le lit de la Supérieure, où l'exorciste lui fit quelques signes de croix et adjurations. Puis, on reconnut que c'était un chat du couvent. Procès-verbal fut dressé de cet événement'.

L'hypothèse d'une illusion — nous dirions aujourd'hui d'une auto-suggestion — est donc, pour Duncan, très vraisemblable. Avant de l'accepter comme vraie, il veut examiner si les raisons naturelles, invoquées en faveur de la possession, ne sont pas convaincantes. « Voyons, dit-il, si en ces filles il paraît quelque chose qui surpasse la puissance des causes naturelles qui sont en l'homme, en santé ou maladie. Car ce serait une trop grande témérité d'attribuer aux démons ce qui pourrait être attribué avec probabilité à quelques causes naturelles. »

On fait d'abord remarquer que les Ursulines, dont la possession est discutée, entendent la langue latine sans l'avoir apprise. Au mois d'octobre 1632, quand l'affaire commença, la Mère Supérieure se mil à répondre en latin aux questions que l'exorciste lui posait également en latin. Depuis lors, les Ursulines ne répondent plus qu'en français ; mais quelques-unes le font de façon si pertinente qu'on ne peut douter qu'elles n'entendent les questions posées dans la langue de l'Eglise.

' Ce procès-verbal, signé Cerisay, L. Chauvet, Irénée de Sainte- Marthe et Thibault, commis-greffier, est dans le dossier, déjà indiqué, de la Bibliothèque nationale.

Duncan estime qu'on est trop prompt à l'admiration. « Il est bien vrai, dit-il, que la Mère Supérieure au commencement se mêlait de répondre en latin ; mais qu'il lui réussissait si mal, que ceux qui entendaient le latin s'en moquaient, et depuis ne l'a plus voulu entreprendre, qui est une forte présomption qu'elle s'en est départie de peur de découvrir davantage son ignorance' ». Pourquoi ne l'a-t-on pas forcée de continuer? Si l'exorcisme peut forcer les démons à accomplir des actes étranges, même à quitter les corps qu'ils possèdent, d'où vient qu'on ne saurait plus les faire parler latin? Le rituel romain met parmi les marques de la possession : ignota lingiia loqiii pliiribiis verbis. Cela ne se doit pas entendre de deux ou trois mots seulement, mais d'une suite de mots et d'un discours continu. Et cela ne doit pas se produire une fois, mais aussi souvent que besoin en est.

On dit que les religieuses répondent en français aux questions latines qui leur sont posées. Mais ce fait est peut-être plus simple qu'on ne pense. Outre que beaucoup de mots latins ne sont guère différents des mots français- de même signification, il s'agit ici de filles de bon esprit. Ya-t-il quelque apparence qu'elles « n'a3'ent jamais eu la curiosité d'entendre

* Le bailli, qui, avec le lieutenant civil, assistait aux exorcismes, n'avait point admiré le latin de la religieuse. « Quem adoras? demandait Barré à la Supérieure. — Jesus-Christe, avait répondu la possédée.

— Voilà, dit aussitôt le bailli,* un diable qui ne sait pas le latin. Il devait dire ; Christiis. » Et Barré de reprendre : « C'est le vocatif : je t'adore, ô Jésus-Christ. » Mais le bailli d'insister : si l'on se trouve vraiment en présence du premier signe de la possession, les langues étrangères, il faut que le diable réponde en écossais, en grec même.

— « Non, certes, riposta le malin esprit. Le pacte que Grandier a fait avec moi, me défend précisément d'employer cette langue. Et d'ailleurs, Di'us non volo. — Allons, dit le bailli, nous avons à faire à un diable qui n'a pas fait sa quatrième. » Il s'était retiré sur ces mots, et la leçon avait servi à la Supérieure.

* Claude Quillet, un médecin catholique, qui a eu les mêmes convictions que Duncan, dit : « Je remarquai qu'elles ne répondaient au latin qu'on leur demandait que par l'intelligence qu'elles avaient de quelques mots qui approchaient de notre langage ; aux termes et

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leurs heures et les prières qu'elles font en latin tous les jours depuis qu'elles sont en religion » ? La question serait tout autre, si elles entendaient « une oraison de Cicéron ou une ode d'Horace » ; et « c'est ce que je soutiens, dit Duncan, ne pouvoir être inféré des réponses qu'elles font ». Aussi bien l'exorciste ne leur parle-t-il jamais en public sans les avoir auparavant entretenues en particulier. « Il n'y a rien, que la bonne opinion qu'on a de sa prudhommie et sincérité, qui empêche de croire que les demandes et réponses qui se font en public soient des pièces concertées entre eux et étudiées, » Une méthode un peu prudente exigerait qu' c il ne les vît jamais qu'en public et que les demandes qu'il leur doit faire ne fussent jamais de son choix ».

phrases choisis ou éloignés des terminaisons des nôtres, elles demeuraient muettes. » (Cité par Légué, op. cit., p. 339).

Les évéques de Nîmes et de Chartres, dans une relation manuscrite du voyage qu'ils firent à Loudun (Ms. de la Bibl. Nat. Fonds franc., 24.163), affirment catégoriquement n'avoir jamais obtenu de réponse toutes les fois qu'ils ont questionné les Ursulines en un latin élégant et choisi. Ce témoignage est formel et au-dessus de tout soupçon. Un inconnu, partisan fanatique de la possession, qui a écrit une Lettre à ses amis sur ce qui s'est passé à Loudun, y raconte pourtant le contraire : « Cependant on leur a fait des demandes si éloignées de notre vulgaire qu'à moins d'avoir étudié longtemps on ne les entendrait pas facilement. » Il est vrai que la valeur de son assertion est établie par ce qui suit : « Outre cela, l'on assure qu'elles ont répondu à des paroles grecques, voire à quelqu'un qui parlait turc. Et M. du Launay- Razilly m'a protesté qu'ayant abordé l'une d'elles en langage de Topinamboux,elle ne fentendit pas seulement, mais que lui ayant demandé en cette même langue combien il y avait eu d'hommes tués en un certain combat naval, elle répondit plus de cent, et qu'il est véritable que cent dix Portugais y demeurèrent. » (Lettre de N., etc., p. 7 et 8, Bibl. Nat. Lb^^ 3023). On est en droit de se demander si N. ment sciemment pour le bon motif ou s'il est un imbécile qui s'est laissé faire des contes à dormir debout. Le P. Tranquille, qui sait à quoi s'en tenir, a le front d'écrire, op. cit., p. 21 :

« Elles répondent au latin le plus difficile qui s'apprenne dans les écoles, elles ont répondu diverses fois aux interrogations faites en grec, en espagnol, italien, turc et topinamboult, et de ces signes, il y a des attestations. »

Mais, ce détail mis de côté, Duncan estime qu'il n'y a point lieu de s'extasier comme on le fait devant les réponses des Ursulines à l'exorciste ; et son raisonnement est si serré qu'on ne peut en supprimer un seul mot : « Les demandes qu'il leur fait sont pour la plupart extrêmement faciles à entendre à celles qui entendent les heures et prières ordinaires. Quand elles n'en entendent pas tous les mots, est-ce que l'intelligence d'une partie ne leur fait aisément deviner le reste? Les demandes qu'on leur fait maintenant sont, pour la plupart, les mêmes qu'on leur a faites dès le commencement, ou au moins semblables et de même nature, et elles seraient fort lourdes et grossières si depuis vingt-deux mois elles n'avaient rien appris. Quand elles n'entendent une demande, on en varie les termes, pour en rendre l'intelligence plus facile. Les choses qu'on leur présente parlent quelquefois d'elles-mêmes : comme quand on leur présente un chapelet et leur commande de le baiser, elles savent assez qu'elles ne sauraient faillir en le baisant, quand même le commandement qu'on leur fait en latin aurait un autre sens. Bien souvent, elles ne répondent rien à ce qu'on leur demande, et alors elles disentqu'il y a pacte de silence entre les démons et le magicien, et par ce moyen il leur est fort aisé de couvrir leur ignorance. Elles répondent quelquefois assez mal à propos, ou détournent subitement la question en mettant en avant un autre propos. »

Et Duncan, après toutes ces constatations, n'en a pas fini avec les scrupules. Si elles entendent vraiment et très bien la langue latine, qui l'assure qu'elles ne l'ont pas étudiée de longue main ? Pourquoi n'enlendent-elles pas les autres langues, et notamment la langue grecque et l'hébraïque ? « Pour éluder cet argument, quelques-uns disent que tous les démons n'entendent pas toutes sortes de langues, mais les apprennent en conversant parmi les hommes. » Cela ne satisfait pas notre médecin. « Est-il possible, demande-t-il sans sourciller, que les diables de Loudun aient si peu

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voyagé qu'ils n'aient jamais été à Metz, ni en Avignon, pour entendre parler les juifs? Au moins s'ils ne voulaient aller si loin, ils pouvaient apprendre la langue hébraïque en plusieurs écoles plus proches où elle est enseignée. Et qui croira que les démons d'aujourd'hui n'entendaient pas la langue de nos premiers pères? Ou s'ils Tout autrefois entendue, qu'ils l'aient oubliée depuis? Quant à la langue grecque, il n'y a si petit collège en France où elle ne s'enseigne maintenant; et sans sortir de Loudun, ils y pouvaient en avoir autant appris qu'ils semblent savoir de latin. »

Pour se tirer d'alTaire, on invente un pacte en vertu duquel les démons ne veulent répondre qu'à des questions françaises ou latines. Duncan refuse de voir là autre chose qu'un échappatoire. Puisque les exorcistes rompent tous les jours, par leurs puissantes paroles, tous les pactes du Malin, pourquoi ne rompent-ils celui-ci? Le philosophe présume qu'il y a bien des raisons pour cela.

Il est vrai que les partisans de la possession triomphent avec les révélations de choses secrètes que les Ursulines accomplissent au grand étonnement de l'assistance. Mais ils ne prennent pas garde c[u'ils risquent de s'embarrasser ici dans une autre de leurs croyances. Ils pensent que ces révélations peuvent être le résultat de pratiques magiques. Or magie et possession sont deux choses. Il serait aussi loisible de supposer la première que la seconde.

Duncan trouve inutile de décider si les Ursulines sont magiciennes. Ce qui le frappe le plus, c'est le peu d'intérêt des prétendues révélations dont on fait tant de bruit. Aucune de ces filles n'a jamais rien révélé « qu'elles n'eussent pu savoir humainement et par moyens ordinaires ». Il leur est même arrivé de se méprendre, et cela suggère une conclusion fâcheuse : « Partant j'ai sujet de croire que, si elles ont

quelquefois bien rencontré, ce n'a été que comme les diseurs de bonne aventure se mettant en réputation pour avoir entre cinq cents mensonges rencontré une seule vérité. » La première fois que Duncan fut présent aux exorcismes, M. de Poitiers et l'exorciste adjurèrent le diable Grésil, qui était dans le corps de la Mère Supérieure, de nommer ce médecin de Saumur qu'il fallait convaincre. Grésil se trompa deux fois, l'appelant d'abord Benoît et, une demi-heure après, Texier. C'étaient les noms de deux autres médecins de Saumur, dont la Mère Supérieure avait pu ouïr parler, mais qu'elle ne connaissait pas de visage. Convaincu de mensonge, le diable ne voulut point hasarder un troisième nom. Il avait probablement quelques motifs de se taire.

Les partisans de la possession ne sont pas au bout de leurs arguments. Ils déclarent impossible de méconnaître un caractère surnaturel dans les mouvements qu'exécutent les Ursulines. « Ils disent qu'elles se mettent tantôt en peloton, et se roulent par terre, en se traînant en serpent ; tantôt étant debout elles s'allongent un pied plus haut que leur stature naturelle, tantôt elles souffrent des frissons et tremblements, tantôt des convulsions horribles et contorsions prodigieuses de leurs bras et jambes, se renversant en arrière et touchant du front à terre, et se mettant en autres postures étranges, tantôt elles tombent en assoupissement, de sorte qu'on les peut pincer et piquer sans qu'elles le sentent et qu'en tous ces mouvements elles montrent avoir une force merveilleuse, et au mouvement convulsif des yeux une étrange vitesse. En outre que le visage et le col leur enflent, et changent de couleur en un instant, et que, le mouvement étant fini, incontinent, elles se trouvent en leur premier état, sans qu'il paraisse en elles aucun changement de pouls, ni qu'il leur reste aucune marque de leurs travaux

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passés. Et (qui est encore plus merveilleux) tous ces mouvements dépendent tellement de la parole de l'exorciste qu'il les fait continuer, cesser ou commencer quand il lui plaît. »

Duncan énumère avec complaisance tous ces faits qu'on lui oppose, et c'est pour demander : qu'y a-t-il de surnaturel en tout ceci? Saint Augustin rapporte en sa Cité de Dieu (livre XIV, chap. 24) des phénomènes qui ne sont pas moins surprenants. Les exorcistes devraient remarquer que ce savant docteur les attribue à la puissance de la nature et qu'il distingue soigneusement entre ce qui sort du pouvoir de celle-ci ou tout simplement de son usage ordinaire. C'est ainsi que les monstres, comme le dit Aristote, « s'engendrent outre ou contre le cours ordinaire de la nature, et néanmoins sont effets de la nature visant à son but ordinaire ». Il est donc dangereux de dénommer surnaturel ce qui nous étonne : « Ce pas-ci, dit Duncan, est fort glissant, et les plus savants craignent le plus d'y tomber, au contraire l'ignorance est accompagnée de témérité. »

Duncan refuse de faire ce pas; car les actes dont il s'agit ici ne sont étranges que parce qu'ils sont accomplis par des religieuses. « S'ils se faisaient par des bateleurs sur un théâtre, personne ne les admirerait. » Et même cette pensée que les religieuses n'ont pas été dressées à ces actes, n'est plus de saison. Duncan remarque qu'il y a plus de deux ans qu'on exorcise ces filles, et l'on peut dire sans exagération que, depuis lors, elles ne cessent de s'exercer à ces mouvements. Faut-il ajouter que le médecin est parvenu à faire faire la plupart de ces mouvements à un enfant de dix ans, qui ne les avait jamais essayés auparavant?

La discussion est encore trop générale, au gré du critique. Il importe d'examiner ce qu'il faudrait à ces mouvements pour qu'il les put vraiment croire surnaturels.

D'abord, il faudrait que tous pussent être accomplis par toutes ces religieuses sans égard à la disposition particulière de chacune. Or, ils « ne sont pas communs à toutes ces filles, mais chacune d'elles en fait seulement quelques-uns, auxquels elle se trouve plus propre, soit par la conformité et disposition naturelle de son corps, soit par accoutumance ». Et c'est dommage. Pour montrer que ces filles sont possédées, « l'exorciste devrait commander à la Mère Supérieure de faire tous les mouvements que fait Elizabeth Blanchard (pour exemple) et à la sœur Agnès de faire ceux que toutes les deux font ».

Ensuite, il faudrait bien déterminer ce qu'il convient d'appeler extraordinaire. L'homme peut s'élever d'un bond à la hauteur de trois ou quatre pieds, et même de six ou sept, s'il est léger et dispos. Le merveilleux apparaîtrait si, parvenu à cette hauteur, il pouvait, sans retomber ni j)rendre pied, s'élancer plus haut et « se donner un nouveau branle ». « Si donc, poursuit Duncan, une de ces filles se guindait en l'air à la hauteur de deux ou trois piques, ou si elle y demeurait suspendue quelque temps notable, ou si elle y voltigeait et volait, ou si elle montait au haut d'une muraille droite sans échelle, ou autre aide semblable, il faudrait confesser qu'elle aurait été portée et souleniie par quelque puissance surnaturellement. Mais rien de tout cela n'est arrivé. » Le professeur de Saumur trouve qu'il faut avoir l'esprit bien « préoccupé » pour que se rouler, vautrer ou traîner semble quelque chose de surnaturel.

Qu'invoque-t-on à l'appui de cette croyance précipitée? Les espèces de ces mouvements? Mais il n'en est pas un, frisson, tremblement, convulsion, raidissement, fléchissement, qui ne se fasse par des ressorts naturels : « Jamais aucune de ces filles n'a fermé la main en dehors comme au dedans ni plié la cuisse en derrière, de sorte que les jarrets touchassent aux épaules. »

Parlera-t-on de l'extension et de la grandeur de ces mou-

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vements ? Elles n'ont rien d'extraordinaire. Par exemple, dit on, le dos se peut plier en arrière mais non pas « jusque-là que le front puisse toucher aux talons. Pourtant on devrait considérer que bien des jeunes garçons, sans avoir été dressés par des bateleurs, font de ces tours pour montrer la souplesse et agilité de leur corps. »

On s'exclame devant la « vitesse du mouvement de leurs yeux ». Mais comment peut-on faire de cette mobilité un signe de possession, quand les yeux possèdent plus de muscles qu' « aucune partie du corps de môme grandeur »? « Les excellents joueurs de luth, dit encore Duncan, remuent les doigts d'une merveilleuse vitesse, et quelquesuns vont si vite de la langue, que les esprits de leurs auditeurs travaillent à les suivre ; toutefois, personne ne les estime ni magiciens ni possédés. »

On fait, en outre, beaucoup de bruit de la force qui se déploie en ces religieuses. On a raconté que « cinq ou six hommes n'étaient pas capables d'empêcher aucun de leurs mouvements. » Et Duncan, avant d'aller à Loudun, trouvait cela fort extraordinaire. Mais, y étant allé, il a changé de sentiment. Il faut lire ce récit :

« Le 21 de mai dernier, commandement ayant été fait par l'exorciste aux démons qu'on disait être tlans la Mère Supérieure de faire les contorsions accoutumées de ses bras et jambes, le sieur Duncan se saisit de sa main droite avec une seule des siennes, et elle, après s'être efforcée en vain de la lui arracher, fit les contorsions de ses jambes et de son bras gauche qu'elle avait libres, et étant adjurée souvent par l'exorciste de le faire pareillement de son bras droit, elle dit enfin je ne le pais, car il me lient. Lors l'exorciste dit audit sieur : laissez-lui le bras; car comment se feront les contorsions si vous le tenez ? — A quoi ledit sieur répondit à haute voix : Si c'est un démon qui les fait, il doit être plus fort que moi. Mais l'exorciste lui répliqua en courroux : Quelque bon philosophe que vous soyez, c est mal argu-

menter. Car un démon hors du corps est plus fort que vous; mais étant en un corps faible tel quest cettuy-ci, il nest pas nécessaire quil soit si fort que vous ; car les actions sont proportionnées aux forces naturelles du corps quil possède. Mais le bon père ne se souvenait pas d'avoir lu en l'Evangile que les démoniaques rompaient les ceps et chaînes dont ils étaient liés, ni que le Rituel met entre les marques de la possession : Vires supra setatis et conditionis naturam ostendere. Le lendemain le dit sieur Duncan en fit autant à la sœur Agnès, et on le pria de ne lui serrer pas trop la main, d'autant que la. Mère Supérieure s'était plainte qu'en la tenant trop fort il l'avait blessée ; et néanmoins est à remarquer que les forces dudit sieur Duncan sont médiocres et qu'il ne se servit que d'une seule main. Tout ceci se passa en la présence de M. le commandeur de la Porte, de M. de Poitiers et de M. de Laubardemont, et d'un grand nombre de personnes de condition. »

Lés partisans de la possession insistent sur l'état des religieuses avant et pendant ces mouvements. On voit leur gorge s'enfler, leur visage changer de couleur. Mais cela n'a rien d'étonnant chez des personnes qui retiennent leur haleine et compriment leur poitrine: ce serait une grande merveille si cela n'arrivait pas... On les voit tomber dans un assoupissement au cours duquel elles ne sentent plus les piqûres. Mais, outre que des personnes saines le peuvent simuler, cet assoupissement, accompagné d'un « sentiment stupide et étourdi », peut venir de maladie.... On les voit ensuite retourner incontinent à leur premier état sans qu'il paraisse en elles aucun changement de pouls ni lassitude. Mais c'est ce que les bateleurs arrivent à exécuter, et c'est, en tout cas, ce qui se produit chez les mélancoUques et maniaques... On les voit enfin obéir avec docilité au commandement de l'exorciste. Franchement, cela n'aurait rien d'extraordinaire dans l'hypothèse de la simulation, et rien n'est plus explicable dans celle de la maladie. « Celui qui

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croyait être cruche semblait être dans son bon sens, sinon quand on s'approchait de hii, d'autant phis qu'il craignait de se rompre étant heurté ; et celui qui croit être roi ou empereur demande qu'on lui fasse les honneurs dus à un roi ou à un empereur, bien qu'en tout autre action il paraisse sage. » De même, « si ces fdlcs croient être possédées et si elles savent que les démons doivent obéir aux exorcistes, elles tâcheront de faire tout ce que ceux-ci leur commanderont. » Les moines et leurs amis ont pourtant en réserve un argument contre le caractère volontaire de ces actes. C'est qu'il arrive à ces filles de mouvoir leurs deux yeux dans des sens différents ; or, ceci ne peut être feint, car ce n'est pas au pouvoir de la volonté. « Puisque les deux nerfs moteurs, disent les physiologistes, sont unis en leur origine, l'homme ne peut donner aucun mouvement à l'un de ses yeux sans que l'autre s'ensuive. » On ajoute que cela ne saurait procéder d'aucune maladie naturelle, « car les causes ordinaires des maladies ne se peuvent changer par des paroles, et ces mouvements cessent au commandement des exorcistes ». On affecte d'admirer cet argument comme irrésistible. Duncan le déclare « faible dans toutes ses parties». On a beau répéter que les mouvements des deux yeux sont liés, on connaît pourtant des gens qui ont la vue droite et qui cependant peuvent loucher à volonté. Puis, ce qu'on dit de l'union des nerfs moteurs pourrait conduire ailleurs qu'on ne pense; les muscles auxquels aboutissent les filets de ce nerf unique sont disposés en sens inverse l'un de l'autre ; par suite, nous ne saurions tourner un œil à droite sans tourner l'autre à gauche en même temps. Ensuite, ce qui est involontaire, n'est pas forcément surnaturel ; des maladies peuvent très bien causer ce que la volonté ne saurait produire. Enfin il n'est pas vrai que la parole soit sans effet sur les maladies; elle est très efficace sur « celles qui dépendent de la mélancolie et imagination blessée », et l'on exagère la puissance des commandements auxquels l'exorciste a recours.

Et Duncan en revient toujours à la même conclusion : la possession ne lui est pas prouvée.

Nous arrivons à une histoire assez piquante. Les exorcistes parlent beaucoup des plaies que le démon Asmodée et deux de ses compagnons ont faites au côté gauche de la Mère Supérieure en sortant de son corps. Il fallait bien qu'ils y fussent enfermés puisqu'ils ont laissé trace visible de leur évasion. Le plus remarquable est qu ils s'étaient engagés à faire ces miracles ; comment des êtres absents pourraient-ils conclure un contrat et l'observer?

Ces diables avaient donc promis ceci : « Premièrement, que trois d'entr'eux, en sortant de la Mère Supérieure, feraient trois plaies en son côté gauche, et autant de trous en sa chemise, en son corps de cotte et en sa robe ; desquelles plaies la plus grande serait de la longueur d'une épingle, qu'elle nous montra, et ensuite elle nous désigna l'endroit où lesdites plaies se devaient faire ; — en après que trois autres, en sortant de la sœur Agnès, laisseraient quelques marques sanguinolentes sur son front ; — troisièmement, que la calotte de M. de Laubardemont serait enlevée en l'air à la hauteur de deux piques, et y demeurerait suspendue pendant qu'on chanterait un Te Deiim; finalement, qu'une d'icelles serait enlevée en l'air et y demeurerait suspendue l'espace d'un Miserere. Au reste, pour ôter tout soupçon de fraude et dol, on promit à M. le Commandeur de la Porte que la Mère Supérieure aurait les mains liées, quand lesdites plaies se feraient en son côté'. »

' Il faut voir, dans le dossier de la Bibliothèque nationale, les engagements écrits de Bihérit et d'Asmodée, tant en leur nom personnel qu'en celui de leurs confrères. J'ai cité cet inconnu fanatique qui attribue aux Ursulines des réponses à des questions formulées en turc et même en topinamboux. Il concède que, d'après le Rituel Romain,

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Le programme de la représentation était alléchant. Les diables s'en tinrent au premier numéro. Encore tout le public ne fut-il pas très satisfait de ce qu'on lui donna. Procèsverbal fut pourtant dressé des exercices auxquels le Malin avait consenti. Duncan le signa avec ses collègues, et il le reproduit fort loyalement dans son livre. Voici ce document :

Nos Doctores Medicî, ex mandato Domini de Laiihardemont in sacra Régis Consistorio Consiliarii, testamiir nos lions ponwridicinis dici '20 Midi anni currentis, accurate inspexisse, et nianibas contrectnsse Johannœ de Cause parles thoracis anteriores, et prœcipue a manima sinistra ad notas costas cartilaginemqae ensiformem protensas ; quod ipsa lo~ cum futuroriim vidnerum in prima notariim costaram ejusdem laleris designasset : qnasomnes partes illœsas, et sine alla continni solutione aiit cicatrice reperinms. Nos etiam diligenter observasse vestimenta thoracicas partes involventia : quœ vidimiis intégra, illacera, absqae ullo ferreo instriimento in ipsis recondito. Post quas onines salis perspicaces obserualiones, predicla Johanna cani lieverendo Pâtre exorcisla multis inlerrogalionibas et responsionibus per integram circiler Iioram, gallico niaxima ex parle sernwne, ullro citroque habitis, jnbente eodem exorcista corporis contorsioneni passa est, qua manibiis pedibusque in posteriora retractis, volisque illa-

« pour assurer que les démons possèdent quelqu'un, il faut... qu'on ait vu son corps s'élever de terre, et se tenir de soi-même en l'air ». II ne peut être suspect quand il ajoute : « J'avance ingénuement que je n'ai point vu ces signes-là. » (Leltre de X... à ses amis, p. 6). Or les partisans de la possession, ayant demandé l'avis des docteurs de Sorbonne, n'ont pas craint de leur affirmer des faits complètement faux ; car la réponse des docteurs s'appuie notamment sur cet attendu : « Que les religieuses avaient été enlevées de terre à la hauteur de deux pieds, et qu'étant couchées tout de leur long, sans aide de pies ni de mains et sans plyer le corps, elles avaient été relevées. » (Reproduit par Légué, op. cit., p. 2G3 .

riim, et hoiiim plantis exacte aliquandiii jiinctis, tandem partibus illis pristino staiiii redditis surrexit. Etbrevi post, membra deimo conterqiiere jiisstty in faciem prociibuit ; retractoqiie in posteriora crure dextro, et in brachium latiisqiie sinistrum inclinata tantisper iacuit : inde mox cum quodam gemitn manum dextram snmmis digitis sanguinoleniam e gremio eduxit. Ad cujns gemitus causam inquirendam thoracicas togœ, tunicse et subuculœ partes oculatis manibus subduximus. Et primo togam duobus in locis, timicam vero et sabuculam in tribus transversi digiti longitiidine scissas dcprehendimiis : deinde cutem, sub lœva mamilla, dnobus transuersis digitis supra costam nobis ante designaiam, tribus imlmisculis, ultra ipsam vixpenetrantibus,divisam : quorumvulnusculorum quod médium erat, hordei granum longitudinefere adœquabat ; reliqua vero duo paulo breviora et minus profunda erant. Ex quibus tamen sanguis efjusus subuculam et tunicam linxerat. In cujus rei fidem testimonium e chirographis nostris fumavimus. Julioduni die "22 Maii anno 163^ .

Signé : Pidoux, Duncan, Texier, Fuan, Umeau, Favier, Quillet.

Cette fois, les partisans de la possession exultent. N'estelle point prouvée par des constatations officielles des médecins et en particulier par ce mécréant de Duncan?

Prouvée? L'on va vite en besogne. Ce rapport, remarque Duncan, ne dit rien ni de la cause efficiente desdites plaies ni de l'instrument dont elles semblent avoir été faites. Or ce silence a été imposé aux médecins par M. de Laubardemont lui-même, « Pour des raisons qu'il a par devers lui, et dont ils ne voulurent pas s'enquérir, il leur fit entendre qu'il ne désirait pas savoir leurs sentiments de l'affaire au fond, mais seulement requérait d'eux une relation de ce qui s'était passé. »

Duncan commente cette relation. De tous les signes que les diables avaient promis de faire, ils s'en tinrent au plus

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facile ^ Les médecins qui croyaient que les mains de la Mère Supérieure seraient liées ne visitèrent pas ses vêtements. Mais jses mains furent libres. Bien plus, elles furent cachées de la vue du public et des experts, quand les plaies se firent. Les assistants s'en plaignirent, du moins la plupart d'entre eux. « Interrogé par l'exorciste, pourquoi ses compagnons avaient profité, pour sortir, du moment où la Mère Supérieure avait les mains cachées », Asmodée répondit qu'ils l'avaient fait pour entretenir d'aucuns en leur incrédulité.

Ce n'est pas tout. Les plaies ne se produisirent pas au lieu qui avait été désigné. Elles n'étaient pas de la grandeur promise. Elles avaient tout à fait l'air d'être dues à une piqûre de canif ou de lancette. Les incisions étaient plus grandes aux habits qu'à la peau, « ce qui semble démontrer qu'elles ont été faites de dehors en dedans et non de dedans en dehors ». Les habits de la religieuse ne furent pas visités parce qu'il aurait fallu la déshabiller, ce que la bienséance ne permettait pas. Le canif ou la lancette, qui aurait servi à

' Légué résume ainsi la scène d'après les procès-verbaux et les récits des témoins oculaires : « La première convulsion terminée, elle retomba bientôt dans une autre, pendant la(|uclle elle se coucha la face contre terre, la cuisse droite paraissant retirée en dehors ; « puis « s'étant baissée sur le bras et sur le côté gauche, elle demeura dans « cet état quelque temps, et enfin, on l'entendit gémir. » Quand elle retira sa main droite de son sein, on s'aperçut que les extrémités des doigts étaient teintes de sang. Du coup, trois démons venaient d'opérer leur sortie ; c'était Asmodée, Grésil, de Tordre des trônes, et Aman, de l'ordre des puissances. On constata la présence des trois plaies annoncées, avec autant de trous à la chemise, au corps de jupe et à la robe. Par malheur, il se trouva dans l'assistance « un gentilhomme « assez hardi de dire ({u'il voudrait n'avoir point été là et n'avoir point « eu d'j'eux pour ne point voir ce qu'il avait vu, disant tout haut qu'il « avait vu l'instrument de fer dont elle s'était blessée ». Un grand tumulte s'ensuivit et de violents murmures éclatèrent dans l'assemblée. Le commandeur de la Porte ne i)ut se défendre de témoigner à Laubardemont son mécontentement d'avoir assisté à une pareille comédie. Le commissaire lui répondit, qu'en effet, « cela clochait ». Op. cit., p. 236, 237.

cette opération, aurait pu êtrejetéà terre sans chance d'être retrouvé à cause de la foule qui se pressait. Enfin, rien de tout cela ne s'est fait sur l'ordre de l'exorciste. « Je laisse maintenant à juger, dit tranquillement Duncan, si ces plaies prouvent suffisamment la possession. »

Il ne reste plus qu'un signe de la possession. Comme tous les précédents, il est décisif pour qui est convaincu d'avance. Il l'est moins pour ce philosophe à l'esprit pointilleux. Le voici : « Ces filles, ayant pris et avalé l'hostie, en ramènent les espèces entières sur le l)out de la langue fort longtemps après : ce qui ne se peut faire que par quelque puissance surnaturelle, qui empêche la chaleur naturelle de l'estomac d'agir sur icelles et les consumer. »

On dirait que les diables tenaient à faire persévérer Duncan dans son incrédulité. Ils n'accomplirent jamais leurs opérations qu'à demi. D'abord, nul n'est en état de déclarer si les religieuses rapportent les espèces entières ou non : ce qui est certain, c'est qu'elles les remontrent « repliées en double et confuses et mêlées de salive ». Et l'argument n'a point de force si les espèces ne sont point «toutes entières et nullement altérées ». « Si c'est un démon qui en conserve une partie, pourquoi ne les conserve-t-il toutes entières ? » S'il les empêche de se consumer, pourquoi ne les empêchet-il de se défigurer?

Autre difficulté : les personnes qui ont voulu voir de près comment la chose se faisait, affirment qu'elle ne va pas sans contorsions ni grimaces, telles que l'on finit par perdre de vue la face et les mains de la religieuse.

Enfin, Duncan a des raisons personnelles d'avoir de graves soupçons. « Ce que je vis arriver par trois jours consécutifs, à savoir le 20, 21 et 22 de mai dernier, me donna occasion de douter si les espèces ont jamais été ramenées par aucune

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d'elles véritablement, etsans fraude; car tous ces trois jourslà, l'exorciste essaya, avec beaucoup de zèle et de ferveur, de les faire représenter par la sœur Agnès, mais sans succès aucun. Car avant qu'il commençât à lui faire le commandement de les rapporter, le sieur Duncan, non content d'avoir regardé dans la bouche de la sœur Agnès, pour voir si elle les y avait cachées, y porta les doigts et y fouilla, et n'y ayant rien trouvé, lui fit avaler deux ou trois gorgées d'eau, et en après laissa faire à l'exorciste, lequel y ayant travaillé en vain, nous avons sujet de croire que cette exacte recherche gâta l'affaire. »

Et Duncan, qui a épuisé tous les arguments invoqués en faveur du miracle, conclut tout son travail. Il demande comment on le peut blâmer s'il fait difficulté de croire à la possession des Ursulincs : « En question de fait, dit-il, si les preuves ne sont fort claires, il vaut mieux suspendre son jugement et douter d'une vérité que de se mettre en hasard d'embrasser une fausseté. »

Nous avons terminé la lecture de cet opuscule qui aurait pu ép:irgner à des magistrats une épouvantable erreur judiciaire et qui ne réussit qu'à les irriter un peu plus contre son auteur et contre l'accusé. Duncan ne pouvait être cru par des gens auxquels il était par trop supérieur. Au milieu d'une foule d'agités qui ne savent ce qu'ils disent, de fanatiques qui ont besoin de croire à tout prix à un miracle, de dévots retors qui tiennent moins à découvrir la vérité qu'à exploiter dans l'intérêt de l'Église un mensonge possible, d'hypocrites fielleux qui ont des vengeances à satisfaire, de moines intéressés, d'Ursulines hystériques, de médecins ignares et de magistrats sans conscience, le professeur de Saumur est d'un bon sens paradoxal et d'une équité déconcertante. On comprend l'autorité dont il a joui, quoi-

que protestant, auprès de tous ceux qui s'efforçaient de résister à l'entraînement nerveux et à la crise morale que les exorcistes de Loudun travaillaient à provoquer.

Il possède le véritable esprit de la science. Il ne prétend pas résoudre, par la simple observation, des questions de métaphysique religieuse. Il n'écrit pas une phrase qui puisse inquiéter un chrétien, à moins que ce chrétien n'estime scandaleux de ne pas croire parole de moine comme parole d'Evangile. Mais autant il s'interdit de fonder sur l'expérience des inductions qui dépassent le monde observable, autant il refuse a priori de méconnaître les faits ou de prétendre se passer d'eux. Un fait n'est pas d'autant plus croyable qu'il confirme une hypothèse chère ; mais une hypothèse n'a de valeur que si elle est établie sur des faits bien critiqués. La question est de savoir, par exemple, si un certain nombre d'Ursulines sont possédées. Quelque opinion que l'on ait sur la possession en général, elle ne sert nullement à démontrer que telles ou telles personnes sont les victimes du démon. Il s'agit d'une question de fait qui ne peut être résolue que par la critique des observations.

Mais il ne suffit pas de dire que Duncan a été un esprit distingué de son époque. Par une de ses théories, par celle qui est au fond même de sa critique de la possession, il est en avance, non seulement sur le xviie siècle, mais encore sur le xviiie ; il a eu vraiment le pressentiment d'idées qui ne devaient être développées et admises qu'au xix" siècle. Son originalité n'a pas consisté à nier le miracle dans le cas des Ursulines, mais à le nier d'une certaine façon qu'il faut souligner.

D'autres n'ont pas cru plus que lui au merveilleux diabolique que les exorcistes voulaient étaler. Mais chaque fois qu'ils l'ont nié, ils ont affirmé qu'on n'était en présence que d'une supercherie. C'est ainsi que Cerisay, bailli de Loudun, L. Chauvet, lieutenant civil, et Ch. Chauvet, son assesseur, écrivaient, le 12 décembre 1632, à l'évêque de Poitiers : « Nous qui

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savons les joignants de toute cette afTaire, et connaissons clairement que c'est la plus malheureuse fourbe qui ait été inventée en ça et que ce qui s'y est fait sont des contre-miracles pour la conversion de nos pauvres dévoyés... » Et tous ceux, au dix-septième siècle, qui n'ont pas cru sur la foi d'un juge malhonnête et de quelques moines fanatiques, ont pensé tout comme Cerisay et ses amis. Ils ont eu raison d'être frappés par un manque évident de correction dans les procédures ; ils ont eu tort de ne voir dans les Ursulines que les complices d'un crime.

Le dix-huitième siècle n'a pas été plus juste. Il a relevé la conduite étrange de Richelieu. Il a fait porter au cardinal la peine d'avoir eu trop souvent pour exécuteur de ses sombres volontés un aussi triste sire que Laubardemonl. Il n'a pu s'expliquer l'acharnement de ce commissaire déloyal que par le désir de servir une vengeance de son maître. Partant de ces prémisses, il ne pouvait que conclure, lui aussi, aune infâme supercherie de tous les acteurs de ce drame. Il répétait une erreur émise par Aul)in, pourtant si bien informé, dans son Histoire des diables de Loiidiiii (1693). Et, d'une façon générale, l'hypothèse d'une abominable comédie s'accordait bien avec la tendance du siècle à dénoncer sans cesse la fraude dans les actes des personnages d'Église.

Duncan est singulièrement plus moderne. Il n'est pas dupe de tout ce qui se passe à Loudun. Il réfute en termes excellents ce que les bonnes gens du Poitou et d'ailleurs objectaient à la supposition d'une fourberie. Il est trop avisé pour croire à ral)solue sincérité de ces religieuses agitées, de ces moines furibonds et de ce juge cauteleux. Mais il sait qu'une certaine jnsincérité s'allie parfois à une conviction profonde et que les religieuses, tout en se prêtant à quelques comédies des exorcistes, pouvaient très bien croire à leur propre possession; et c'est là qu'est l'originalité de son livre. Duncan est le précurseur des savants modernes qui rendent compte de l'état psychique et physique des Ursulines par les lois de

la suggestion et de l'auto-suggestion. Il a eu quelque mérite à cela.

Il a failli, d'ailleurs, payer cher la gloire que la postérité s'est empressée de ne pas lui reconnaître. Pour avoir été peu satisfait par certaines scènes édifiantes des exorcismes, et surtout pour l'avoir dit, il dut rentrer en hâte à Saumur. Laubardemont avait déjà préparé contre lui un mandat d'amener. Mais Duncan était médecin de M"'e de Brézé. Celle-ci n'admit pas que, pour complaire à quelques échauffés, on la privât de soins dans lesquels elle avait confiance. Si Duncan n'avait été qu'un simple philosophe, il eût connu la persécution; mais il eut la bonne fortune d'avoir pour cliente la femme d'un gouverneur de province.

Laubardemont fit, du moins, tomber sa vengeance sur ces protestants qui n'avaient pas admis le diable à déposer contre eux et qui affectaient même de ne pas croire à la possession des Ursulines. Ils avaient à Loudun un collège établi en vertu de l'Édit de Nantes; les élèves y restaient jusqu'en seconde et achevaient d'ordinaire leurs études à celui de Saumur. Laubardemont découvrit, et M. de la Rochepozay avec lui, que les bâtiments très vastes de ce collège seraient très utiles aux Ursulines « pour y faire leurs exercices » ; et sans autre forme de procès, il enjoignit aux huguenots de les leur céder dans les trois jours (15 mars 1635). Il faillit y avoir une émeute en ville. Mais le terrible commissaire avait beau menacer et sévir, il ne parvenait pas à mettre les rieurs de son côté. Quelque temps après cette spoliation, il se rendit à Paris auprès de sa femme malade. En son absence, les brocards se remirent à pleuvoir sur les démoniaques et leurs exorcistes. Son greffier, Nozay, était au désespoir : « Les huguenots, lui écrivait-il, ne croient plus que vous reviendrez en cette ville après un si long temps et se moquent lorsqu'on dit les causes qui vous retiennent ; ils disent que ce sont des excuses que vous faites et que vous en écrirez de semblables d'ici à un an. » Et ce qui devait augmenter

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la colère de Laubardemont, c'est que la principale cause de tout le mal était un méchant philosophe, un professeur d'hérésie en la détestable Académie de Sauniur, un médecin à qui, sans M'"'' de Brézé, l'on aurait appris à tenir sa langue et sa plume.

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